Lecture / Ecriture
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Les anneaux de Saturne de Winfried Georg Sebald

Winfried Georg Sebald
  Campo Santo
  D'après nature – poème élémentaire
  Austerlitz
  Séjours à la campagne
  De la destruction comme élément de l’histoire naturelle
  Les anneaux de Saturne
  Les émigrants
  Vertiges

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2011

Winfried Georg Maximilian (qui préférait se faire appeler Max) Sebald est né en Allemagne en 1944 et mort en en 2011 dans un accident de la circulation, en Angleterre où il s'était installé.

Professeur d'université, il a mené parallèlement son travail littéraire dont la valeur fut rapidement remarquée. Dans les années 80-90, son nom avait été évoqué pour le Nobel, mais il ne l'a en fait jamais obtenu.

On trouve actuellement des traductions françaises d'une petite dizaine de ses œuvres.

Les anneaux de Saturne - Winfried Georg Sebald

Rêveries du promeneur solitaire
Note :

   Aimez-vous marcher? Moi, oui, et de préférence seule ou en silence. L'esprit s'évade alors et se laisse glisser au long des pensées, souvenirs et réflexions qui ne nous viennent pas aussi bien dans les autres circonstances de la vie. La même chose se produit cependant lors d'autres trajets: voiture, train, avion... à croire que notre intelligence est stimulée par les déplacements physiques, qu'elle se déconnecte alors de son corps et améliore d'autant sa puissance par son autonomie. C'est pourquoi j'aime la marche, ou les transports et je sais bien que mon cas est très répandu, songez à Rousseau, ses rêveries de promeneur solitaire ne nous disent rien d’autre, songez à Sebald.
   Et justement, nous allons y songer.
   
   W. G. Sebald, marcheur infatigable, suit seul la côte à l'est de l'Angleterre. Il suit sa trajectoire tout en se laissant guider par le terrain, les rencontres et les circonstances. Les rencontres n'étant pas toutes de chair et d'os, certaines naitront et prendront corps dans son esprit, sa mémoire, sa culture au fil de ses pérégrinations et les marcheurs que nous sommes aussi vous et moi pourront de la sorte se glisser dans son esprit et goûter au plaisir de ses songeries et réflexions et à la richesse de son érudition. Nous vaqueront ainsi portés par ses pensées et comme introduits en son cerveau. J'admire à ce propos la faculté qu'il a eue de passer de ce monde éthéré de la pensée personnelle et introvertie si communément insaisissable à un texte de mots et de papier par lequel il nous permet de nous introduire en sa mouvance intellectuelle et, dans une certaine mesure, de la partager, procurant un plaisir énorme à son lecteur. Nous verrons également de ses yeux les paysages de cette côte est, ses villages et quelques uns de ses habitants.
   
   Ce qui fait l’intérêt particulier de cet ouvrage, je l'ai dit, c'est l' érudition de son auteur. Il aurait pu au gré de ses marches ne nous livrer que souvenirs personnels et réflexions sur la vie, mais il s'attache au contraire à traiter pour nous, de façon savante et en détail, des thèmes tout autres qui se présentent à son esprit. Ainsi revisitons-nous avec lui la leçon d'anatomie de Rembrand (mais il vaut mieux avoir une autre reproduction parce que celle du lire est médiocre), la vie de Chateaubriand ou les grandes batailles navales anglaises. Sebald porte un intérêt particulier à tout ce qui fit la grandeur de l'Angleterre (colonies, contrôle des mers, main mise sur les richesses d'Asie: thé, vers à soie) et qu'elle perd ou a perdu. Je relève cependant, a contrario, une attention particulière portée à ses rêves, qu'il relate avec précision.
   
   Tout ce que nous raconte Sebald n'est d'ailleurs pas d'une pointilleuse exactitude. C'est en cela que l'on pourrait presque parler de roman. Mais tout ce qui a été inventé ne l'a été que pour permettre au lecteur de mieux saisir l'exact et le réel, la fiction améliore la saisie de la réalité, et c'est en ce sens que l'on reste dans le document. C'est pourquoi j'ai décidé (arbitrairement si vous voulez) de classer cet ouvrage dans notre rubrique «voyage» ce qui règle le problème.
   
   Comme beaucoup d'autres livres de W. G. Sebald, celui-ci est illustré de diverses façons: photographies, croquis, cartes. Ces illustrations ancrent la réalité du propos et donnent au texte cet air de journal de bord qui lui est propre. Cependant, elles n'ont pas toujours toute la netteté souhaitable (les photographies en particuliers) sans que cela empêche toutefois d'apprécier leur présence. Et nous lecteurs, sommes-nous donc restés ces enfants qui n'aiment rien tant que les livres d'images? Peut-être, car je dois dire que je raffole de cet effet illustré des livres de W.G. Sebald.
   
   En conclusion : ne vous laissez pas impressionner, ne présumez pas que ce livre est "trop intello" pour vous. Allez-y au contraire, lisez-le et vous serez étonné du plaisir que vous y prendrez.
   
   PS : A charge de l'éditeur, j'aurais bien aimé, en tête d'ouvrage, une carte portant l'itinéraire de notre marcheur.
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critique par Sibylline




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Voyage en mélancolie
Note :

   Winfried et Georg sont les prénoms qu'il n'aimait pas et remplaçait par leurs initiales… Sebald est cet auteur allemand, exilé en Angleterre, dont le seul livre de fiction s'intitule "Austerlitz" et qui donne des titres de roman à ses ouvrages — que certains disent "inclassables" parce qu'ils participent de l'essai, de l'autobiographie, du livre de voyage, de la monographie érudite et de je ne sais quoi encore. Ce livre-ci de W.G. Sebald suscite, comme les autres, des réactions opposées: quelques-uns crient au texte sans queue ni tête, les autres sont totalement séduits. Si les anneaux de la planète Saturne sont des débris de la destruction d'un corps céleste, le titre est une juste métaphore car l'auteur ne trouve que destructions autour de lui dans ce montage issu de ses pérégrinations dans le Suffolk. Le fil conducteur qu'est la contemplation de la chute nous fait accéder tout naturellement à la mélancolie, celle du spleen baudelairien et des poèmes saturniens de Verlaine. La melancholia donc, sans pleurs ni larmes. Car en même temps, en s'en tenant au refus de la fiction, Sebald se fait roi de la digression érudite qui réserve au lecteur des surprises épatantes. Le Suffolk est plein de ressources: un paysage, une personne, une ruine, etc, aboutissent à des recherches, des enquêtes dans les archives qui le cas échéant mènent l'auteur jusqu'au pays natal.
   
   Le lecteur trouvera certains passages directement inspirés par les circuits de l'auteur. Le comté anglais étant bordé par la mer du Nord — «l'océan allemand» pour l'auteur — l'évocation des villes portuaires (Lowestoft, Dunwich) peut paraître banale; pourtant on trouve de l'intérêt à décrypter le déclin dans le cas de la première, ou à évoquer l'engloutissement dans le cas de l'autre, clone légendaire d'Ys ou d'Herbauges. La côte s'ouvre aussi vers le voyage en Hollande, ou vers l'économie lointaine du sucre. Plus loin, la sériciculture nous ramène de la Chine en déconfiture sous l'impératrice Cixi aux tentatives bientôt abandonnées de plantation de mûriers et d'élevage du bombyx dans la Prusse du XVIIIe siècle et l'Allemagne du IIIe Reich. Le traitement des cocons est compris par le lecteur comme une métaphore de la shoah dont pourtant il n'est nulle part fait mention.
   
   L'une des plus saisissantes images de la ruine est donnée par celle d'un vieux manoir anglais: «Bientôt on fut obligé d'abandonner les étages supérieurs voire des ailes entières et de se retirer dans quelques pièces encore praticables au rez-de-chaussée. Les fenêtres des étages condamnés se ternirent derrière les toiles d'araignées, la pourriture sèche gagna du terrain, les insectes transportèrent les spores du champignon jusque dans les angles les plus reculés, des moisissures brunes violacées et noires présentant des formes monstrueuses, parfois grandes comme des têtes de bœufs, apparurent aux murs et aux plafonds. Les planchers commencèrent à céder, les charpentes des toitures à ployer. Boiseries et cages d'escalier, depuis longtemps pourries en dedans, tombaient parfois dans la nuit en poussière jaune soufre…» Y fait écho la progression de la maladie de l'orme atteignant Norfolk en 1975 et détruisant en quelques années tous les ormes du secteur où l'auteur habitait, la ruine du paysage arboré culminant avec la tempête du 16 octobre 1987. Ainsi l'histoire de la destruction, témoignage sur l'impermanence des choses, s'écrit dans la nature comme dans les œuvres humaines.
   
   Sebald parcourt en même temps la planète et le temps disparu. Les photographies qui ornent le livre renforcent son témoignage. Parti à la recherche du crâne d'un scientifique du passé, le narrateur chemine dans le Suffolk, où il est installé, et, chemin faisant se souvient d'un tableau de Rembrandt. Une rencontre dans un château transformé en gîte rural est capable de faire revivre les hésitations du vicomte de Chateaubriand lors de son exil anglais, ou le drame des vieux manoirs reconvertis en rendez-vous de chasse à courre. Le hasard d'une émission de la BBC enclenche le souvenir de l'irlandais Roger Casement, pourfendeur des intérêts et des crimes du roi Léopold au Congo, et finalement exécuté comme dangereux terroriste irlandais. Bien d'autres figures passionnantes, des poètes, des militaires ou des scientifiques inventant le radar, hantent ce livre que je recommande vivement au lecteur soucieux de ne pas se limiter à la fiction habituelle.
   
   On peut sans doute entrer dans "Les Anneaux de Saturne" par la table des matières qui laisse entrevoir un mélange inattendu, mais je suis persuadé que la véritable richesse de ce livre hors du commun se goûte mieux en avançant pas à pas comme le piéton du Suffolk qu'a été W.G. Sebald. Sublime.
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critique par Mapero




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De quelques vagabondages placés sous le signe du dieu de la mélancolie
Note :

   Winfried Georg Sebald se trouve coincé sur un lit d'hôpital lorsqu'il commence à composer –mentalement – "Les Anneaux de Saturne" en suivant le fil d'une longue randonnée pédestre qu'il avait effectuée tout juste un an auparavant à travers les campagnes du Suffolk.
   
   Et c'est sans doute par l'allure tranquille de ce voyage, et par l'attention que W.G. Sebald avait portée alors aux vestiges du passé - passé plus ou moins lointain, vestiges plus ou moins ténus et délabrés – que "Les Anneaux de Saturne" m'a donné le sentiment de me replonger dans l'excellente série documentaire de la BBC qu'est "The Great British Railway Journey". A l'instar de Michael Portillo plaçant ses pas dans ceux du très victorien George Bradshaw, W.G. Sebald débute d'ailleurs son périple par un court trajet en train, dans un paysage désolé, jusqu'à Somerleyton Hall, la résidence campagnarde que l'homme d'affaires et député Morton Peto se fit construire dans les années 1840: "Via Brundall, Brundall Gardens, Buckenham et Cantley, où une raffinerie sucrière surmontée d'une cheminée fumante se dresse au beau milieu d'un champ vert, à l'extrémité d'une route sans issue, comme un vapeur au bout d'un môle, la voie ferrée longe le cours de la rivière Yare jusqu'à Reedham où elle franchit le cours d'eau et s'engage, en décrivant une large courbe, dans une plaine qui s'étend vers le sud-est jusqu'au bord de la mer. Il n'y a rien à voir ici, sauf de loin en loin une maison isolée de garde-champêtre, de l'herbe et des vagues de roseaux, quelques saules affaissés et des cônes de briques délabrés, semblables aux ruines d'une civilisation anéantie, vestiges des innombrables pompes et moulins à vent dont les voiles blanches n'ont cessé de tourner sur les prairies marécageuses de Halvergate et un peu partout à proximité de la côte, jusqu'à ce qu'elles aient été abandonnées une à une dans les décennies qui ont suivi la Première Guerre." (pp. 48-49)
   
   Cependant - et on le comprendra à la lecture de l'extrait précédent si le titre ne nous avait déjà mis la puce à l'oreille -, la tonalité des "Anneaux de Saturne", et de ses stations balnéaires surprises hors de saison, est bien plus mélancolique que celle du programme télévisé de Michael Portillo qui joue lui volontiers de l'humour discret et du détail insolite. Le thème de la destruction - véritable obsession de W.G. Sebald, s'incarnant ici de manière proprement hallucinante dans la ville de Dunwich, port autrefois florissant mais qui n'est plus aujourd'hui que l'ombre de sa splendeur d'antan – est omniprésent, jusque dans la terre que l'auteur foule de ses pas, et où il retrouve le signe du "refoulement et [de] la destruction, poursuivi durant des siècles et même des millénaires, des épaisses forêts qui, après la dernière ère glaciaire, se sont propagées sur la totalité des îles britanniques. Dans le Norfolk et le Suffolk, il s'agissait principalement de chênes et d'ormes qui déferlaient sur les plaines puis, en vagues ininterrompues, à travers les faibles hauteurs et les dépressions, jusqu'au bord de la mer." (p. 219)
   
   A mesure que W.G. Sebald dévide les souvenirs de ce voyage, il se laisse aussi entraîner sur des chemins de traverse au gré des caprices et libres associations de sa mémoire, si librement parfois que le lecteur peut être désarçonné de se voir emporté sans sommation du Suffolk vers le Congo en compagnie de Joseph Conrad qui en ramena la matière de son célèbre roman "Au cœur des ténèbres". Ou encore, sur les traces du médecin et écrivain anglais du XVIIème siècle, Thomas Browne, sur la scène de la leçon d'anatomie du professeur Nicolaas Tulp, immortalisée par un tableau de Rembrandt aujourd'hui conservé au Mauritshuis à La Haye – Thomas Browne dont le style – "des phrases labyrinthiques, se déroulant parfois sur une et même deux pages entières, foisonnantes, semblables à des processions ou à des cortèges funèbres" (p. 33) – semble avoir quelque peu déteint sur la prose de W.G. Sebald dont les phrases et les paragraphes s'étirent eux aussi jusqu'à instiller le trouble dans l'esprit du lecteur. Si pour toutes ces raisons, la séduction des "Anneaux de Saturne" est lente à s'imposer, elle devient une fois installée tout simplement irrésistible. Trouble, obscure peut-être. Mais irrésistible.
   
   
   Extrait:
   
   "Le fait est qu'il arrive parfois, lorsqu'on arpente les pièces de Somerleyton ouvertes au public, que l'on ne sache plus trop bien si l'on se trouve dans une résidence campagnarde, à Suffolk, ou dans un lieu très écarté, pour ainsi dire extra-territorial, sur la côte de la mer du Nord ou au cœur du continent noir. Pas davantage, on ne saurait dire d'emblée en quelle décennie ou en quel siècle l'on se trouve, car nombre d'époques se sont rencontrées ici et continuent d'exister les unes à côté des autres. Cet après-midi-là, en août, comme je déambulais dans Somerleyton Hall et tombais en arrêt ici et là, au gré des fluctuations d'une nuée de visiteurs, je n'ai pu me défendre de penser que j'étais dans un établissement de prêt sur gages ou dans une brocante. Mais c'est précisément le surnombre des choses accumulées au fil des générations, en attente, semblait-il du jour de la vente aux enchères, qui m'a séduit dans ce domaine finalement constitué uniquement d'absurdités. Comme Somerleyton devait être inaccessible du temps du grand entrepreneur et parlementaire Morton Peto, ai-je pensé, lorsque de la cave au toit, de la vaisselle aux cabinets de toilette, toutes choses étaient absolument neuves, accordées entre elles jusque dans les moindres détails et d'un goût sans merci. Et comme cette même demeure me paraissait belle là, maintenant, au bord de la dissolution et de la ruine silencieuse." (pp. 56-57)

critique par Fée Carabine




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