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D'après nature – poème élémentaire de Winfried Georg Sebald

Winfried Georg Sebald
  Campo Santo
  D'après nature – poème élémentaire
  Austerlitz
  Séjours à la campagne
  De la destruction comme élément de l’histoire naturelle
  Les anneaux de Saturne
  Les émigrants
  Vertiges

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2011

Winfried Georg Maximilian (qui préférait se faire appeler Max) Sebald est né en Allemagne en 1944 et mort en en 2011 dans un accident de la circulation, en Angleterre où il s'était installé.

Professeur d'université, il a mené parallèlement son travail littéraire dont la valeur fut rapidement remarquée. Dans les années 80-90, son nom avait été évoqué pour le Nobel, mais il ne l'a en fait jamais obtenu.

On trouve actuellement des traductions françaises d'une petite dizaine de ses œuvres.

D'après nature – poème élémentaire - Winfried Georg Sebald

Trois portraits
Note :

   Premier livre publié par Winfried Georg Sebald - du moins dans sa langue originale -, "D'après nature" est aussi sa seule incursion dans le domaine de la poésie. Et si je ne peux rien trouver à redire à ce choix de trois suites de poèmes en vers libres pour nous conter successivement les destinées de Matthias Grünewald ("Comme la neige sur les Alpes"), Georg Wilhelm Steller ("... et que j'aille tout au bout de la mer") et enfin de l'auteur lui-même ("La sombre nuit fait voile"), force m'est de constater que c'est en prose que W.G. Sebald révélera vraiment la pleine mesure de son talent.
   
   Pourtant, tout ce qui fait le prix de son œuvre si personnelle est déjà bien présent dans ces poèmes "D'après nature". Le goût manifeste de la précision qui ne cède pas ici un pouce de terrain à la scansion ni à la fluidité du texte, et le refus de tout sentimentalisme facile pour laisser l'émotion sourdre lentement, comme surgie de très loin, de profondeurs insoupçonnées. La fascination pour des forces de destruction partout à l’œuvre – qu'elles soient le fait des hommes ou des éléments naturels -, et qui frôlèrent de leurs ailes tout aussi bien le peintre du retable d'Issenhein, que le naturaliste affrontant de violentes tempêtes sur la mer de Bering, ou le jeune garçon né à la fin de la deuxième guerre mondiale, quelques mois après que sa mère ait pu observer dans les lointains Nuremberg en proie aux flammes. Et Saturne, bien sûr, le dieu de la mélancolie dont l'ombre plane d'un bout à l'autre du magnifique récit du voyage de W.G. Sebald par les campagnes du Suffolk, marque aussi ce livre-ci de son empreinte. C'est dire qu'en-deçà - à peine - des merveilles que sont "Les émigrants" ou "Les Anneaux de Saturne", les poèmes de "D'après nature" révèlent déjà toute l'originalité de leur auteur, et sans doute ne voit-on que rarement des débuts littéraires d'emblée si singuliers et si dignes d'intérêt...
   
   
   Extrait:
   
   La sombre nuit fait voile, II
   
   Lorsque le jour de l'Ascension
   De l'an quarante et quatre je vins au monde,
   la procession des Rogations passait justement
   au son de la fanfare des pompiers
   devant notre maison, se dirigeant
   vers les champs fleuris de mai. Ma mère prit cela
   d'abord pour un heureux présage, ne se doutant pas
   que la planète froide Saturne gouvernait
   la constellation de l'heure, et qu'au-dessus des montagnes
   s'accumulait déjà la tempête qui l'instant d'après
   éparpilla les processionnaires et foudroya
   l'un des quatre porteurs du dais.
   Outre l'impression peut-être
   Dévastatrice que cet événement inouï dans l'histoire du village
   a pu faire sur moi au début de ma vie, et outre
   l'incendie qui une nuit fit rage,
   c'était un peu avant mon entrée à l'école,
   engloutissant une scierie du voisinage
   et éclairant toute la vallée, j'ai grandi,
   en dépit de l'époque par ailleurs effroyable,
   au pied du versant nord des Alpes sans avoir, me semble-t-il,
   la moindre idée de la destruction.
   Mais je suis tombé à maintes reprises dans la rue,
   les mains bandées j'ai passé des heures
   à la fenêtre près des pots de fuchsias,
   attendant que les douleurs s'atténuent
   sans rien faire pendant des heures que regarder au dehos,
   et cela m'a amené de bonne heure à me représenter
   une catastrophe silencieuse qui
   simplement se produit devant le spectateur.
   Ce que je me suis imaginé à l'époque
   en regardant le jardin de simples
   où les nonnes en cornettes
   blanches empesées lentement
   se déplaçaient entre les plates-bandes,
   comme si l'instant d'avant elles étaient
   encore des chenilles, tout cela
   je ne l'ai pas encore surmonté.
   Pour moi, le symbole
   de la catastrophe pas davantage identifiée
   est depuis ce temps-là un nain tatar
   avec autour de la tête un bandeau rouge et une plume
   blanche recourbée. En anthropologie
   cette figure souvent associée
   à certaines formes d'automutilation
   est reconnue comme celle de l'adepte qui
   escalade une montagne enneigée et longtemps
   reste au sommet, est-il dit, en larmes.
   Dans un coin de son coeur, à l'abri du vent,
   il porte, comme je l'ai lu récemment,
   un petit cheval d'argile. Il aime à marmonner
   des mots croisés magiques, parle
   d'une silhouette en papier découpé, d'un dé à coudre,
   du chas d'une aiguille, d'un caillou dans sa mémoire,
   d'un lieu de pèlerinage et d'un petit cube
   de glace, teinté d'un iota de bleu de Prusse.
   (...) (pp. 71-72)

   ↓

critique par Fée Carabine




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Le peintre, le botaniste et l’écrivain
Note :

   Ce premier livre publié de W.G. Sebald est un triptyque poétique en vers libres, consacré à trois personnages qui affrontèrent douloureusement la nature ou l'histoire. "Comme la neige sur les Alpes" évoque la vie du peintre rhénan Mathias Grünewald, dont ce n'est sans doute pas le nom exact et qui mourut de l'épidémie de peste en 1528 après avoir été témoin des violences que la Réforme entraîna en Rhénanie. Les principales œuvres du peintre sont mentionnées au long du récit, notamment le rétable d'Issenheim. Ensuite "…et que j'aille tout au bout de la mer" fait le récit de la vie du botaniste Georg Wilhelm Steller qui a participé à l'expédition catastrophique de Vitus Bering sous le règne de Catherine II. Après un naufrage sur la côte de l'Alaska qui coûta le vie à l'amiral russe, Steller réussit avec quelques hommes à atteindre Petropavlovsk, au Kamtchatka, et de là regagner la Sibérie avant de mourir en atteignant le centre de la Russie au terme d'un voyage qui s'étira sur plus d'une dizaine d'années. Le dernier texte, "La sombre nuit fait voile", est un poème autobiographique où Sebald se penche sur les malheurs de son existence, lui qui est né en Allemagne à la veille de la débâcle du IIIe Reich et n'a connu son père qu'à l'âge de trois ans.
   
   La peinture — allemande, rhénane, flamande — revient comme un leitmotiv dans les œuvres de Sebald. Ici en premier avec Grünewald, puis avec Bruegel, et surtout Altdorfer. Sebald se souvient d'un rêve récent: «juste pour voir la Bataille d'Alexandre / je prenais l'avion pour Munich…» où l'œuvre d'Altdorfer est exposée à l'Alte Pinkothek. Dès sa première œuvre l'auteur dévoile ainsi un goût prononcé pour la culture des XVI-XVIIIe siècles: il mentionne la lecture de Paracelse, médecin suisse du siècle de l'humanisme, à la bibliothèque de l'université. Cette culture classique mêlant les lettres et les sciences est contemporaine de l'essor des sciences naturelles auquel participe Steller avec son «catalogue de deux cent onze plantes différentes…» et «son chef d'œuvre zoologique,/ De bestiis marinis,/ programme de voyage pour les chasseurs…» — toutes choses auxquelles pensera le lecteur d' «Austerlitz» en visitant le cabinet d'histoire naturelle d'Andromeda Lodge où le héros est invité par un camarade d'université.
   
   La violence, la guerre, la destruction ou la régression constituent un ensemble de thèmes caractéristiques du "Poème élémentaire" avant de se retrouver dans l'œuvre future. En voici quelques aspects.
   
   Le mariage de Grünewald avec une juive convertie donne prétexte à un rappel des persécutions des Juifs à Francfort en 1240 et après la peste en 1349. « Au milieu du quinzième siècle / est promulgué un édit vestimentaire,/ des cercles jaunes sur le devant de l'habit,/ plus tard un rond gris de la taille / d'une pomme, pour empêcher / entre chrétiens et Juifs / tout commerce charnel,/ qui longtemps resta / passable de mort.» La vie du peintre rhénan croisa la Guerre des Paysans: «la faux aiguisée trancha/ la vie d'une armée de cinq mille hommes / dans l'étrange bataille de Frankenhausen / où il ne tomba guère de cavaliers / mais où les corps des paysans / s'amoncelèrent en hécatombe,/ parce que, comme pris de folie,/ ils ne se défendirent/ ni ne prirent la fuite.» La violence de ces temps anciens est prolongée par celle du XXe siècle. Les parents de l'auteur quittèrent Nuremberg au moment où commençaient les bombardements alliés avec «cinq cent quatre-vingt deux appareils» le 28 août 1943. Sa mère, tout juste enceinte, vit la ville embrasée en s'échappant vers l'Allgäu et la maison familiale. Cette image de la cité en flammes — thème qui se retrouve dans ses essais (in "Campo Santo" et "De la destruction comme élément de l'histoire naturelle") est recouverte par la ville en flammes à l'arrière-plan du tableau d'Altdorfer "Loth et ses filles"(1537, au Kunsthistorisches Museum de Vienne): «…A l'horizon rougeoie / un terrible incendie / qui détruit une grande ville./ La fumée monte de la contrée,/ les flammes frappent le ciel,/et dans le reflet rouge sang / on voit les façades / sombres des maisons.» Autre scène de guerre: le botaniste Steller rejoint l'armée russe durant le siège de Dantzig et, comme Sebald, il fait carrière loin du village où il est venu au monde. Sebald naquit à l'Ascension de 1944. Lors de la procession des Rogations, à sa naissance, un orage se forma brutalement et «l'un des quatre porteurs du dais» mourut foudroyé! L'écrivain y voyait l'influence néfaste de Saturne — ce qui nous fait penser à ces vers de Verlaine dans les Poèmes saturniens: «Or ceux-là qui sont nés sous le signe de SATURNE / Fauve planète, chère aux nécromanciens / Ont entre tous, d'après les grimoires anciens / Bonne part de malheur et bonne part de bile.»
   
   Le thème de l'échec ou du déclin, amplement repris plus tard dans "Les anneaux de Saturne" est déjà bien présent dans ce "Poème élémentaire". Évoquant ses années d'école primaire: «l'un est devenu aubergiste, l'autre / cuisinier, le troisième garçon de café et / le quatrième rien du tout...» sans doute se compte-t-il comme le quatrième… Après sa formation universitaire, W.G. Sebald s'installe à Manchester où il retrouve des émigrés allemands. La ville est depuis longtemps marquée par la révolution industrielle, et sa description de la population autochtone ne manque pas de nous frapper négativement: «En l'espace de trois générations / la classe ouvrière de Manchester / était devenue une race de nains.»
   
   Je n'ai pointé ici qu'un petit nombre des multiples richesses de ces croquis "D'après nature", simples croquis sans doute, mais promesses d'une grande œuvre en gestation, et pour tout dire la naissance d'un auteur culte.

critique par Mapero




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