Lecture / Ecriture
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L'antarctique de Claire Keegan

Claire Keegan
  L'antarctique
  Les trois lumières
  À travers les champs bleus

Claire Keegan est un écrivain irlandais née en 1968.

L'antarctique - Claire Keegan

Faire face
Note :

   "Les gens ne comprennent pas, mais il faut regarder le pire en face pour être paré contre tout."
   
   Quinze nouvelles aux tonalités très différentes constituent la mosaïque de "L'Antarctique". La plus troublante étant sans conteste la première qui donne son titre au recueil et plonge abruptement le lecteur dans une atmosphère tour à tour chaleureuse, sensuelle et...glaciale."Chaque fois que la femme heureuse en ménage partait, elle se demandait comment ce serait de coucher avec un autre homme." Évidemment, elle va essayer...
   
   Cette détermination, ce caractère bien trempé caché sous des dehors lisses ou juvéniles, les héroïnes de Claire Keegan, même plongées dans des situations extrêmes ou oppressantes depuis des années, savent l'exercer pour se préserver et couper net.
   
   Chacun se débrouille vaille que vaille pour affronter l'adversité, affronter la folie d'une mère , ou d'une épouse, la jalousie d'une sœur...
   
   Il suffit parfois de peu de choses: refuser de fermer une barrière, accepter de se lancer sur un grand toboggan, lutter ensemble contre une armée de cafards...
   
   L'humour est également présent, par petites touches, dans "Drôle de prénom pour un garçon" par exemple. Il désamorce la tension dans un couple et permet d'envisager une situation rabâchée sous un angle totalement neuf et décalé.
   
   Claire Keegan n'est jamais aussi à l'aise que quand elle observe les tensions familiales, soulignant au passage de petits détails qui seront scrutés et interprétés comme "Une paire rouge à hauts talons pour les embrouiller" ou une marque sur le poignet d'un enfant...
   
   Chaque nouvelle constitue un univers à part entière, dense et lumineux, en parfait équilibre, et ces textes, ni trop longs, ni trop courts, ne créent jamais de frustration mais laissent souvent le lecteur pensif et envoûté...
   
    271 pages magistrales.
   
   
   A noter que Claire Keegan a été encouragée par Nuala O' Faolain, une référence!
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critique par Cathulu




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Juste parfait
Note :

   Présentation de l'éditeur
   
   Dans l'authenticité d'une Irlande rurale, chaque nouvelle déchire le voile d'une existence renversée, d'un destin brisé ou reconquis. Face aux drames dissimulés sous les gestes du quotidien, les êtres de Claire Keegan vacillent: une seconde les fera basculer vers l'ombre ou la lumière.

   
   
   Dans le recueil "L'Antartique", chaque nouvelle est un bijou, et je ne peux pas affirmer en avoir aimé une plus qu'une autre. Que le récit tourne autour d'une femme qui se brûle les ailes pour avoir voulu qu'un souffle d'aventure traverse sa vie, d'un père qui a perdu son enfant, de la folie d'une mère, d'une vieille fille, c'est toujours le même enchantement, la même plume tout en finesse qui décrypte avec justesse les rapports humains, déploie une atmosphère, une intrigue par petites touches subtiles et fait se côtoyer toute la palette des sentiments et des désespoirs jusqu'à rendre le résultat criant de vérité, parfois dur à couper le souffle mais... juste parfait.
   Avec Claire Keegan, deux coups de cœur coup sur coup.
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critique par Chiffonnette




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C'est la vie!
Note :

   J'ai beaucoup délaissé la littérature irlandaise cette année, la raison est que je trouve qu'elle s'est mondialisée, et a perdu de sa spécificité. Elle est le reflet de la société irlandaise, et les générations passées, de Bredan Behan à John McGahern n'ont pas été remplacées.
   
   Les auteures irlandaises ayant écrit des nouvelles ne sont pas légion, la plus prolifique est je pense l’immense Edna O'Brien. Sur ce site figure une des pionnières de la littérature irlandaise, Mary Lavin, l'incontournable Maeve Binchy et la contemporaine Anne Devlin ou encore Maeve Brennan et Anne Enright.
   
   Le point de départ de la nouvelle qui donne son titre au recueil est une femme qui pense coucher avec un autre homme que son mari, avant d'être trop vieille, et ce que femme veut, elle l'obtient. Alors commence un week-end de rêve avec un homme attentionné, mais l'enfer est pavé de bonnes intentions, dit le proverbe.
   * "Des hommes et des femmes", c'est la vie d'une petite fille dans l'Irlande rurale et profonde, et sa découverte des différences entre les conditions de vie suivant le sexe des uns et des autres.
   * "Où l'eau est là plus profonde" est un très beau texte sur les relations entre une fille au pair et un petit garçon avec une phrase qui m'a beaucoup plu:
   * "Alors il l'a embrassée, un étrange baiser décidé, un baiser d'aéroport à quelqu'un qu'on est content de voir partir, puis il s'est levé et a rejoint sa femme."

   * "Orage" retour dans la campagne irlandaise, le travail à la ferme, les rêves de la mère qui se réalisent et la folie qui doucement s'empare d'elle, et une petite fille qui devient femme et reste là désormais responsable de la ferme.
   * "Osez le grand frisson" nous narre une rencontre par petite annonce dans un coin perdu du Mississippi, un repas, un peu de boisson et un tour de manège, et si pour une fois Cupidon ne s'en foutait pas...
   * "Un drôle de nom pour un garçon": une femme retrouve un homme, ils ont passé six jours et six nuits ensemble et elle est enceinte. Faut-il gâcher deux vies pour l'éventuel bonheur d'une troisième?
   * La nouvelle "Les sœurs", qui est la plus longue est à mon goût la plus réussie. Deux sœurs Betty et Louisa sont diamétralement opposées. L'une, Louisa, est belle, avec des cheveux magnifiques; elle vit en Angleterre après avoir épousé un homme relativement riche. La seconde, Betty, vit à la ferme, suite au décès de sa mère, au service de son père, homme colérique et dominateur. Après le décès de celui-ci, les années ayant passé, elle vit seule. Cet été-là, Louisa vient en vacances avec ses enfants, mais sans son mari. Au fil des jours, la discorde s'installe. Ce récit parle d'un problème relativement récurrent dans la littérature irlandaise, le retour des immigrés d'Angleterre, souvent beaucoup plus riches que la population locale.
   * Contrairement à ce que le titre peut laisser penser "Les palmiers en flamme" se passe en Irlande et parle d'un jeune garçon dont la mère est tuée dans un accident. Beau texte, pas franchement gai.
   
   Une ménagère qui part en chasse, le gibier un homme! Une petite fille qui découvre la vie et ses principes, une femme son médecin et des pommes... plus une promesse, dans dix ans les enfants seront grands! Deux sœurs, un facteur et des crimes dans le quartier, une famille recomposée qui tente d'oublier le passé, un homme dont la fille a été enlevée, deux hommes sur un bateau, Bichette et le bucheron sont quelques-uns des personnages de ce recueil. En fait, la vie dans sa simplicité ou sa dureté et la lutte perpétuelle souvent uniquement pour survivre...
   
   J'ai bien aimé l'écriture et le regard lucide de l'auteur sur la condition féminine, les nouvelles rurales rappellent Edna O'Brien, qui, elle aussi, dénonçait le pouvoir des hommes dans une société figée. On trouve dans ce livre les thèmes dominants de la littérature irlandaise, la ruralité, l'esprit étroit d'un monde rigide, mais l'auteur ne parle jamais du pouvoir de la religion?
   
   Pourquoi avoir attendu onze ans pour traduire ce recueil? Mais je remercie les éditions Sabine Wespieser d'avoir pris ce risque.
   
   Un regret, toutes ces nouvelles ne sont pas d'égale qualité, et j'ai été plus sensible aux textes traitant de l'Irlande qu'aux autres.
   
   
   Extraits:
   
   - On était en décembre, elle sentait un rideau se fermer sur une année de plus.
   
   - Mon frère c'est quelqu'un, alors il n'ouvre pas les barrières, ne nettoie pas la merde, ne trimbale pas les seaux.
   
   - Il y a de la tristesse chez maman ce soir; tout en elle exprime comme quand une vache meurt et que le camion vient l'emporter.
   
   - "Où étais-tu quand j'avais vingt ans?" a-t-il dit.
   
   - Les gens ne comprennent pas, mais il faut regarder le pire en face pour être paré contre tout.
   
   - Juste quelques mots et le scénario se dessine. C'est comme si elle lui avait descendu la fermeture éclair de son pantalon.
   
   - Smethers, le facteur, cet enfoiré adipeux avec ses lettres marrons. Le voilà qui arrive dans son uniforme bleu fier.
   
   - Lorsqu'une goutte d'eau tombe, ploc, dans l'évier, ils sursautent avec violence, tous ensemble.
   
   - C'est l'attrait permanent de l'écriture: dans l'écriture, il est possible de changer les mots, d'avoir une nouvelle chance.
   
   - Elle a désormais un accent anglais qui déplaît à Betty.
   
   - À la messe, ils ont chanté des cantiques en irlandais: "Dochas linn Noam Padraig!". Même les vieux messieurs debout près des confessionnaux ont entonné cet air là.
   
   - J'ai été fabriqué avec un reliquat de sperme de mon père. J'ai découvert ça récemment.
   
   - Nous suivons le son perçant, pressuré de la cornemuse irlandaise, nous sommes ramenés avec le soufflet.
   
   

   Titre original: Antartica (1999).
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critique par Eireann Yvon




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Un « pas tout à fait » si précis
Note :

   Quinze nouvelles au rythme tranquille composent ce recueil. Prenant leur place dans la campagne irlandaise puis en Amérique. Sous l’apparente douceur se dénouent des situations extrêmes. Les plus réussies, à mon goût, sont celles où le drame est vécu indirectement: l’accident, la séparation, la mort… C’est le décalage, la mise en arrière-plan de ces points culminants des vies évoquées, qui dégage une force littéraire. Le drame n’est jamais très loin soit physiquement, soit moralement mais il n’est pas tout à fait là non plus.
   
   Tout est dans le "pas tout à fait" dit également. L’art du sous-entendu, du suggéré comme une pudeur donnée à la vie et à ses multiples tourments.
   
   Entre autres histoires, j’ai retenu les retrouvailles prévues de longue date d’un homme et d’une femme, amants d’hier. L’envahissement d’une sœur, mariée deux enfants, du territoire de l’autre sœur, célibataire, ayant supporté le père acariâtre jusqu’à sa disparition. L’accident de la route obligeant le déménagement du domaine familial historique. Le désir assouvi par une femme sans histoire d’une relation adultère. Le grand saut d’une relation démarrée par une petite annonce.
   
   Quelques nouvelles m’ont semblé plus anecdotique. Mais l’ensemble est dense et l’on entre de plein fouet dans la plupart des histoires proposées.
   
   Au final, j’ai eu beaucoup de mal à écrire ce commentaire tout en ayant aimé cette lecture. C’est peut-être et sûrement une des forces du livre, savoir se faire aimer sans qu’on sache vraiment pourquoi.
   "Le jour où on découvre que l'on a gâché dix ans de sa vie n'est pas une partie de plaisir. Et elle n'avait même pas envie de le frapper; elle voulait juste se gifler, elle."

    ↓

critique par OB1




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Nouvelles des amours douloureuses
Note :

   Curieusement, alors que j'apprécie énormément la littérature anglo-saxonne, je lis assez peu d'auteurs irlandais contemporains. Mon choix s'est arrêté sur "L'Antarctique" de Claire Keegan, auteur dont j'avais lu le plus grand bien sur la blogosphère, révélé par Nuala O' Faolain, bref, un jeune talent prometteur. Par ailleurs le format me convenait bien puisqu'il s'agit d'un recueil de quinze nouvelles, genre dont je suis friande et qui, je trouve, distingue les grands écrivains des autres car ce format si court est un art bien difficile à manier et nécessite une précision et une habileté toutes particulières.
   
   J'ai ouvert ce recueil sans savoir à quoi m'attendre, si ce n'est que je pensais peut-être retrouver une Irlande contemporaine, plutôt rurale. Première surprise, ces nouvelles n'ont pas toujours l'Irlande pour cadre et nous font notamment voyager outre-Atlantique. Difficile aussi de cerner la période du récit parfois, certains cadres un peu rustiques ou certains modes de vie nous faisant nous imaginer quelques décennies en arrière.
   
   On pourrait difficilement qualifier ces nouvelles de légères. Amours contrariées, infidélités, grossesse imprévue, désirs inavouables, perte d'un proche dans des circonstances tragiques et travail de deuil qui s'ensuit, moment privilégié passé avec un homme qui s'avère être au final un psychopathe ou un meurtrier, les sujets sont pour le moins graves. Traités avec habileté, ils nous emportent néanmoins grâce au travail minutieux de Claire Keegan qui retraduit avec subtilité la psychologie des personnages, leurs désirs enfouis, leurs espoirs, leurs peurs, leurs aspirations et bien souvent, leurs frustrations. Les femmes ont la vie dure dans bien des nouvelles : travail rude, effacement face à l'homme-roi (figure du mari, du père). Claire Keegan ne joue pas non plus la facilité avec les quelques scènes crues qui émaillent ces nouvelles : ni fausse pudeur, ni exhibitionnisme, mais une description claire, factuelle, épurée.
   
   Un auteur que je relirai sans doute avec plaisir et qui me donne également envie de lire davantage d'Irlandais contemporains...

critique par Lou




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