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Ce regard en arrière et autres écrits journalistiques de Nuala O'Faolain

Nuala O'Faolain
  J'y suis presque, Le parcours inachevé d'une femme de Dublin
  Chimères
  L'histoire de Chicago May
  Best love Rosie
  On s'est déjà vu quelque part?
  Ce regard en arrière et autres écrits journalistiques

Nuala O'Faolain est une écrivaine irlandaise née en 1940 et décédée d’un cancer en 2008.

Après des études de lettres (littérature médiévale), elle travaille pour des journaux, la radio et la télévision. Elle écrit également des romans dont l’un, "L'Histoire de Chicago May" obtiendra le prix Femina étranger en 2006.

Ce regard en arrière et autres écrits journalistiques - Nuala O'Faolain

Esprit critique et empathie
Note :

   Contrairement au public francophone qui avait découvert Nuala O’Faolain par le biais de ses récits autobiographiques ("On s’est déjà vu quelque part?" et "J’y suis presque") et de ses romans (à commencer par "Chimères"), les lecteurs irlandais avaient d’abord appris à apprécier l’œuvre d’une journaliste pour qui aucun aspect du monde qui l’entourait ne restait étranger, ou indigne d’attention si modeste puisse-t-il sembler de prime abord.
   
   Au fil des 70 articles rassemblés ici, et qui sont représentatifs de plus de vingt années de travail successivement pour The Irish Times, The Irish Times Magazine et The Sunday Tribune, nous pourrons donc assister en sa compagnie à un concert de U2, ou nous insurger avec elle face à la professionnalisation croissante du défilé de la Saint-Patrick - "Nous allons être exactement comme partout ailleurs, maintenant. Nous aurons un défilé blah blah blah, imaginatif, visuellement excitant. Vous pourriez aussi bien être à Rio de Janeiro ou Barcelone. Alors qu’à Dublin nous avions un défilé que Marshall McLuhan aurait décrit comme «cool». Autrement dit, sans rien qui «chauffe» à aucun sens du terme. Qui ne faisait pas tout le travail d’imagination à votre place, comme, disons, la télévision." (pp. 126-127) – ou encore nous émouvoir de la disparition du vieux Dublin convivial sous les effets d’une nouvelle prospérité économique: "Encore récemment, Dublin était une ville de pauvres et de gagne-petit. Ces gens vivent au grand-jour. Le centre de Dublin était une société aussi irrésistible qu’un camp de Voyageurs. Ce sentiment de condition partagée a disparu. C’était la ville non seulement des sans-emploi mais aussi des sous-employés et des employés évitant l’emploi. Cela en faisait une ville des gens – allons, d’hommes, surtout – qui occupaient le temps, allaient sans hâte d’un lieu à l’autre. De pub en pub, d’habitude, mais aussi du pub au bureau, du bureau au pub, du pub au bureau d’un autre homme pour récupérer un prêt de cinq livres, ou au moins une partie, du bureau d’un autre au pub d’un autre, et enfin, pourquoi pas, du pub au domicile." (pp. 200-201)
   
   Rien n’échappe à son attention. Ni la situation politique en Irlande du Sud, en Ulster – où elle a vécu près d’un an, en 1998, dans le but d’en renvoyer à ses compatriotes une image plus complète, plus juste, de la vie quotidienne dans le Nord de leur île – ou dans les Etats-Unis de l’après-11-septembre. Ni le poids que continue à faire peser sur la société irlandaise un catholicisme parfois très rigoriste, et en tout cas omniprésent: "(...) ici le catholicisme est si vaste, il sature tellement tous les aspects de la vie et de la mort qu’en le quittant on renonce à la protection de la meute, on est tout seul." (p. 31). Ni les difficultés de la condition féminine dans un pays traditionnellement patriarcal: le manque de reconnaissance accordée aux femmes dans les milieux professionnels, la violence qui leur est infligée parfois dans leur famille, par leur père ou leur mari, hier – telle que John McGahern ou Frank McCourt ont pu l’évoquer dans leurs mémoires – comme aujourd’hui. Ni, enfin, l’histoire douloureuse de l’émigration irlandaise vers les Etats-Unis, une histoire longtemps occultée mais que quelques ouvrages récents sont heureusement venus tirer de l’obscurité, l’article qui donne son titre à l’ensemble du recueil - "Ce regard en arrière" - offrant tout justement une lecture critique d’un des ouvrages, "The End of Hidden Ireland: Rebellion, Famine and Emigration" de Robert Scally.
   
   Bien sûr, la romancière et la mémorialiste ne sont pas tout à fait absentes de ces pages où Nuala O’Faolain nous fera aussi partager, ici et là, les réflexions que lui ont inspiré son travail d’écrivain - "Parce que l’expérience est trop complexe pour être complètement saisie par l’écriture, écrire oblige à choisir et éliminer, et la personne qui écrit est une version abrégée de la personne complète dans la vraie vie. Les mémoires sont une composition artistique, si simples qu’ils paraissent. Les mémoires corrigent à la fois ce dont ils parlent et la personne qui les écrit." (p. 335) -, et le lecteur de langue française ne sera pas complètement dépaysé. Mais l’impression qui domine au moment de tourner la dernière page de "Ce regard en arrière" est pourtant bien celle d’une découverte, tant l’alliance de l’esprit critique et de l’empathie que Nuala O’Faolain mettait constamment au service de "l’effort de dire une vérité plus complexe" (p. 363) font que la remarquable journaliste qu’elle était gagne à être connue, toutes affaires cessantes.
   
   
   Extrait:
   
   "Ces premiers émigrants ont pu voir la côte d’Irlande en quittant Liverpool. Ils étaient en route pour une vie d’obstacles imprévus. En route vers une démocratie. «Mais sans aucune expérience de citoyenneté», interroge Scally, «leur idée de la liberté se résumait-elle au souhait qu’on les laisse tranquille?» Et pour qui se prenaient-ils, d’ailleurs? Maintenant qu’on les avait forcés à prendre conscience d’eux-mêmes? «Debout à la poupe plutôt qu’à la proue du navire émigrant», conclut ce livre inoubliable, «ce regard en arrière sur les palmiers incongrus et les maisons joyeusement colorées au bord du rivage près de Skibbereen n’était pas seulement leur dernière vision d’Irlande mais leur première vision d’eux-mêmes.»" (p. 197)

critique par Fée Carabine




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