Lecture / Ecriture
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Le sang et la mer de Gary Victor

Gary Victor
  Le sang et la mer
  Maudite éducation
  Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin
  La piste des sortilèges

Gary VICTOR, né le 9 juillet 1958 à Port-au-Prince, est un écrivain, scénariste haïtien. Après des études d'agronomie, il a exercé le métier de journaliste et de rédacteur en chef au quotidien 'Le Matin'. Il est également scénariste pour la radio, le cinéma et la télévision.

Le sang et la mer - Gary Victor

Écrivain haïtien
Note :

   Dans l'un des nombreux bidonvilles de Port-au-Prince, une jeune femme, Hérodiane, se vide de son sang suite aux complications dues à un avortement accompli dans l'urgence et dans des conditions douteuses. Estével, le grand-frère d'Hérodiane est parti chercher du secours auprès de l'homme qui a séduit sa petite sœur et l'a mise enceinte.
   Les heures passent, le sang continue de couler et Estével ne revient toujours pas.
   Alors Hérodiane, immobilisée sur son lit, voyant la vie s'écouler d'elle en un filet rouge et intarissable, revoit passer devant ses yeux tous les événements qui l'ont amenée à vivre ce moment présent.
   C'est d'abord son enfance, loin de Port-au-Prince, dans un petit village de pêcheurs. Une enfance sans histoires où la pauvreté n'était pas synonyme de misère. Elle se souvient de cette proximité avec la mer, et de l'étrange lien qui unit celle-ci avec son frère Estével. Son grand frère entretient en effet une curieuse liaison avec l'élément marin au point que l'on pourrait penser qu'il est comme une incarnation d'Agoué, le maître des flots de la mer issu du panthéon de la religion vaudou.
   Ces années paisibles de l'enfance vont brusquement prendre fin lorsque mourront l'un après l'autre les parents d'Hérodiane et d'Estével après avoir été dépossédés de leur maigre propriété terrienne suite aux manigances d'un sénateur corrompu.
   Désormais orphelins et sans lieu où s'installer, les deux jeunes gens n'auront comme seule solution que d'émigrer vers la capitale, Port-au-Prince. C'est là, dans un bidonville accroché au flanc de la montagne qu'ils vont trouver refuge et tenter de donner un sens à leur vie.
   Après avoir tenté de subvenir à leurs besoins en vendant de l'eau aux passants, Estével va faire la rencontre d'un étranger, un homme d'âge mûr, peintre reconnu à la renommée internationale qui a installé son atelier en Haïti. S'étant pris d'affection pour Estével, l'artiste va permettre aux deux jeunes gens de surnager au sein de cet océan de misère. Ses dons d'argent permettront même à Hérodiane de continuer sa scolarité. Car la jeune fille est douée et voue une passion sans limites à la littérature, passion qui la pousse à lire tout et n'importe quoi, à dévorer tous les livres qui passent entre ses mains. 
   Mais Hérodiane n'est pas seulement intelligente et passionnée, elle est aussi très belle et sa grâce ne peut fatalement qu'attirer la convoitise des hommes. C'est ce qui arrivera quand un jeune mulâtre de la haute société haïtienne l'abordera un jour à la sortie du lycée.
   Ce jeune homme est-il le prince charmant dont Hérodiane, comme beaucoup de jeunes filles, ont tant rêvé de faire un jour la rencontre?
   
   Le mythe du prince charmant, celui de la jeune fille pauvre et vertueuse prise dans les filets d'un bellâtre qui finalement l'abandonnera après l'avoir conquise est un thème fort répandu dans la littérature. Il a été abondamment traité, avec plus ou moins de talent, surtout aux XVIIIe et XIXe siècles et l'on ne compte plus les œuvres littéraires ayant abordé ce sujet.
   
   Gary Victor, écrivain haïtien, s'est à son tour emparé de ce mythe pour le transposer dans son pays et redonner un nouveau souffle à ce thème dont on pourrait penser que, à force d'avoir été tant exploité, il n'est plus nécessaire d'y revenir et que tout auteur qui oserait s'y frotter de nouveau ne pourrait le faire que dans le but de pasticher nombre d' œuvres déjà connues, à moins qu'il ne passe pour un auteur naïf usant et abusant à son insu des lieux communs les plus éculés.
   
   Cependant, Gary Victor ne donne pas dans le pastiche ou la naïveté. Il transfigure la narration et insuffle à ce roman une dimension de tragédie antique. Les thèmes de l'amour bafoué, de la vengeance, de la trahison sont des sujets récurrents qui ont résonné tout au long de l'histoire de la littérature et ils ont donné naissance aux plus belles œuvres jamais écrites. Ces archétypes littéraires ont pour principale qualité de transcender les époques et les cultures parce qu'ils sont indissociables de la condition humaine. Ainsi, «Le roi Lear» de Shakespeare devient, plus de quatre siècles après avoir été écrit, un monument de la culture cinématographique avec «Ran» de Akira Kurosawa.
   
   Gary Victor revisite donc ici un mythe littéraire que l'on aurait pu croire usé jusqu'à la corde. Il y apporte un nouveau regard où transparaissent aussi en filigrane les inquiétudes de nos sociétés contemporaines sur la misère, le racisme, l'inégalité entre les pays du nord et du sud...
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critique par Le Bibliomane




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Mieux que formidable
Note :

   Hérodiane, très belle jeune femme noire haïtienne quitte son village natal, avec son frère Estevèl. La mort de leurs parents les contraint à s'installer dans un bidonville de Port-au-Prince, appelé Paradi, parce que sis au flanc d'une montagne et "[qu'il faut] cheminer vers le ciel pour y accéder" (p.47). Spoliés de leur héritage par un sénateur, "ce sénateur, responsable de la mort de mon père, était un voyou, présenté partout, par ces aberrations mentales dont nous étions coutumiers, comme un modèle de citoyen". (p.42) Les deux jeunes gens espèrent sortir de la misère, Estevèl en trouvant des petits boulots et en protégeant sa sœur, tel qu'il l'a promis à leur mère, et Hérodiane en étudiant.
   
   Souvent, dans nos billets, nous parlons de livre fort, à raison, mais là, j'aimerais trouver un qualificatif autre, plus... fort. Quel livre! Quels personnages! Hérodiane et Estevèl forment une fratrie soudée. L'une est jolie, convoitée par les hommes, jalousée par les femmes, mais elle sait ce qu'elle veut, et surtout ce qu'elle ne veut pas. Mais quand elle rencontre son Prince Charmant aux yeux clairs, les barrières tombent. L'autre, le frère, est protecteur, attentif, fait preuve d'abnégation pour que sa sœur puisse vivre une vie de jeune fille.
   
   Le contexte est terrible : la vie à Paradi, bidonville de Port-au-Prince où une jolie jeune fille est soit mariée, soit plus probablement, vit de ses charmes, certaines sont prostituées par leur propre famille dans le but de trouver un mari ou de rapporter l'argent qui fait vivre tout le monde.
   
   Gary Victor, dans un style simple, direct et franc décrit sans détour le passage à la vie adulte des deux jeunes gens, la découverte de leur pays, de la pauvreté, de l'extrême dénuement des habitants des bidonvilles et de la vie facile des riches, qui s'enrichissent encore sur le dos des plus pauvres : Yvan, le Prince Charmant d'Hérodiane, héritier d'une des plus riches familles du pays lui raconte : "Paradi, c'est le nom qu'ont donné au bidonville ses premiers habitants. Mais le terrain sur la montagne nous appartient. Essaie de comprendre. Plus de mille habitations de fortune louées à l'année en moyenne à quinze mille gourdes, cela fait quinze millions de gourdes, soit trois cent soixante-quinze mille dollars américains environ chaque année sans redevance fiscale. Nous nous arrangeons pour faire croire que nos terres sont occupées illégalement et ainsi, nous gardons la possibilité de nous faire dédommager par le gouvernement. Nous plantons de la misère, nous cultivons de la misère et nous récoltons de l'or." (p.130)
   
   Dès lors, comment croire à la possibilité des Haîtiens de se sortir de leur misère? Ajoutez à ce constat, des catastrophes climatiques récurrentes, et la situation devient inextricable. Rodney Saint-Eloi, dans "Haïti kenbe la!" dit que son peuple est fort, courageux et qu'il saura reconstruire son pays. C'est tout le mal qu'on lui souhaite, mais quel travail à faire!
   
   Je découvre pour ma part Gary Victor et la dose de surnaturel dans ce roman, rajoute du dépaysement venu tout droit des croyances haïtiennes.
   
   Pour finir, je préfère vous prévenir que ce livre est formidable -il faudrait que je trouve mieux comme adjectif, plus fort, plus accrocheur- et que dès que vous l'aurez ouvert, il vous tardera de le finir. La plus belle preuve -en toute modestie bien sûr- serait que vous puissiez voir ma tête ce matin, après un coucher tardif pour absolument terminer "Le sang et la mer" (mais bon, là, je vais éviter, je ne suis pas forcément à mon avantage.)
    ↓

critique par Yv




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Paradi, Port-au-Prince, Haïti
Note :

   Paradi est une banlieue bidonville de Port-au-Prince, à Haïti. C’est là qu’ont échoué, en dernier recours après les morts successivement de leur père, terrassé par une attaque suite à la spoliation de leur terre par un sénateur sans scrupules, puis de leur mère, emportée elle par la tuberculose, Hérodiane, jeune fille de 16 – 17 ans et son frère aîné, Estevel, né sous un signe mystérieux, fils de la mer ou des divinités assimilées.
   
   On survit à Paradi davantage qu’on ne vit, et c’est Estevel qui prend tout en charge et se débrouille pour que Hérodiane, sa jeune sœur, puisse continuer ses études au collège. C’est dans ces circonstances qu’Hérodiane sera séduite par Yvan Guéras, mulâtre richissime de la classe dirigeante haïtienne. De son côté Estevel aura suivi une autre voie pour pouvoir sortir la tête de l’eau et surtout permettre à Hérodiane d’essayer de mener une vie normale.
   
   Tout ceci pourrait s’assimiler à un conte avec Yvan dans le rôle du prince charmant (après tout, Port-au-Prince …?) sauf que…, sauf que ce roman est ancré dans la vraie vie et, circonstance aggravante, en Haïti, terre de misère et d’infortune s’il en est. S’agissant de littérature caribéenne on se doute que l’onirisme ne sera pas loin et, de fait, tout un pan du récit se réfugie dans l’onirisme, vaudou pas loin, ou plutôt Agwe, divinité de la mer sous la protection de laquelle Estevel serait né.
   
   Gary Victor oscille ainsi entre le cru réalisme de la misère à Paradi, de ce qu’y survivre peut signifier, jusqu’à la manifestation des œuvres d’Agwe lorsque la situation l’exige.
   
   Au niveau stylistique les phrases écrites sont parfois d’une longueur inaccoutumée et ont pu me perturber. Pas l’histoire ni la construction au rebours, passionnante et pathétique.
   
   On ne choisit pas son lieu de naissance. Indéniablement Paradi, en Haïti, ne vaut pas mieux que les trottoirs de Manille!

critique par Tistou




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