Lecture / Ecriture
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Du train où vont les choses à la fin d'un long hiver de Francis Dannemark

Francis Dannemark
  L'homme de septembre
  La longue promenade avec un cheval mort
  Choses qu'on dit la nuit entre deux villes
  Du train où vont les choses à la fin d'un long hiver
  Les petites voix
  La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis
  Histoire d'Alice qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un)
  Aux Anges

Francis Dannemark est un écrivain belge francophone né en 1955.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Du train où vont les choses à la fin d'un long hiver - Francis Dannemark

«Un peu de temps volé avec une aimable inconnue»
Note :

   Vingt années ont passé depuis la publication de "Choses qu'on dit la nuit entre deux villes", et j'aurais pu tout aussi bien intituler ce billet "Vingt ans après". Car "Du train où vont les choses à la fin d'un long hiver", c'est à nouveau février, et c'est à nouveau le récit d'une rencontre de hasard entre un homme et une femme, le temps d'un long trajet en train de Bruxelles à Lisbonne. Vingt ans après, aussi, car Emma et Christopher ont à peu près vingt ans de plus que Wolf et Lena. Ils portent le poids des déceptions et de la lassitude de ces vingt années. Et Christopher trimballe en sus le poids des conséquences de la crise économique – la dernière en date, celle de 2008 qui n'en finit pas d'en finir. Sa petite boîte d'organisation d'événements culturels se trouvant tout au bout du rouleau pour cause de réduction drastique dans les budgets publics consacrés à la culture, Christopher est bon gré mal gré sur le point de changer de vie et il a pas mal réfléchi à ce qui comptait vraiment pour lui, ou pas. La tonalité de ce nouveau roman est donc un peu plus sombre que lors de cette autre rencontre en bord de mer, il y a vingt ans, et pas seulement à cause de la pluie fouettant les vitres d'un train qui roule dans la nuit.
   
   Mais n'allez pas croire pour autant que l'heure soit à la morosité. Car si Christopher est "apparemment de la race de ces Anglais extravagants qui se lançaient dans des aventures insensées avec la rigueur, la saine logique et la tranquillité d'esprit d'un pasteur de province..." (p. 36), il a aussi vu tout de suite qu'Emma, elle, ressemble à Holly Hunter. Elle a son sourire dans le film "Living Out Loud" de Richard LaGravenese: un sourire "(...) très beau parce qu'il n'efface pas la trace de ses déceptions, de son chagrin. Il y a une pointe d'amertume, de la moquerie, un peu de colère aussi, mais c'est un sourire, un vrai sourire. Avec une véritable envie de vivre." (p. 85) Comment aurait-il pu trouver inconnue plus aimable pour partager un peu de temps volé, et ces conversations à bâtons rompus où viennent se mêler à l'état du monde comme il va – ou plutôt comme il ne ne va pas –, à l'évocation de trajectoires professionnelles et à quelques souvenirs personnels, des bribes de films ou de livres aimés sans qu'il y ait là ni snobisme ni étalage. Simplement Emma et Christopher vivent avec ces livres ou ces films, dans leur intimité pourrait-on dire, et il y a pour le lecteur un vrai petit bonheur, et une certaine douceur, à rentrer dans cette intimité, retrouver ses propres souvenirs ou picorer ça et là une envie de découverte ("Living Out Loud", par exemple).
   
   Et surtout, il y a le ton, la patte, le je-ne-sais-quoi qui fait qu'on reconnaît immédiatement un livre de Francis Dannemark. Cette petite musique qui distille ici tout son charme, une petite musique décidément indéfinissable sauf à reprendre les quelques mots par lesquels Christopher tente de rendre l'essence du jazz: "c'est un mélange d'élégance et de souplesse, (...) c'est la magie de l'instant, comment dire? Un léger détachement, un équilibre fragile et émouvant..." (p. 48) Du jazz, de l'amour, et de la petite musique des mots de Francis Dannemark, Emma pourrait nous dire "C'est peut-être la même chose, vous ne croyez pas?" (p. 48)
   
   
   Extrait:
   
   "J'ai pris le train parce qu'il est tellement plus lent que l'avion et parce que j'avais besoin de... de me mettre dans un coin sans bouger, la tête collée à la fenêtre, pour sentir le temps qui passe. L'été dernier, lors de quelques jours de vacances avec mes enfants qui allaient l'un et l'autre voler de leurs propres ailes pour de bon, je me suis rendu compte, un matin, alors que je préparais la table du petit déjeuner sur la terrasse, que la vie était vraiment aussi courte qu'on le dit dans les livres, plus courte encore, et que j'avais vécu tant de choses si vite qu'elles n'avaient pas eu le temps de laisser de traces. J'ai eu l'impression que je venais de passer des années dans un train à grande vitesse et que tous les paysages traversés s'étaient mêlés pour former... une sorte de mauvais tableau... une photo floue qui vous fait penser qu'il est très urgent de voir un ophtalmologue... Ce matin-là, j'ai su que je voulais arrêter." (pp. 59-60)
   
   "Je croyais avoir besoin de voyager seul et de rester silencieux vingt-quatre heures pour regarder en face le temps qui passe. En réalité, j'avais besoin d'autre chose. J'avais besoin, je crois, de partager un peu de temps volé avec une aimable inconnue." (p. 60)

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critique par Fée Carabine




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Atmosphère douce
Note :

   "Quand Emma boit son thé, elle ressemble encore à Holly Hunter. Christopher ignore si c'est une bonne idée de le lui dire. Il se tait mais il sourit. Légèrement. Presque sérieusement. Quand il sourit ainsi, on peut croire qu'il pense à deux choses en même temps, que l'une d'entre elles le met mal à l'aise mais que l'autre pourrait le faire rire dans un instant".
   

   Deux voyageurs en partance pour Lisbonne, le bercement d'un train qui prend son temps, deux inconnus qui vont partager pendant quelques heures des bribes de vie et des réflexions teintées d'une douce mélancolie. Peu de chose me direz-vous, mais le ton inimitable de l'auteur, sa douceur et son élégance font que je me suis glissée douillettement dans les pages, ravie d'écouter Emma et Christopher et de les accompagner.
   
   Christopher est un opérateur culturel comme l'on dit aujourd'hui, qui ne se sent plus très bien dans le monde professionnel où il a gravité et qui va essayer une nouvelle voie, pendant qu'il est encore temps. Emma a connu elle aussi des turbulences dans sa vie récente ; chacun d'eux se trouve à une bifurcation, leurs confidences feutrées se répondent avec légèreté. Court roman ou longue nouvelle, comme vous préférez, j'en ai aimé l'atmosphère, la discrétion et la part de lumière.
   
   Un extrait qui parlera peut-être à quelques-un(e)s par les temps qui courent :
   
   "Répondre aux vrais besoins des gens, ceux qu'eux-mêmes ignorent la plupart du temps, ce serait normalement le rôle des dirigeants politiques mais ils se mettraient dans une position intenable. C'est pour cela, par exemple, que les projets qui consistent à apporter dans les écoles des livres de qualité et vraiment séduisants, des livres qui ne sont pas des barrières mais des tremplins, qui aident les jeunes à se connaître, à donner un peu de sens à leur vie, sont des projets voués à l'échec. Les amateurs de littérature sont usuellement des gens qui voient un peu plus loin que le bout de leur nez et, crime impardonnable, ce sont de médiocres consommateurs. Il vaut donc mieux donner de l'argent aux télévisions, elles font ce que la littérature ne fait pas : elles donnent envie d'acheter. Moi, si je faisais de la politique, je n'aurais qu'un seul slogan : "moins mais mieux".

critique par Aifelle




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