Lecture / Ecriture
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L'autre fille de Annie Ernaux

Annie Ernaux
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Annie Ernaux est une écrivaine française née en 1940.

L'autre fille - Annie Ernaux

Une lettre pour «être quitte de toi, de ton ombre»
Note :

   "L’autre fille" d’Annie Ernaux a été publié en mars 2011 dans la collection "Les Affranchis" de l’éditeur NiL. Comme le souligne la première page qui vise à présenter cette collection: "Quand tout a été dit sans qu’il soit possible de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue. Mais passer à l’acte est risqué. Ainsi, après avoir rédigé sa Lettre au père, Kafka avait préféré la ranger dans un tiroir. Ecrire une lettre, une seule, c’est s’offrir le point final, s’affranchir d’une vieille histoire. La collection "Les Affranchis" fait donc cette demande à ses auteurs: "Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite".»
   
   Annie Ernaux a écrit une lettre à un destinataire dont elle sait qu’elle ne la lira jamais: elle écrit à sa sœur, décédée deux ans avant sa naissance. Une sœur qu’elle n’a jamais connue, qui n’a jamais été sujet de conversation avec ses parents. Elle apprend son existence par hasard, durant son enfance, au détour d’une conversation surprise au cours d’un jeu, dont elle n’était pas la destinataire. Sa mère "raconte qu’ils ont eu une autre fille que moi et qu’elle est morte de la diphtérie à six ans, avant la guerre, à Lillebonne" (p. 16). "Elle dit de moi elle ne sait rien, on n’a pas voulu l’attrister. A la fin, elle dit de toi elle était plus gentille que celle-là. Celle-là, c’est moi" (Ibid.). Ces mots surpris par hasard vont tisser toute son existence, reconstruisant le sens du passé, proposant un nouveau sens pour le futur. De longues supputations émergent alors dans l’esprit d’Annie Ernaux: elle est née alors que sa sœur est morte. Elle est née parce que sa sœur est morte. Une culpabilité surgit. Des doutes également, un questionnement sur le sens de la vie.
   
   Les mots sont toujours justes, l’auteure a su prendre de la distance avec ce vécu douloureux. En même temps, les émotions restent intactes derrière des mots qui cherchent à nommer, à mettre à distance, des paroles à la fois blessantes et fondatrices. Cette lettre courte m’a permis de me poser une question: comment fait-on pour écrire une lettre à un destinataire qui ne vous lira jamais? Quel sens cela a-t-il pour l’auteure? Elle esquisse une réponse à la fin: "peut-être que j’ai voulu m’acquitter d’une dette imaginaire en te donnant à mon tour l’existence que ta mort m’a donnée. Ou bien te faire revivre et remourir pour être quitte de toi, de ton ombre. T’échapper." (p. 77)
   
   Un livre poignant, une intention originale, à la fois de l’éditeur (et de la collection créée) et de l’auteure. J’aurais aimé cependant un style un peu différent, sans pouvoir préciser vraiment en quoi, sinon former le souhait d’une écriture un peu plus poétique.
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critique par Seraphita




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Le récit d'une « ravisée »
Note :

   Avec "L’Autre fille", Annie Ernaux poursuit l’ "autosociobiographie" d’elle-même, qui est au cœur de son œuvre. Dans ce bref récit de soixante-dix-huit pages, elle écrit une lettre pour la nouvelle collection de chez NIL, Les Affranchis: "Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais osé écrire." Elle reconnaît y avoir exploré un mythe, celui de la sœur qui l’a précédée, morte à l'âge de six ans, et dont elle ignorait tout.
   
   En effet, par une fin d’après-midi, un dimanche qu’elle a toujours situé en août, elle surprend le récit de la disparition de cette autre fille, "entrée morte dans [sa] vie, l’été de [ses] dix ans". De la bouche de sa mère, elle apprend que celle-ci est décédée de la diphtérie, le Jeudi-Saint 1938. Mais surtout, elle, qui a "le diable au corps", découvre la "petite sainte", celle qui a dit avant de mourir: "Je vais aller voir la Sainte Vierge et le bon Jésus."
   
   Dès lors, comment se situer dans ces non-dits, dans cet "entre-deux" (Fabrice Thumerel) quand on n’est qu’une enfant de remplacement, une "ravisée", ainsi qu’on le dit en patois normand? C’est cette interrogation lancinante qu’explore ce court récit, celui d’une douleur qui n’était pas la sienne, mais celle de ses parents. N’ayant aucun souvenir de cette sœur disparue, il fallait à l’auteur la faire exister "en allant plus loin". Et elle dit elle-même que c’est l’exercice le plus difficile qu’elle ait jamais eu à faire.
   
   En face d’une mère et d’un père inconsolables, il lui a fallu se construire, elle, la petite fille, qui était loin d'être "amitieuse" (câline, ainsi qu'on le disait en patois normand pour les enfants et les chiens), pour qui "le jour du récit est aussi le jour du jugement". Sa mère n’a-t-elle pas dit: "Elle était plus gentille que celle-là"?
   
   Pourtant, elle aussi était "mal partie". Fièvre aphteuse, boiterie, chute sur un tesson de bouteille, myopie, dents cariées, blessure au genou avec un clou rouillé qui manque de la faire mourir du tétanos, et dont elle réchappe. Mais se pose la question de sa légitimité à être et elle écrit: "Il fallait donc que tu meures à six ans pour que je vienne au monde et que je sois sauvée." Et elle ne sait pas si elle écrit pour ressusciter Ginette - le prénom interdit - ou la tuer à nouveau.
   
   La mort de cette sœur inconnue semble être la clé d’un malaise fondamental, qui la fait douter de sa propre existence. Ainsi, dans son Journal, en août 1992, elle s'interroge: "Enfant – est-ce l’origine de l’écriture? Je croyais toujours être le double d’une autre vivant dans un autre endroit – que je ne vivais pas non plus pour de vrai – que cette vie était l’écriture, la fiction d’une autre." Et elle ose cette explication, comme une tentative d’élucidation de son existence: "Je n’écris pas parce que tu es morte, tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence." Enfant de remplacement, elle avoue: "Il fallait que tu meures, que tu sois sacrifiée pour que je vienne au monde."
   
   Se référant à la Lettre au père de Kafka, marquée par la peur ("Je te déchirerai comme un poisson"), Annie Ernaux explique que, en même temps qu'elle reçut le récit, elle devint la dépositaire de la loi du silence. Jamais elle n'évoqua sa sœur avec ses parents: "Nous avons maintenu la fiction au-delà de toute vraisemblance", dit-elle. Peut-être ne parla-t-elle jamais pour ne pas raviver la douleur de ses parents. Plus sûrement, sans doute, parce qu’elle savait intimement que cette première fille "était indestructible en eux", et qu’elle était persuadée que, pour elle, la "ravisée", l’enfant de remplacement, il n’y avait pas de place.
   
   Quand sa mère tomba malade de la maladie d’Alzeimher et qu’on lui demandait sa date de naissance, elle donnait celle de la mort de sa fille aînée. De même, quand l’auteur lui amena son premier petit-fils, elle dit dans un lapsus: "La petite-fille est arrivée." Alors qu’elle ne voulait pas que sa sœur ressuscite au travers de son fils, Annie Ernaux reconnaît que la lettre qu’elle lui écrit ici est une forme de résurrection.
   
   En même temps, elle a bien conscience de l’impossibilité de ramener sa sœur disparue à l’existence. Elle n’éprouve aucune douleur pour cette sœur qu’elle n’a pas connue et elle ne vit que de son absence. (D’ailleurs, l’auteur reconnaît ne pas être satisfaite de l’emploi de la deuxième personne du singulier, puisqu’elle n’a jamais eu aucune intimité avec sa sœur.) C’est pour habiter ce vide qu’elle écrit: "Tu es hors du langage des sentiments et des émotions. Tu es l’anti-langage. Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. Ecrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence. Décrire l’héritage d’absence. Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture." Elle, la "ravisée", venue à la place de l’autre, sait désormais cela qu’elle n’est pas "dans l’amour, mais dans la solitude et l’intelligence".
   
   Dans ce récit, elle continue d’explorer son rapport conflictuel à cette mère, qui a dit de sa sœur morte: "Elle était plus gentille que celle-là." Devant cette révélation, comment ne pas se sentir "dupe", ne pas être "mortifiée" d'avoir vécu dans l'illusion d'être l'objet unique de l'amour de ses parents? "Entre ma mère et moi, deux mots. Je les lui ai fait payer. J’ai écrit contre elle. Pour elle. A sa place d’ouvrière fière et humiliée." Et en même temps, elle ne lui reproche rien: "Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant." Empathie douce d’un écrivain qui se met à la place de ceux qui perdent un enfant: "Il était comme fou quand elle est morte", tel était son père à la mort de sa sœur.
   
   Ce très beau récit se clôt sur une interrogation. Annie Ernaux se demande pourquoi elle a entrepris d’écrire cette lettre à sa sœur disparue et son dessein lui demeure "opaque". S’est-elle acquittée d’une dette imaginaire en lui conférant par l’écriture l’existence que sa mort lui avait donnée à elle? A-t-elle souhaité être ainsi quitte avec elle, avec cette ombre portée sur sa vie? A-t-elle voulu lui échapper? Mais elle espère aussi, avec un vieux "fond de pensée magique", que cette lettre parviendra quand même à sa destinataire, donnant ainsi toute sa portée à la phrase de Flannery O’Connor, mise en exergue au livre: "La malédiction des enfants, c’est qu’ils croient."
   
   Au travers de cette écriture simple et blanche, "plate" comme l’ont définie certains critiques, l’émotion est palpable. Et avec cette quête entêtée de la sœur absente, avec cette superbe réflexion aux origines de l’écriture, Annie Ernaux dit magistralement que les mots seuls ouvrent la porte des tombeaux.
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critique par Catheau




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Toi, la sœur que je n'ai jamais eue...
Note :

   Après le magnifique "Les Années", le lecteur des œuvres d'Annie Ernaux pouvait imaginer qu'elle était arrivée à la fin d'un cycle. Et redouter que ce soit l'un de ses derniers ouvrages, voire le dernier. Heureusement, elle continue d'écrire, cette fois-ci une lettre à sa sœur. Une sœur qu'elle n'a pas connue, et dont elle a longtemps ignoré l'existence.
   
   Annie Ernaux signe une lettre qui restera sans réponse, que son destinataire ne lira même jamais. Car c'est une lettre à une morte, à un membre de sa famille qui aurait dû lui être proche, mais qui est entouré du plus grand mystère. Car les parents n'ont jamais souhaité en parler. N'ont jamais mentionné le nom de cette première enfant. Et c'est en entendant une discussion, à l'âge de dix ans, qu'Annie apprend, contre le gré de ses parents, l'existence de cette sœur.
   
   En plus du mystère, cette dernière est entourée d'une aura globalement positive. Pour sa mère, c'est un ange, une petite sainte partie trop vite. A l'opposé, Annie est pour ses parents une enfant turbulente, loin de cette enfant chérie. Cette opposition inconsciente est une des briques de la fabrication de la personnalité d'Annie Ernaux, qui a vécu dans l'ombre de sa sœur.
   
   Pourtant, l'auteur ne souhaite pas qu'on fasse de cette lettre une analyse psychanalytique. Ce passé douloureux n'est pas la raison pour laquelle elle a produit son œuvre littéraire, mais un événement dans son parcours de femme. Elle profite de cette lettre, qui lui rappelle la "Lettre au père" de Kafka, pour faire des parallèles avec la vie de sa sœur : la maladie qui l'a emportée, alors qu'elle a survécu au tétanos. Se souvenir des photos, sur lesquelles elle pensait figurer et qui étaient celles de son aînée.
   
   Mais c'est aussi un retour sur la façon dont elle a vécu son existence. Sa découverte tardive du secret, mais surtout les raisons pour lesquelles elle n'en a jamais parlé avec ses parents. Et aujourd'hui, il ne lui reste qu'une tombe rénovée, à proximité de celle de ses parents, et qu'elle fréquente annuellement. Une lettre pour enfin évoquer cette ombre qui l'a suivie tout sa vie, et enfin affronter cette histoire familiale, seule.
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critique par Yohan




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Ginette et Annie
Note :

   Ginette c’est sa sœur. Enfin c’était. Ca n’a même jamais été si on y regarde bien. Ginette c’est plutôt le fantôme dans le placard des parents d’Annie. La sœur plus âgée, morte de diphtérie. Avant qu’Annie naisse. Et que manifestement Annie ne remplaça jamais. A tel point que jamais, jamais, les parents ne lui dirent qu’elle avait eu une sœur, morte avant sa naissance à elle... Inimaginable...
   
   Mais Annie, petite encore, a surpris une conversation entre sa mère, épicière, et une cliente. Surpris? On n’en est même pas sûr! Peut-être un acte manqué? Une manière de faire savoir à Annie sans le lui dire...? Mais la violence est là. Atroce. Annie petite fille entend dire sa mère à une femme, une autre mère d’une autre petite fille, qu’elle avait eu une fille avant Annie. Une fille, plus gentille que celle-là, dira-t-elle.
   Et Annie apprend du même coup qu’elle n’est pas la fille unique qu’elle croyait être, et même encore moins unique puisque moins bien que l’autre!
   Annie vide son sac dans ce petit opuscule. Et c’est peu de dire que son sac est lourd.
   Elle le fait avec délicatesse mais on ne peut s’empêcher de se projeter dans l’inconscient d’une petite fille apprenant brutalement..., mais ne pouvant en parler – sujet tabou, devant retourner ceci en une ronde infernale. Il est des violences...!
   
   “S'ils ne voulaient pas que je sache ton existence, c'est que je devais ne rien demander. Me conformer à leur désir de mon ignorance de toi. Il me semble que transgresser la loi mais je ne l'ai même pas imaginé aurait été égal à proférer une obscénité devant eux, sinon pire ...”
   

   Elle le fait comme une fille sage, sans jamais s’emporter, dépassionnant le débat en quelque sorte et c’est étonnant une fois considérée l’énormité de la chose.
   
   Beaucoup pensé à Alice Ferney. Typiquement un livre que je ne vois pas un homme écrire.

critique par Tistou




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