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Hammerstein ou l'intransigeance. Une histoire allemande de Hans Magnus Enzensberger

Hans Magnus Enzensberger
  Josephine et moi
  Hammerstein ou l'intransigeance. Une histoire allemande

Hans Magnus Enzensberger est né en 1929 en Bavière. Romancier, poète et essayiste, une dizaine de ses ouvrages ont paru en traduction française aux Editions Gallimard.

Hammerstein ou l'intransigeance. Une histoire allemande - Hans Magnus Enzensberger

Un général et sa famille face à Hitler
Note :

   Courant 2010 un buzz insistant se fit entendre: Gallimard publiait un livre qui ferait grand bruit, un livre du grand auteur allemand Enzensberger, difficile certes, mais on allait voir ce qu'on allait voir. De fait, la collection "Du Monde Entier" nous fit la faveur non d'un roman, mais de la biographie romancée du général Hammerstein qui avait demandé sa mise à la retraite en décembre 1933, à 55 ans, plutôt que de servir Hitler. Ce livre passionnant mais pas tout public fut l'objet d'une promotion à grande échelle: "Lire" le présenta dans son n° du 3 décembre 2010 comme le meilleur livre de l'année !
   
   On a donc réussi à vendre une étude pointue sur un général allemand mort en 1943 d'un cancer, qui n'a pas commandé sur le front français en 1940 ni percé sur le front russe en 1941, ni ouvertement résisté au Führer. Kurt von Hammerstein-Equord, tel est son nom, a surtout fait une carrière d'officier d'état-major dans les années 1929-1933, devenant le chef suprême de l'armée sous le chancelier von Schleicher. Ses relations étendues avec la noblesse militaire plus ou moins mal convertie à la République de Weimar en font un observateur éminent de la crise allemande. Il met en garde le président Hindenburg contre la nomination d'Hitler à la chancellerie. Pour la famille Hammerstein, Hitler et ses S.A. sont des gens mal élevés avec qui on n'a pas envie de frayer. De fait, personne n'y est devenu nazi! Parmi ses sept enfants, les trois filles aînées adhèrent ou flirtent avec le parti communiste (KPD) et fréquentent des Juifs. Passé dans la réserve en 1934, le général von Hammerstein refuse les sièges des conseils d'administration de la grande industrie; il impose à sa famille une vie modeste après avoir vécu à Berlin au siège de l'état-major. Alors que plusieurs de ses collègues sont éliminés entre l'incendie du Reichstag et la Nuit des Longs Couteaux, il ne cache pas ses opinions de républicain intransigeant et d'honnête homme. Son attitude frise l'inconscience: «La peur n'est pas une vision du monde» dit-il à ceux qui lui demandent la prudence. La Gestapo surveille ses filles soupçonnées d'avoir communiqué des dossiers au KPD et à Moscou. Admirons au passage le revirement familial: leur mère née von Lüttwitz était l'épouse d'un général putschiste des années troubles, compromis avec von Kapp, et dont un subordonné avait fait exécuter Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Kurt Hammerstein n'est pas atteint par les déchaînements idéologiques de l'époque. S'il a participé dans les années qui suivent Rapallo (1922) à la coopération militaire entre l'Allemagne et l'URSS, et de ce fait s'il a connu des généraux soviétiques comme Toukhatchevski et Joukov, c'est juste une entente entre bons professionnels.
   
   Ce livre qui fourmille de détails nous montre aussi une famille nombreuse en quête d'unions matrimoniales, dispersée par la crise et la guerre, ruinée par la débâcle allemande en 1945 après une odyssée jusqu'à la frontière italienne: certains membres de la famille étant pris en otages par les S.S à la suite de la participation de Ludwig von Hammerstein aux événements du 20 juillet 1944. Le travail d'Enzensberger nous décrit les Hammerstein après 1945, un fils du général est devenu pasteur, un autre journaliste à "Die Welt", etc… L'enquête se prolonge jusqu'au lendemain de la chute de la RDA, puisque la fille aînée du général a servi Berlin-Est et peut-être Moscou si l'on en croit son dossier de la Stasi dont l'auteur souligne avec ironie les erreurs factuelles. Dans ses "remerciements" l'auteur signale que les recherches dans les archives communistes sont dues à l'historien Reinhardt Müller, dont les travaux sont mentionnés dans la bibliographie constituée d'ouvrages en allemand et non-traduits en français. Originalité du livre en plus des illustrations photographiques, et agrément de lecture, les "conversations posthumes" de l'auteur avec le général et avec divers membres de son entourage lui permettent d'avancer et d'accréditer ses hypothèses d'une manière qui ne serait pas de mise dans une collection historique de Gallimard ou de Fayard.
   
   Cette "histoire allemande" très documentée restera un essai excitant, pour qui a une connaissance déjà précise de l'histoire allemande au XXe siècle. Une reconstitution vivante d'un milieu plus qu'un livre de référence.
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critique par Mapero




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Suivre sa boussole intérieure
Note :

   Bien que qualifié unanimement d’« immense intellectuel» par la critique française, Hans Magnus Enzensberger est un illustre inconnu en France. En Allemagne, il est célèbre et couronné de prix littéraires, mais souvent aussi assez controversé pour avoir trop souvent changé d’opinions au cours de sa longue vie…
   
   «Hammerstein» est l’histoire du chef d’état-major de la Reichswehr jusqu’en l’année 1934, le général Kurt von Hammerstein-Equord, de sa femme Maria et de leurs sept enfants. Issu d’une grande famille de cette vieille noblesse prussienne qui n’a toujours vu en Hitler qu’un parvenu, Hammerstein est l’un des premiers à prédire clairement la catastrophe vers laquelle se précipite l’Allemagne avec ce «plongoen dans le fascisme» dès 1933. L’assassinat, en 1934, de son grand ami Kurt von Schleicher, dernier chancelier allemand avant la nomination de Hitler, ne peut que le conforter dans la mauvaise opinion qu’il a du régime nazi. Or, il ne s’engage jamais activement dans la résistance allemande, même s’il voit défiler chez lui les résistants les plus célèbres comme Ludwig Beck, Carl Goerdeler, Martin Niemöller… mais peut-être est-il mort trop tôt pour participer au complot menant à l’attentat du 20 juillet 1944, car en 1943, il décède d’un cancer.
   
   Ce qu’il ne fait pas ou ne peut pas faire, ses enfants le feront. Ses filles prennent des libertés inouïes pour l’époque et pour cette classe sociale sans jamais se faire renier par leur famille: épousant la cause communiste, vivant (d’abord sans être mariées!) avec des juifs communistes! Helga prendra les plus grands risques en travaillant pour les Russes, du moins jusqu’à l’exécution de son mari, victimes des purges staliniennes. Marie-Luise, elle, restera fidèle à ses convictions jusqu’au bout de sa vie en décidant de vivre en RDA après la guerre! Les garçons ne sont pas en reste non plus: deux d’entre eux participent (sans jouer de rôle majeur néanmoins) à l’attentat commis par Stauffenberg en 1944, et ils n’en réchappent que par un coup de chance.
   
   Pour moi, ce sont eux, les vrais héros de ce livre. Et pourtant, comme l’affirme dans le chapitre «Le silence des Hammerstein» Hildur, la «petite dernière» des sept enfants et toujours en vie aujourd’hui, «personne parmi eux ne cherchait à être un héros. Mais ils n’avaient pas le choix. Ils ont tout simplement fait ce qu’il fallait faire.» (trad. par mes soins)
   
   D’un point de vue formel, l’histoire se présente comme un collage de documents très différents, de souvenirs, de notes privées, de dialogues de l’auteur avec les morts, de gloses dans lesquelles l’auteur nous fait part de ses réflexions sur divers sujets (la République de Weimar, la noblesse prussienne etc). La langue limpide se passe de trouvailles stylistiques, elle est compréhensible pour le plus grand nombre.
   
   La critique française a encensé ce livre… personnellement, j’ai un peu de mal à suivre ces jubilations élogieuses! Certes, c’est intéressant, c’est bien écrit, mais c’est n’est guère passionnant. Il me semble que cela est dû au ton très «documentaire» du récit. Par contre, j’ai beaucoup apprécié les «entretiens posthumes» et les «gloses» qui s’autorisent un peu d’imagination, de jugements subjectifs et qui, selon Enzensberger, servent à rapprocher les vivants des morts, à jeter un pont par-dessus le fossé des époques. Le lecteur d’aujourd’hui est invité à dialoguer ainsi avec des acteurs d’une époque très difficile; époque qu’il n’a pas connue et qu’il devrait éviter de juger avec l’arrogance de celui qui ne court aucun risque existentiel à déclarer son opposition au pouvoir. Les éventuels anachronismes ne gênent pas Enzensberger, au contraire. Dans une interview publiée par TELERAMA (n° 3157 du 14/07/2010), il explique qu’ils permettent de «ne pas être totalement en phase avec le moment où on vit. C’est une migration dans le temps qui vous aide à mieux voir l’époque où vous vivez.» Et c’est probablement cela que je retiens de ce livre: une leçon qui nous montre comment suivre sa «boussole intérieure», comment rester fidèle à sa ligne sans transiger…

critique par Alianna




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