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Ces extravagantes sœurs Mitford de Annick Le Floc'hmoan

Annick Le Floc'hmoan
  Ces extravagantes sœurs Mitford

Ces extravagantes sœurs Mitford - Annick Le Floc'hmoan

Une page capitale d'histoire d'Europe
Note :

   Je ne lis pas souvent de biographies mais celle-ci vient de me montrer combien j'ai tort car j'ai dévoré sans une seconde d'ennui ce bel ouvrage de 350 pages qui me laisse à son terme bien plus cultivée en ce qui concerne l'Angleterre de la première moitié du 20ème siècle... et la famille Mitford, bien entendu. Car, si l'ouvrage est principalement axé sur Nancy Mitford, l'écrivain connue, c'est bien de toute la fratrie qu' Annick Le Floc'hmoan nous trace ici la biographie, avec une maîtrise de son sujet absolument parfaite.
   
   En même temps que défilent les années qui vont de Lord et Lady Redesdale et leurs sept enfants à la fin de la dernière d'entre eux, se tourne une page primordiale de l'histoire d'Angleterre qui vit la fin du pouvoir de l'aristocratie, sans révolution, par dessèchement pourrait-on dire. Nancy Mitford, l'ainée des enfants, née une cuiller d'argent dans la bouche, verra vendre les terres et les châteaux, connaitra même parfois la gêne, devra travailler, mais ne perdra jamais sa conviction de supériorité héréditaire (prouvant ainsi au passage qu'il est vrai que "tout se joue avant six ans").
   
   A. Le Floc'hmoan sait nous faire suivre de façon captivante les existences de ces six filles (en particulier, l'unique garçon semblant avoir eu une existence moins passionnante) tout en posant toujours le décor historico-social qui permet à son lecteur d'en comprendre les tenants et les aboutissants. Le grand art étant qu'elle nous distille ces leçons d'histoire d'une façon aussi claire et précise que légère et agréable à lire. Un défi! Brillamment remporté.
   
   Quant à sa matière même: les six sœurs Mitford, il y avait de quoi raconter! Depuis la groupie absolue et amie intime d'Hitler jusqu'à la Passionnaria des mouvements d'extrême gauche de la guerre d'Espagne à la lutte des Noirs américains, elles se sont plu à représenter à peu près toutes les poses sociales, semblant tenir davantage à se démarquer, à choquer et se faire remarquer qu'à une idéologie particulière. Elles ont toutes manifesté un goût pour l'outrance et une absolue certitude (agaçante à mes yeux) de pouvoir tout se permettre. C'est la définition de l'arrogance, non? Ainsi, le nazisme, c'est à croire qu'elles n'y ont vu qu'une pose sociale, une extravagance de plus, Unity (la groupie) diffuse cette idéologie mortifère et promeut l'antisémitisme, appelle au génocide avec un aplomb invraisemblable, une parfaite bonne conscience et sans aucune retenue, alors qu'elle trouve Adolf tellement "adorable" et "d'une éducation si parfaite"! On croit rêver. Dans le même temps, sa sœur Diana épouse Mosley (le leader des fascistes d'Angleterre) et milite avec lui de toute son influence pour que l'Angleterre s'allie à l'Allemagne au lieu de la combattre. Leur mère partage leurs convictions. On pense beaucoup aux "Vestiges du jour" en lisant ces passages. Mais on est aussi assez révulsé et écœuré de l'aplomb de ces gens-là qui jusqu'à leur mort, des décennies plus tard pour les Mosley, soutiendront qu'ils avaient raison et que le monde serait plus beau si Hitler avait gagné.
   
   A l'opposé, la petite dernière, Jessica, se lance dans la lutte communiste (le créneau encore libre). Elle y épouse Esmond Romilly (une personnalité qui semble intéressante) qui la laissera veuve et ensuite, lorsqu'elle ira vivre aux Etats Unis, Bob Treuhaft, très intéressant également. J'ai eu l'impression que Jessica avait eu de la chance avec ses maris. Je ne veux pas dénigrer ses combats qui furent justes et courageux (souvent très courageux même). D'ailleurs Annick Le Floc'hmoan semble partager mon opinion puisqu'après avoir suivi tout au long du livre la vie de Nancy, après que celle-ci soit morte et que donc l'ouvrage arrive à son terme, elle nous consacre un chapitre à Jessica, à ses luttes et à ce qu'elle a réussi à faire et qui n'est pas mince. Dans son cas, l'aplomb des Mitford et leur goût de l'engagement total aura donc au moins servi à quelque chose.
   
   Et Nancy elle-même, me direz-vous? C'est d'elle que l'on parle le plus dans cet ouvrage, son hypocrisie, son égoïsme et sa cruauté même, pour ne rien dire de sa mesquinerie, ne me l'ont pas rendue très sympathique bien que l'auteur s'attache à nous faire sentir la femme seule, avec ses faiblesses et ses peines sous la femme du monde arrogante. Mais ça ne m'émeut pas. Si je me suis intéressée à en savoir plus sur cet écrivain, je ne l'ai guère aimée. Bien qu'elle nous régale parfois involontairement de l'époustouflante sottise des nantis:
    "Je n'aime vraiment pas le travail dur et régulier – je m'y suis astreinte pendant quatre ans et je peux le dire: je déteste cela. Plein de gens pourtant semblent s'y plier avec plaisir: heureusement."*
   
 ou encore:
    "Le grand chagrin de ma vie est de n'avoir jamais participé à une bataille. Je suppose qu'une charge de cavalerie doit être la chose la plus proche du paradis sur terre"** 
   
   
   Bref, je ne vais pas prolonger davantage mon billet déjà un peu long, en conclusion, Annick Le Floc'hmoan nous a livré là un travail de toute première qualité et une lecture captivante: lisez-la, vous ne le regretterez pas!
   
   
   * Lettre à Evelyn Waugh
   ** "Love from Nancy"

critique par Sibylline




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