Lecture / Ecriture
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L'homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura

Leonardo Padura
  Vents de Carême
  Adios Hemingway
  Les brumes du passé
  L'automne à Cuba
  L'homme qui aimait les chiens
  Hérétiques
  Les quatre saisons - T1 - Passé parfait

Leonardo Padura Fuentes est un journaliste et écrivain cubain né en 1955.

L'homme qui aimait les chiens - Leonardo Padura

Lev Davidovitch, dit Trotski ☭
Note :

   En 2004, Ivan, vétérinaire-écrivain raté se souvient de ses rencontres, dans les années 1970,  avec celui qui dit se nommer Jaime Lopez et qui lui raconte la vie de Ramon Mercader, l'assassin de Trotski. Dès lors, Ivan commence à fouiller dans la vie de Léon Trotski. Mais à Cuba, dans les années 70, il n'est pas aisé de faire des recherches sur celui que les Staliniens surnommaient le renégat ou le traître.
   
   Voilà donc ce gros roman (671 pages, en comptant les remerciements, importants)! Celui qui m'a empêché de lire et donc de chroniquer d'autres livres pendant une bonne semaine (j'avais un peu d'avance et donc vous n'avez pas été privé des mes billets. Ouf!) Le lecteur qui, comme moi, se dit que sur une telle quantité de pages, il peut en passer quelques unes voire plusieurs, pour avancer plus vite se trompe. Ce roman est tellement dense, que chaque mot compte et que même si l'on a envie d'aller vite, Leonardo Padura, par je ne sais quel prodige, nous oblige à le lire mot à mot.
   
   Construit en chapitres parallèles, qui parfois s'entrecroisent cependant -un comble pour des parallèles!), Leonardo Padura raconte la vie de Léon Trotski, depuis le début de son exil jusqu'à sa mort, celle de Ramon Mercader, son assassin, et celle d'Ivan.
   
   Le plongeon dans la vie de Lev Davidovitch (Trotski) est historique. Formidablement documenté, Padura narre en détails ce qu'a été l'exil de Trotski, d'abord en Turquie, puis en France, puis en Norvège pour finir au Mexique, recueilli par Frida Kahlo et son mari Diego Rivera. Trotski, sans jamais douter du bien-fondé de sa pensée, de son opposition à Staline, malgré le sort qui lui est réservé, se retrouve souvent en situations délicates. Il souffre, il se pose des questions dues à son isolement, sur sa vie, sur ce qu'il fait endurer aux siens: "Lev Davidovitch [...] avait éprouvé le besoin urgent de presser la main de Natalia Sedova pour sentir près de lui une chaleur humaine, pour ne pas étouffer d'inquiétude, harcelé par cette sensation d'égarement. Mais il se souviendrait aussi qu'à ce moment, il avait réaffirmé sa décision: même seul, son devoir était la lutte. Si la Révolution pour laquelle il s'était battu se prostituait en devenant la dictature d'un tsar déguisé en bolchevik, alors il faudrait l'extirper à la racine et la semer de nouveau, parce que le monde avait besoin de révolutions authentiques. Il savait bien que ce choix le rapprocherait encore de la mort qui le guettait depuis les tours du Kremlin." (p.63)
   
   Parallèlement, Padura raconte aussi l'embrigadement, le lavage de cerveau qu'a subi Ramon Mercader, jeune Espagnol communiste pour devenir le futur assassin de Trotski. Très romancé, puisque très peu de choses sont connues sur ce Mercader, l'écrivain nous livre une version très crédible des assurances et des doutes du jeune homme. Sa transformation est quasi totale, rapide et impressionnante. Il ne vit que pour LA tâche qu'on lui promet: assassiner le renégat.
   
   Et puis, Leonardo Padura invente Ivan, le vétérinaire raté, l'écrivain cubain frustré qui rencontre Jaime Lopez (ou Ramon Mercader?) sur une plage de Cuba dans les années 70. Ce personnage fictif est là pour nous montrer ce qu'était Cuba dans ces années-là: avant 1989 et la chute du mur de Berlin, très peu de nouvelles passaient à La Havane et sûrement pas celles concernant une éventuelle opposition à l'URSS; les Cubains ne savaient rien non plus des crimes de Staline avant cette date. Alors, Trotski, vous pensez bien qu'ils ne savaient pas qui il était. On s'étonne tout au long du livre de l'aveuglement total des dirigeants soviétiques et de tous les autres dirigeants sur les crimes perpétrés par Staline. Comment les hommes ont-ils pu fermer les yeux sur tant de meurtres, de folie, sur une telle terreur? Comment certains ont-ils pu rester fidèles au communisme russe même après avoir connu ces horreurs?
   
   J'aurais tellement à dire et à citer de ce roman que je crains d'être trop long. Encore un excellent bon point pour vous donner envie: bien que l'on sache la fin, puisqu'elle est historique, Leonardo Padura trouve le moyen de créer un suspense terrible dans les 100 pages qui précèdent l'assassinat de Lev Davidovitch par Ramon Mercader. Comme dans un roman policier (que Padura écrit aussi d'ailleurs; lisez son très bon "Les brumes du passé"), on lit ces pages en tremblant (comme Mercader dans les dernières minutes craignant de subir "le souffle de Trotski"), avide d'arriver au geste fatal. Quel talent! 
   Surtout ne vous privez pas d'un tel plaisir!
    ↓

critique par Yv




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Trotski pas mort
Note :

    C'est une sacrée performance que réalise là le Cubain Padura : tenir son lecteur pendant près de 700 pages avec un événement historique dont on ne connaît en général que l'énoncé brut, l'assassinat de Trotski par Ramon Mercader le 20 août 1940. Pour transcrire l'événement sur le mode romanesque, l'auteur a imaginé une construction en trois branches. La première suit l'itinéraire de Ramon Mercader à partir de son engagement dans la Guerre civile espagnole, la seconde suit Trotski dans sa déportation à Alma-Ata puis dans son exil jusqu'à Mexico, les deux finissant par se rencontrer ce fameux jour de 1940. La troisième branche est cubaine : un écrivain raté rencontre sur une plage de l'île en 1977 un certain Jaime Lopez qui lui raconte l'histoire de Ramon Mercader avec tellement de précisions qu'il se demande s'il n'est pas en présence de Mercader en personne. Chacun de ces itinéraires est conduit avec une telle minutie que le livre devient, en plus d'un roman passionnant, une histoire de la Révolution russe et de ses conséquences, le journal de bord d'un naufrage idéologique, un portrait effrayant de Staline, un traité désabusé sur l'engagement politique, un document sur la vie à Cuba et bien d'autres choses encore. On devine derrière tout cela un gigantesque travail de documentation qui paraîtrait indigeste sans l'art du romancier, suffisamment habile pour mêler histoire et fiction romanesque de façon à ce que ces deux entités se mêlent et se confondent dans l’œuvre qui n'est au final, rien d'autre que de la littérature, mais de la littérature de fort tonnage. On ne regrettera dans cette longue entreprise qu'un défaut de l'auteur, celui qui consiste à abuser des projections dans l'avenir (multiplication des phrases du genre "Bien des années plus tard, il devait se souvenir de..."), et une défaillance de l'éditeur qui laisse estropier la belle langue de Padura par de nombreuses coquilles et fautes d'accord dues à une relecture trop rapide.

critique par P.Didion




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