Lecture / Ecriture
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Honte et dignité de Dag Solstad

Dag Solstad
  Honte et dignité
  Onzième roman, livre dix-huit

Dag Solstad est un écrivain norvégien né en 1941.

Honte et dignité - Dag Solstad

Introspection norvégienne
Note :

   Elias Rukla est un professeur de littérature, norvégien, en Lycée à Oslo. Pas une grosse situation. Surtout pour cet homme qui semble bouffé passablement par la routine; «Le canard sauvage» d’Ibsen est la pierre angulaire de son enseignement aux dernières sections de Lycée, année après année, «Le canard sauvage» (et même pas enchaîné!).
   
   Bouffé par la routine et clairement désabusé aussi. Les adolescents d’Oslo n’ont pas l’air fondamentalement différents des adolescents lambdas de nos contrées, et c’est peu de dire que les adolescents de nos contrées ne seraient pas follement enthousiasmés non plus par le dit «canard sauvage» d’Ibsen! La vie a donc un goût bien remâché et sans plus guère d’illusions pour notre Elias Rukla. Il y a bien cette nouvelle habitude de boire le soir avant de s’endormir…
   
   Et justement ce matin-là, un jour de novembre, la tête encore douloureuse de la cuite de la veille, Elias Rukla pète les plombs en et au-sortir de son cours de norvégien, sur … «Le canard sauvage» (on n’en sort pas) et, tel certains personnages ridicules de Bande Dessinée qui martèlent de leurs petits poings chétifs de grosses brutes indifférentes, sort de ses gonds auprès d’élèves, provoque esclandre – ou du moins le croit-il, on n’en est pas absolument sûr – et … commence alors «Honte et dignité». Puisque dans son errance de l’après-midi qui va s’ensuivre au petit bonheur dans les rues d’Oslo, il va passer sa vie en revue, mettre en lumière – au moins pour nous, à ses yeux aussi? – l’inanité de sa vie, la manière dont il s’est laissé diriger par les unes et les autres, et le peu de résultats qui s’en sont advenus (un peu la vie du quidam de base si je ne m’abuse?).
   
   «Honte et dignité» va n’être ainsi qu’une longue, très longue introspection, sans trop de respiration – saut de ligne, connait pas, paragraphes, connait pas, chapitres, connait pas… L’introspection attaquée, le lecteur est pris à la gorge et n’a pas le choix; on ne respire plus et on va au bout, avec Elias Rukla, qui n’a même plus de parapluie pour se protéger de la pluie! Depuis ses années d’adolescence et son amitié fusionnelle avec un être plus solaire que lui, jusqu’à ce qui s’ensuivra; fusionner avec un soleil n’est pas une garantie de stabilité!
   
   On peut penser à Thomas Bernhard pour cette sensation d’asphyxie dans la lecture. Des lignes enchaînées les unes aux autres, sans répit, sans pitié. Et puis pour ces récurrences aussi, qui viennent hanter le texte (bon, pas autant que Thomas Bernhard quand même, un maître en la matière!). J’ai pensé aussi de loin à William Faulkner, qui a parfois ce côté étouffant, qui ne laisse pas de place au confort du lecteur et qui, question introspection …!
   
   Alors Dag Solstad un Faulkner norvégien? Il ne plaira pas à tout le monde, ça, c’est certain!
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critique par Tistou




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Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages
Note :

   Ce matin, Elias Rukla donne un cours de norvégien à ses élèves de Terminale; il leur commente pendant deux heures quelques scènes du Canard Sauvage d'Ibsen. Une œuvre classique. Comme à chaque fois, il remarque que les élèves s'ennuient profondément et qu'ils le manifestent par de l'indifférence, des soupirs, une sourde hostilité. Lorsqu'il demande que l'on lise une scène, l'élève s'acquitte de sa tâche de mauvaise grâce, d'une voix atone ou exagérément appliquée...
   
   Mais cet ennui se dit-il n'est pas le même que celui qu'il éprouvait lorsque lycéen, il s'attelait lui-même au Canard sauvage ou à d'autres œuvres classique. Autrefois les élèves l'admettaient comme un parcours obligé pour se cultiver et progresser dans la vie, ils adhéraient aux valeurs du professeur.
   A présent, ils ont leur propre culture, et considèrent comme un scandale de devoir étudier les œuvres classiques.
   
   Le professeur ressent cette exclusion; en même temps il réfléchit sur le Canard sauvage, qui, loin de lui apparaître une répétition du même cours que l'an passé, lui semble au contraire tout neuf. Il s'intéresse plus que d'ordinaire au Docteur Relling, personnage apparemment secondaire, mais qui pourrait être le porte-parole d'Ibsen, et en qui il se reconnaît lui-même, le professeur.
   «Le docteur Relling est l'ennemi de la pièce; la totalité de ses propos ne suivent qu'un seul et même objectif, détruire, détruire ce drame qu'écrit Ibsen,... » Le docteur Relling est là pour rabaisser tous les personnages, pour en révéler la bassesse et la misère.
   
   Ses cogitations sur Relling et ses réflexions sur ses élèves et leur mauvais vouloir prennent un tour interrogatif. Comment pourrait-il les intéresser à Ibsen? Serait-ce en leur disant qu'au fond le Canard sauvage est un roman policier avant la lettre? Présenter chaque auteur classique comme l'ancêtre du roman policier, voilà un cliché auquel ont recours bien des profs avec des fortunes diverses... mais au fait pourquoi les élèves ne sont-ils pas touchés par Hedvig, l'héroïne, une adolescente qui se suicide? Cela ne devrait-il pas les concerner?
   
   Un monologue à la troisième personne, un homme de cinquante ans qui fait un bilan de son passé un bilan d'investigation; il cherche à comprendre. Pourquoi il est devenu professeur, pourquoi il étudia la littérature, comment il en vint à épouser cette femme...
   
   La narration est tantôt classique, comme une plongée dans l'autobiographie, qui va vers l'enfance, et se déploie dans le récit introspectif, tantôt épouse des formes modernes. Certains passages sont imités du style de Thomas Bernhardt: ressassement de tronçons de phrases somme des leitmotivs qui donnent au récit l'aspect de rengaines visant à montrer l'absurdité de l'existence, le piétinement de la pensée qui se répète et avance difficilement, la répétition significative de certains processus. L'utilisation de la troisième personne permet une distanciation, le récit ne manque pas d'humour noir, et de vivacité malgré le côté introspectif.
   
   Il y a aussi de belles descriptions de la ville d'Oslo, un suspense intellectuel indéniable où vont mener les cogitations et déambulations du professeur?
   
   On est surpris toutefois, au début, pas vraiment, à mi-parcours davantage, par des erreurs de syntaxe dans la traduction, ainsi que par des effets de style dont on se demande s'ils sont voulus par l'auteur? Une lourdeur de style (que vous avez pu observer dans le passage cité plus haut), des allitérations pénibles, des phrases complexes qui alternent avec d'autres lapidaires, et le vocabulaire soutenu qui se mêle à des formules d'un parlé très usuel.
   Ne sachant trop ce qui, dans la forme, est dû à la traduction plutôt qu'aux intentions de l'auteur, je ne suis pas certaine de pouvoir conclure.
   
   L'ensemble est toutefois intéressant.

critique par Jehanne




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