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De lait et de miel de Jean Mattern

Jean Mattern
  Les bains de Kiraly
  De lait et de miel

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

De lait et de miel - Jean Mattern

Une belle leçon d’histoire
Note :

   Dans son premier roman intitulé "Les bains de Kiraly", Jean Mattern nous contait l’errance de Gabriel à la recherche de racines familiales que ses parents avaient occultées sous une chape de silence. Sans être à proprement parler la suite de ce premier livre, "De lait et de miel" nous permet de retrouver, entre les lignes, un Gabriel dont on apprend qu’il a pu enfin renouer le dialogue avec son père. Et c’est d’ailleurs ce père qui prend ici la parole, le temps d’une confession qui vient combler quelques unes des fissures que "Les bains de Kiraly" avaient tout justement laissées béantes.
   
   Dans un savant désordre qui épouse les rythmes incertains du souvenir, Jean Mattern nous retrace donc la vie de cet homme qui, né dans une famille de la minorité germaphone du Banat – région devenue roumaine en 1919 après avoir fait partie intégrante successivement de l’empire ottoman et de l’empire des Habsbourg -, avait su échapper tout d’abord aux tentatives de l’occupant allemand pour le recruter à son profit, puis, en 1944, encore adolescent, aux représailles des troupes soviétiques, pour trouver enfin refuge en France – le pays que ses lointains ancêtres avaient quitté au XVIIème siècle pour s’établir dans cette région frontalière que l’Histoire ne devait pas épargner. En cela, "De lait et de miel" nous offre entre autres choses une belle leçon d’histoire, ramenant à la lumière ces pages méconnues que son héros lui-même, fraîchement arrivé dans une France encore profondément marquée par ses propres blessures de guerre, s’était vu contraint de laisser derrière lui: "En 1948, les plaies de mes nouveaux compatriotes étaient profondes, cela, je le compris très vite. Derrière l’apparence d’un pays libéré, pacifié par un homme d’Etat providentiel, on esquivait beaucoup de questions, ou les posait seulement à voix basse. «Collabo ou résistant», j’étais de fait exclu de ce nouveau jeu qui distribuait les loges ou les strapontins dans le théâtre de la société française d’après-guerre. Tout se passait en fonction des déchirements de l’Occupation, même si l’on prétendait le contraire. L’étranger fraîchement naturalisé que j’étais pouvait observer et compter les points, mais de par mon ignorance du passé récent des gens de mon entourage, je restais extérieur à cet étrange spectacle." (p. 35)
   
   La leçon d’histoire est sans doute d’autant plus belle, et le roman d’autant plus fort et émouvant, qu’ils restent l’une et l’autre à hauteur d’homme, en suivant le flux et le reflux des sentiments du narrateur. La nostalgie d’avoir laissé derrière soi sa grand-mère et son ami d’enfance, Stefan, qui avait lui choisi de s’engager dans l’armée allemande. L’espoir de la rencontre avec Suzanne, la jeune réfugiée hongroise qui deviendrait sa femme: "Nous avions besoin l’un de l’autre, nous voulions vivre. Cette volonté ne nous a jamais quitté." (p. 32).
   L’espoir et le bonheur tranquille fracassés par la mort brutale de Marianne, leur fille aînée, dans un accident de la route. D’un bout à l’autre, l’exposé historique, d’une clarté exemplaire, reste ainsi indissolublement mêlé aux émotions de cet homme si profondément humain, aussi fragile que déterminé. Et c’est tout à la fois profondément intelligent et touchant.
   
   
   Extrait:
   
   "Jadis aux confins de l’empire habsbourgeois, après une parenthèse turque d’un siècle et demi, le Banat avait été découpé en morceaux sur les cartes d’état-major lors de la conférence du Petit-Trianon, et pour l’essentiel, la région fut intégrée à la Grande Roumanie en 1919. Mes parents, jeunes mariés, devinrent roumains du jour au lendemain, mais sans oublier la mosaïque de langues et de mythologies familiales si diverses qui remontaient pour la plupart au dix-huitième siècle. Dès 1719 la couronne viennoise n’avait pas tardé à peupler ces terres fertiles – quoique infestées de moustiques porteurs de la malaria – qu’elle venait d’arracher à l’ennemi turc, en allant chercher des colons dans le sud de l’Allemagne, en Italie, en Slovénie, mais aussi en Alsace et en Lorraine, d’où étaient partis mes ancêtres. Ma grand-mère n’avait eu de cesse de me rappeler qu’ils avaient fondé le village de Charleville dans le Banat, avant de gagner la ville - Timisoara, que les Autrichiens et les Hongrois appelaient Temesburg ou Temesvar -, et qu’ils avaient été francophones, comme sans doute vingt mille autres colons dans un océan de deux cent mille nouveaux arrivants, certes d’origine diverses mais dans leur grand majorité de langue allemande." (pp. 20-21)

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critique par Fée Carabine




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Exils
Note :

   Le narrateur, arrivé au terme de sa vie, se remémore les évènements qui ont jalonné son existence et peut enfin parler à son fils Gabriel de ce qu'il a tu jusqu'à présent.
   
   C'est l'histoire d'un double exil, à douze ans d'intervalle. Celui du narrateur et de celle qui deviendra son épouse, Suzanne.
   
   Le narrateur est venu du Banat, région à la jonction de trois pays, la Serbie, la Roumanie et la Hongrie. En 1944, il a 15 ans et le pays est pris en étau entre les Allemands qui vont partir mais se battent toujours, et les Soviétiques qui arrivent. 
   "Jadis aux confins de l'empire habsbourgeois, après une parenthèse turque d'un siècle et demi, le Banat avait été découpé en morceaux sur les cartes d'état-major lors de la conférence du Petit Trianon, et pour l'essentiel, la région fut intégrée à la Grande Roumanie en 1919. Mes parents, jeunes mariés, devinrent roumains du jour au lendemain, mais sans oublier la mosaïque de langues et de mythologies familiales si diverses qui remontaient pour la plupart au dix-huitième siècle".

   
   Son grand ami Stefan, qui se débrouille dans toutes les situations, l'incite à partir avec lui dans le sillage des Allemands. Le jeune garçon, orphelin de mère, dont le père et les deux frères aînés sont quelque part sur le front, laisse sa grand-mère sur place et suit Stefan.
   
   Les destinées ne tiennent pas à grand chose dans ces situations là et le narrateur sera séparé de Stefan, nous apprendrons de quelle manière à la fin du livre, et au terme d'une errance angoissante, il arrivera en France où il s'installera en Champagne, décidé à se couler dans ce pays qui l'accueille.
   "La télévision ou les journaux, depuis, m'ont confronté à tant d'images de gens jetés sur la route. L'humanité semble secrètement jouir de ce cycle éternellement renouvelé de l'exil. Et à chaque fois, je superpose le visage de mes quinze ans à celui de l'adolescent vietnamien, soudanais ou bosniaque".
   
   Il fait la connaissance de Suzanne douze ans plus tard, lorsqu'elle arrive à son tour, ayant fui elle les chars soviétiques qui ont envahi la Hongrie en 1956. Tout de suite, il sait qu'il en fera sa femme et lui offrira une vie "de lait et de miel". Encore plus que lui Suzanne souhaite s'intégrer et tire un trait sur son pays, sa langue et ses souvenirs.
   
   C'est le deuxième roman de Jean Mattern, après "les bains de Kiraly" et j'ai retrouvé le ton que j'avais tant aimé. Une indéfinissable nostalgie, une grande finesse dans l'évocation des sensations. Le narrateur se sachant au seuil de la mort se permet enfin de laisser remonter les traumatismes de sa jeunesse troublée, jamais consolée de la perte de Stefan. L'évocation de sa vie de couple et de père n'est pas exempte de drames et de zones d'ombres non plus, relatées avec la même sensibilité.
   
   L'histoire intime du narrateur permet de mieux comprendre ce qui s'est joué dans de nombreuses régions du monde à la fin de la guerre, l'arrachement de populations entières à leurs terres, le danger d'être tiraillé entre deux camps successifs aussi violents l'un que l'autre. Ne pas pouvoir quitter leur pays pour certains, au risque d'en mourir, devenir un exilé à vie pour les autres. Une décision infime prise intuitivement peut orienter inexorablement toute l'existence.
   
   "Peut-être nous trompons-nous de catégories quand nous faisons le bilan de notre vie en la comparant à celle des autres. Heureux ou malheureux, nous établissons la balance en comptant sur nos doigts les réussites d'un côté et les échecs de l'autre. Les opérations d'addition et de soustraction paraissent y suffire, mais en vérité, rien de plus subjectif que ce regard en arrière pour savoir si nous avons été heureux. En outre, les grandes dates historiques qui croisent nos trajectoires tiennent une place à part dans ce jeu, car une hiérarchie collective et non seulement individuelle détermine leur échelle de valeur".
   

   Un auteur que je continuerai à suivre avec plaisir.
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critique par Aifelle




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En pente ascendante
Note :

    Un vieil homme, malade, est sur le point de mourir. Pour la deuxième fois. La première, c'était soixante ans plus tôt, à la sortie de la guerre, alors qu'il fuyait Temesvar, aujourd'hui Timisoara, en Roumanie. Il se souvient de ce moment, dans cet hôpital de Vienne. Se remémore Stéfan, l'ami d'enfance qu'il a perdu de vue à la même époque, et qu'il n'a jamais retrouvé. Revient sur sa vie, en Roumanie puis en Champagne, sur la guerre, sa rencontre avec Suzanne, hongroise ayant fui Budapest en 1956.
   
   Car le vieil homme a traversé toute la seconde partie du XXe Siècle. Jeune, il vivait en Roumanie, pays allié de l'Allemagne nazie. Sa jeunesse aurait dû être insouciante aux côtés de Stefan, mais la mort soudaine de sa mère marque une rupture. Les jeux dans la Temes, la rivière du village, ne peuvent de plus pas faire oublier que la guerre est présente, et lors du retrait des troupes nazies, la ville devient une garnison pour les soldats.
   
   Son arrivée en France, il la doit à de lointains ancêtres, alsaciens ou lorrains, qui ont été envoyés dans le Banat pour le coloniser, au XVIIIe Siècle. C'est ce qui lui permettra de quitter la région, d'échapper aux soviétiques qui arrivent à l'est et de ne pas se sentir allemand, comme son ami Stefan. Lui fait le choix d'un retour au pays de ses ancêtres avec les nazis, convaincu que sa place est là-bas. Et un mensonge permettra au narrateur de ne pas monter dans le train avec son ami, et de choisir une autre voie. Vers Vienne, puis la France.
   
   L'installation en France se fait en Champagne. En 1956, il fait la rencontre de Suzanne, qui deviendra sa femme. Suzanne a fui Budapest au moment de la répression soviétique, la même année. Elle s'était rendue à la capitale avec son cousin, qu'elle a perdu de vue et jamais retrouvé, avant de venir en France. Une vie de couple démarre, morne, dans laquelle Suzanne ne s'épanouit pas, n'ayant pour seul projet que de bien tenir sa maison. La vie de lait et de miel qui lui était promise par son mari devient alors une chimère. Le couple est plus tard marqué par la perte d'un enfant. Si la parole n'était pas très libre dans la famille, ce traumatisme familial accentue encore le mutisme de tous les membres.
   
   Bien que les lieux et les époques soient différentes et nombreuses (Roumanie des années 40, Budapest en 56, France des années 50 et 60), Jean Mattern signe un roman court. Pas d'épopée, mais un récit condensé, riche. La tension du récit est liée à sa construction ; loin de faire un récit chronologique, chaque paragraphe est l'occasion de plonger dans un nouvel épisode de la vie du narrateur, dans une nouvelle époque. Et à chaque entame de paragraphe, le lecteur se demande dans quel pays et à quelle époque il va être emmené.
   
   Mais l'ensemble est construit de manière assez habile pour que le lecteur ne soit pas perdu. Les éléments du récit prennent au fil des pages plus d'ampleur, et chaque événement se voit ainsi replacer dans un temps plus long. Ainsi de cette séparation avec Stefan au moment de monter dans le train, qui ouvre presque l'ouvrage et dont on ne connaîtra le fin mot qu'en fin de récit.
   
   À noter que ce roman, le second de Jean Mattern, est lié à l'intrigue de son premier roman, "Les bains de Kiraly". On y retrouve la vie de Gabriel, le fils de Suzanne et du narrateur de "De lait et de miel". Il n'est absolument pas nécessaire d'avoir lu ce premier ouvrage pour saisir l'intrigue du deuxième, et je trouve d'ailleurs que le second est bien plus abouti, plus fort que le premier. En espérant que la pente ascendante se poursuive avec le prochain ouvrage, qui devrait clore cette trilogie qui n'en est pas vraiment une, et que je conseille vivement de découvrir.

critique par Yohan




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