Lecture / Ecriture
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Le tailleur de la grand-rue de Giuseppe Bonaviri

Giuseppe Bonaviri
  Le tailleur de la grand-rue

Le tailleur de la grand-rue - Giuseppe Bonaviri

La misère au soleil…
Note :

   Sicilien comme Buffalino, Camilleri et Sciascia, Giuseppe Bonaviri est né en 1924 à Mineo, un village perché entre Gela et Catane. Son premier livre, "Le Tailleur de la grand-rue", a été publié en 1954 chez Einaudi. "Le Tailleur de la grand-rue" tient à la fois de la mémoire familiale, du tableau de la société villageoise, et de la méditation sur la pauvreté. Son originalité est d'abord notée dans l'écriture et la structure du récit.
   
   Bonaviri prête sa plume à un tailleur de village, en quelque sorte le double de son père, pour cette construction à trois voix, en trois parties, successivement le tailleur, don Pietro, sa sœur Pina, et son fils Peppi. Ce dernier est donc le double de l'auteur sicilien, du temps de son enfance. Ici, l'écriture ne connaît pas de dialogue rapporté. La voix de l'autre, ou des autres, intervient de manière théâtrale si l'on peut dire, coupant le récit à la première personne, et soulignant le ton réaliste du texte. Exemple:
   « Je ne vais même plus à l'école, car les cahiers coûtent trop cher et puis le maître me répétait toujours :
   — Le maître, en levant au ciel sa main toute blanche. — Tu as la tête trop dure, comme tous les enfants de paysans !
   Mon père aurait voulu m'envoyer à Catane, à l'école où vont les enfants des riches, mais depuis que la famille s'est agrandie il ne sait plus comment s'en sortir…»

   
    D'un narrateur à l'autre, on voit s'écrire l'histoire d'une famille pauvre où l'art du tailleur ne nourrit pas mieux son homme que les travaux agricoles. Les faibles revenus des villageois maintiennent l'artisan dans une sous-activité chronique. Aussi cherche-t-il à s'employer comme manœuvre aux champs ou au moulin à huile. Ces paysans sont proches du minimum vital et la faim les taraude: grande est la tentation de l'émigration, vers le continent ou vers l'Amérique. En face, il y a le régisseur du grand domaine qui fait partie du monde des riches, comme ceux qui vont au club de la noblesse. La sociabilité villageoise culmine avec la fête de sainte Agrippine, patronne de Mineo, qui dure six jours en été. Elle est rythmée aussi par les récoltes et, si elles sont bonnes, par les bals de mariages. Si la bigoterie est répandue, la croyance dans les esprits maléfiques l'est tout autant, rapportée par les femmes du village comme par les jeunes garçons.
   
   Le récit qui date de 1950-51 dépeint avec empathie une société d'un temps largement révolu aujourd'hui où les éoliennes produisent de l'électricité à Mineo. Le village sicilien survivait misérablement, des enfants mouraient comme le petit Angelo dans le récit. Bonaviri, qui n'évoque pas le "ventennio" fasciste, insiste sur le manque d'hygiène d'avant le "tout à l’égout", l'obscurité, l'analphabétisme. Lui-même fit une carrière de médecin et mourut en 2009. Cet univers paysan et pauvre, précédant le milieu du XXe siècle, peut être rapproché de celui de l'écrivain portugais Miguel Torga, un médecin lui aussi.

critique par Mapero




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