Lecture / Ecriture
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Le silence pour preuve de Gianrico Carofiglio

Gianrico Carofiglio
  Le Passé est une terre étrangère
  Les raisons du doute
  Le silence pour preuve

Le silence pour preuve - Gianrico Carofiglio

Une autodérision qui fait mouche
Note :

   Quand Sabino Fornelli, avocat civiliste, propose à Guido Guerrieri, avocat en cassation, de le rencontrer avec deux de ses clients à propos «d’une affaire délicate et urgente», ce dernier flaire l’embrouille. Manuela, jeune étudiante à Bari, la fille des deux clients en question, a mystérieusement disparu. Guerrieri va être chargé d’enquêter. Les carabiniers ont déjà mené une enquête sérieuse et approfondie: notre avocat va-t-il pouvoir découvrir «une chose manquante» qui fera basculer l’enquête, tel un habile Sherlock Holmes?
   
   C’est une enquête de l’avocat Guido Guerrieri que nous propose Gianrico Carofiglio, auteur italien né en 1961 à Bari. Il a peut-être choisi un avocat pour incarner la figure de l’enquêteur en raison de sa propre profession de magistrat.
   
   Après lecture de ce policier, il m’apparaît que l’enquête était plutôt secondaire pour l’auteur: j’ai eu l’impression qu’il attachait plus d’importance à brosser le portrait de l’avocat enquêteur. Celui-ci me semble particulièrement réuss : Guerrieri est très attachant parce que pétri de doutes et de questionnements. Cela est particulièrement visible avec Caterina, une jeune femme d’une vingtaine d’années, dotée de charmes physiques ravageurs. Guerrieri est alors tiraillé face à elle entre ses pulsions viriles et son surmoi redoutable (qui lui souffle notamment que cette jeune femme pourrait être sa fille…). Il fait également preuve, en toutes circonstances, de beaucoup d’autodérision ce qui le rend encore plus attachant. Ses propos, tout en finesse et humour, savent faire mouche et provoquer le rire du lecteur, en témoigne ce passage où sa réflexion avisée l’amène à une conduite prudente:
   
   "Sur l’escalier de la Trinité-des-Monts, je fis la connaissance de deux Américaines, avec qui je mangeai une pizza. Mais je déclinai l’invitation à poursuivre la soirée dans leur appartement après avoir saisi un regard de complicité entre elles: calculant qu’elles pesaient entre quatre-vingts et quatre-vingt dix kilos chacune, je songeai que prudence est mère de sûreté." (p. 16.)

   
   Il épingle également un manuel de développement personnel censé résoudre un mal décrit par les psychologues et les psychiatres:
   
   "Procrastination, tel est le nom de cette pathologie.
   Les sujets manquant d’assurance et dotés d’une faible estime de soi renvoient à plus tard les besognes désagréables pour éviter de se mesurer à leurs faiblesses, leurs peurs et leurs limites. C’est tout du moins ce que j’avais lu dans un manuel intitulé «Cessez de remettre à plus tard et commencez à vivre», qui expliquait en deux cents pages, de manière analytique, les causes de ce phénomène et proposait des exercices délirants du style – textuellement – «se libérer de cette maladie de la volonté et mener une existence pleine, productive et sans frustration»." (p. 47.)

   
   L’auteur a décrit un narrateur particulièrement nostalgique, en proie à de fréquentes ruminations. Il se complaît dans l’évocation de souvenirs passés et nous amène à réfléchir au travail de la mémoire, sur le mode de la madeleine de Proust:
   "Les souvenirs ne se dissipent jamais. Ils demeurent tous cachés sous la fine croûte de la conscience, y compris ceux que nous croyions à jamais perdus. Parfois un geste, une image suffisent à les ramener à la surface.
   Par exemple un gâteau trempé dans du thé, ou un gros chien aux yeux mélancoliques qui offre sa gorge aux caresses." (p. 118.)

   
   C’est ainsi qu’un Cane Corso (molosse italien) l’amène à retrouver le fil de ses souvenirs d’enfance.
   
   Ainsi, ce policier présente des dimensions attachantes et plaisantes. Je lui ai trouvé cependant quelques longueurs: l’auteur opère de multiples digressions, perdant parfois le fil de l’enquête (qui m’apparaît donc secondaire sous la plume de l’auteur), en évoquant les affaires que doit traiter notre avocat. Elles m’ont semblé sans grand intérêt pour l’histoire. Hormis ces longueurs, l’intrigue en elle-même est intéressante: la fin, notamment, qui délivre la clé, m’a semblé passionnante, le suspens grandissant étant bien rendu dans des chapitres courts, se terminant sur une énigme, un rebondissement, repris dès le début du chapitre suivant.
   
   Un policier plaisant, très agréable à lire, qui campe un portrait attachant d’un avocat humain et nostalgique, mais qui présente quelques longueurs.

critique par Seraphita




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