Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'Amour des trois sœurs Piale de Richard Millet

Richard Millet
  Le renard dans le nom
  Le goût des femmes laides
  Dévorations
  L'Amour des trois sœurs Piale

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'Amour des trois sœurs Piale - Richard Millet

Campagne corrézienne
Note :

   Chaque lundi, Claude Mirgue, débarque à Siom chez Yvonne Piale et, le pastis aidant, l'institutrice à la retraite instruit son petit-cousin de l'histoire des sœurs Piale qui, chacune à son tour — Yvonne, Lucie et Amélie — vouèrent à Eric Barbatte un amour platonique doublé d'un désir inabouti car impossible à réaliser. Ensuite Claude Mirgue passe l'après-midi avec sa maîtresse, Sylvie, et entre deux ébats sexuels ils font le point sur l'histoire des Barbatte et des Piale. D'un côté les Barbatte, trois générations, un château, des terres et des forêts. De l'autre les Piale, leurs métayers sur le domaine de Montheix. Deux familles, deux mondes qui se touchent mais qui ne se mélangent pas. Le roman est ancré dans les campagnes de Corrèze, pays de Richard Millet et de l'inégalable "Ma vie" parmi les ombres.
   
    Les Barbatte se sont enrichis par le vinaigre et la moutarde de Dijon et se sont faits «gentillâtres campagnards». Le fils, Eric, connu pour ses nombreuses fiancées, mène de temps à autre une vie mondaine au domaine où il vivait enfant. Ce prétendu château, grosse bâtisse décrite en ruines au début du roman, abrite une chapelle abandonnée, lieu du "mariage" parodique de Lucie. Avec Eric, la forêt remplace les cultures: ce sera la retraite pour Albert Piale qui a survécu à la Grande Guerre. Après la mort prématurée d'un garçon, la mère Piale «semblait tenir autant que lui à enfanter un héritier mâle» : il la conduisit chez le rebouteux. Ainsi naquit Amélie. Les filles Piale n'auront pas d'enfant. Elles seront amoureuses du même châtelain; Yvonne, l'aînée, enclenche le cycle, encore petite-fille, à travers la haie des troènes... En 1945 elle entre à l'Ecole normale et est nommée institutrice à la rentrée de 1949: début d'une carrière en Corrèze et promotion sociale pour une fille de métayer. C'est un "apostolat": «l'état d'institutrice ne souffre de vie privée que réduite à la toilette, au sommeil et aux songes, le reste du temps voué (…) aux heures strictes de la classe qui égrenaient dans l'année le grand rosaire laïque…» Elle annonce son mariage à Eric Barbatte un jour qu'ils se croisent dans un restaurant. Faute de châtelain, Yvonne est tombée amoureuse mais Alain Firmigier mourra deux ans plus tard: «un mariage pour rien». Suivra une relation hebdomadaire avec un professeur d'Ussel. Tandis que Lucie, pauvre innocente, reste la plus jolie fille du canton, «la plus jolie figure et qui ne le savait pas», la benjamine grandit. Amélie est appréciée et Eric dès qu'il hérite du domaine fait d'elle son régisseur mais elle refuse d'épouser le châtelain après l'accident qui la laisse handicapée. Et pour souligner son appartenance au milieu populaire, elle épouse Bocqué, un coureur de jupons qui, selon la rumeur villageoise, non content de trousser Amélie et ses sœurs, aborde avec succès les touristes étrangères. Encore un mariage éphémère...
   
    Les relations amoureuses constituent un thème central dans la reconstitution de la vie des sœurs Piale. En même temps, c'est toute la campagne corrézienne qui trompe l'ennui en s'adonnant aux ragots et au sexe: «Et voilà qu'il était pris le petit Claude, avec cette fumelle qui ressemblait à Dieu sait quoi, cette gourgandine, une traînée, une Marie couche-toi-là, (…) comme elles étaient presque toutes aujourd'hui, avec le feu aux fesses et rien dans la caboche, tout juste du vent, et cette fièvre qui leur tenait le ventre, et tous ces braves garçons qui tombaient dans les bras de la première qui leur ouvrait les cuisses, c'était le monde à l'envers…»
   
   La thématique du roman n'est pas basée que sur l'amour et le sexe, elle l'est aussi sur la beauté et la laideur, et bien sûr la campagne corrèzienne, paysage et atmosphère. Si Lucie est l'image même de la beauté, la laideur (cf. " Le goût des femmes laides") vaut ici pour plusieurs personnages: Yvonne au visage ingrat, son amant venu d'Ussel, Mathilde Barbatte, Thaurion l'ouvrier forestier. Quant à la campagne elle est le pays des arbres, le pays des «grands vents qui assiégeaient en toute saison le Montheix…» Faute d'enfants, faute d'emplois, faute d'une nature plus chaleureuse, les villages se dépeuplent. Reste un pays replié sur lui-même, fier de ses racines paysannes.
   
    Pour ma part, c'est l'écriture particulière de Richard Millet qui m'incite à le lire. Si ses longues périodes précieuses ont le charme de promenades en forêt où l'on se perd un peu, elles rendent à merveille la psychologie des personnages simples ou tourmentés, les mentalités anciennes, et font place, çà et là, à des tournures patoisantes qui font que cet auteur est aussi un romancier du terroir. D'ailleurs un circuit touristique "Richard Millet" est en train de voir le jour du côté de Siom!

critique par Mapero




* * *