Lecture / Ecriture
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La ville des prodiges de Eduardo Mendoza

Eduardo Mendoza
  L'artiste des dames
  La ville des prodiges
  Le mystère de la crypte ensorcelée
  La grande embrouille
  L’année du déluge
  Mauricio ou les élections sentimentales

Eduardo Mendoza est un écrivain espagnol né à Barcelone en 1943.

La ville des prodiges - Eduardo Mendoza

Baroque !
Note :

   Ce gros roman, très dense, est l’héritier moderne de la tradition picaresque. Mendoza nous entraine avec son sens de l’humour habituel dans une Barcelone qui se transforme, entre les deux expositions universelles de 1888 et 1929.
   Deux immenses chantiers qui vont jeter les bases de la ville moderne, lumineuse, vivante que nous connaissons de nos jours.
   Deux immenses chantiers qui vont bouleverser la vie des catalans, les ruiner tout en enrichissant les notables locaux.
   
   Pour suivre cette épopée, Mendoza imagine un personnage haut en couleurs qui arrive encore adolescent dans cette ville obscure, sale et pauvre avant l’exposition universelle de 1888.
   Un personnage pauvre, ruiné par un père qui s’est embarqué dans une improbable aventure cubaine et qui y aura tout perdu. Un personnage qui pour survivre devra faire preuve d’une volonté de fer, d’une détermination et d’une abnégation en vue d’un seul objectif: devenir riche.
   A partir de là, Mendoza nous entraine dans un tourbillon sans répit où se mêlent les anarchistes qui, à l’occasion de chacune de ses expositions et l’explosion de la société aidant, vont ébranler un monde en voie d’industrialisation, et les bourgeois préoccupés de préserver pouvoir et fortune.
   Mais ce sont souvent à des personnages étranges, décalés, loufoques que l’auteur fait appel pour mieux rendre la folie qui s’empare de la ville, tout en se moquant gentiment des sphères du pouvoir catalan et castillan que tout oppose.
   
   Cette galerie comporte des géants capables de fracasser des têtes à mains nues et d’engloutir des quantités de pâtisseries incroyables tout en abusant allègrement des filles plus ou moins faciles; un hôtelier glauque dont le vice est de se déguiser en femme pour se rendre nuitamment dans les bas-fonds de la ville; un marquis méprisant et assoiffé d’expériences sexuelles de plus en plus bizarres; des anges sauveurs des causes perdues; de généraux méprisants, idiots et absurdes; d’émissaires naïfs et habillés des reliques saintes pour défendre la cause de leur ville dans une capitale qui la méprise; et de bien d’autres encore.
   Bref, une collection d’humanité souvent plus préoccupée à s’enrichir, à servir sa propre glorification qu’à se préoccuper du bien-être général.
   Une humanité manipulée par le personnage romanesque qui naviguera entre trois femmes aussi dissemblables que possible mais essentielles à sa destinée.
   
   Pour autant, le roman n’est pas exempt de défauts. Souvent, nous glissons d’un sujet à l’autre sans transition et le lecteur a du mal à s’y retrouver entre les multiples personnages et les lieux. Sans connaissance préalable de Barcelone, il me paraît impossible d’apprécier ce roman.
   De plus, les références historiques sont trop souvent plaquées au récit et constituent autant de raccords trop visibles qui déstructurent la linéarité du roman.
   
   Au bout du compte, on commence à compter les pages et on finit un peu par se lasser d’un roman un peu trop flamboyant, un peu trop riche. Bref, comme un repas trop riche et dont on sature avant la fin en se demandant quand on va en finir. Dommage.
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critique par Cetalir




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Naissance d'une grande ville
Note :

   La ville des prodiges, c'est Barcelone, Barcelone entre deux expositions universelles: celle de 1888 et celle de 1929, son histoire étant portée par un personnage central hors du commun: Onofre Bouvila, héros flamboyant (malgré un nom plutôt mal-sonore pour des Français).
   
   Nous faisons connaissance d'Onofre alors qu’âgé de 12-13 ans, il quitte la masure familiale (misère rurale) pour tenter sa chance à Barcelone (misère citadine). Mais ce gamin-là n’est pas n'importe quel môme et, si dure que soit la vie pour lui, comme pour les autres, il n'y a rien en lui de l'âme d'une victime. Enfant puis adulte, Onofre n'est pas un gentil (ni un méchant d'ailleurs) mais c'est un fort. La médiocrité n'est pas faite pour lui. Ses débuts le mettent en relations avec les anarchistes fort actifs à Barcelone à cette époque, et pour lesquels il va prendre le risque de faire de la propagande et de distribuer des tracts sur les chantiers de l'exposition universelle qui se bâtit alors. Cependant, il ne le fait pas par conviction mais par nécessité de survie, les anarchistes le payant pour ce travail. Il les apprécie peu par ailleurs, considérant qu'ils l'emploient sans vergogne en tant que militant à des conditions pires que ne le ferait un patron exploiteur. Il n'en gardera pas moins des aspiration au «grand soir» jusqu'à la fin de ses jours et alors même qu'il sera devenu, grâce à son audace, son courage, sa détermination et son absence de scrupules, l'homme le plus riche d'Espagne et presque du monde.
   
    Je ne vous raconterai pas la suite de son parcours et de ses coups d'audace, le roman s'en charge à merveille. Car Eduardo Mendoza soutient les rebondissements incessants par une belle écriture, un humour et une ampleur de ton qui donnent un sel tout particulier à la narration. Ainsi, évoquant les remparts dont la ville s'enorgueillit:
   « Au long des nombreux siècles de son histoire, il n'arriva jamais que ses murailles empêchent la conquête ou le sac de Barcelone. Sa croissance, en revanche, si.»

   Il ne lui faut pas plus de deux courtes phrases pour nous faire partager le regard goguenard qu'il (et Onofre avec lui) pose sur les vieux réflexes sécuritaires.
   
   Nous suivrons donc Onofre à travers d’incroyables aventures dans une ville qui connaît elle aussi une transformation formidable. Onofre et Barcelone sont faits l'un pour l'autre, ils vont de pair, tous deux porteurs d'une vigueur, d'une liberté d'esprit et d'un appétit de vivre remarquables; bien supérieurs en tout cas à ceux de la plupart des habitants encore pris dans les rets d'une société ancienne en train de trépasser. Et c'est là qu'intervient la culture encyclopédique de Mendoza pour tout ce qui se rapporte à sa ville et même, semble-t-il, l'histoire de l'Espagne. Il sait tout de Barcelone, sans doute depuis les premières huttes qui devinrent la ville fascinante qu'elle est aujourd'hui. Il sait tout et mieux, il sait nous en parler d'une manière passionnante et en alimenter ce roman qui est une de ses grandes réussites. J'ai adoré le suivre à travers les quartiers en formation et en transformation (à l'image de la société) de cette ville où j'étais justement en train de me promener.
   
   LE livre à lire si l'on va visiter Barcelone.
   Et également si l'on n'y va pas.
   
   
   Extrait :
   Et le Onofre vieux, comment est-il? S'est-il amolli? Attendri?
   
   "Sa fille avait été droit au but :
   - Sois bienveillant avec lui, papa, lui avait-elle demandé; je l'aime de toute mon âme; mon bonheur dépend maintenant entièrement de toi.
   En regardant le prétendant, il se souvenait de ces paroles. Il sera un pantin dans les mains de ma fille, pensait-il, un chien-chien dans ses jupes, peut-être est-ce ça qu'elle veut, elle a l'âge de savoir ces choses; bien, je lui donnerai mon consentement et je me gagnerai la reconnaissance de toute la famille, sous peu la maison sera envahie de petits enfants, peut-être mon beau-père a-t-il raison, l'heure est-elle venue des joies du foyer, se dit-il. Puis il dit à haute voix:
   - Non seulement je m'oppose à ce mariage absurde mais je vous interdis de revoir ma fille; si vous essayez d'une façon ou d'une autre de vous mettre en contact avec elle ou une personne quelconque de cette maison, je vous ferai suivre par mes hommes et briser tous les os dans une ruelle obscure."

   
   Oui, je sais, mais moi, ça me fait rire.
   

critique par Sibylline




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