Lecture / Ecriture
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Entretiens avec Alain Bosquet de Yachar Kemal

Yachar Kemal
  La légende du Mont Ararat
  Le pilier
  Mèmed le Mince
  Mèmed le faucon
  L'herbe qui ne meurt pas
  La légende des mille taureaux
  Tu écraseras le serpent
  Alors, les oiseaux sont partis...
  Dès 10 ans: Le roi des éléphants et Barbe rouge la fourmi boiteuse
  Salih l'émerveillé
  Entretiens avec Alain Bosquet
  Regarde donc l’Euphrate charrier le sang
  La tempête des gazelles
  Et la mer se fâcha…

AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2011

 « Yachar Kemal (de son vrai nom Kemal Sağdıkgöğceli) est né en 1922 dans un village de Cilicie, de parents venus de l'Est de la Turquie. Il commence tout enfant à improviser des chants à l'imitation des chanteurs ambulants d'Anatolie, et c'est pour être capable d'en garder la mémoire qu'il décide d'apprendre à lire et à écrire. Il ne peut cependant poursuivre ses études au-delà de la seconde année d'école secondaire. Il fait alors divers métiers: ouvrier d'usine ou agricole, employé du gaz ou écrivain public...

Soupçonné d'activités subversives il est arrêté en 1950 et acquitté après un an de prison, mais ne cesse d’être persécuté par la police. Il gagne alors Istanbul, prend son actuel pseudonyme et devient journaliste au "Cumhuriyet".

Il publie en 1952 un recueil de nouvelles, puis en 1955 le premier Mémed qui devient immédiatement un immense succès.
(Source l'éditeur)


Il meurt en 2015, à l'âge de 92 ans.

Son œuvre, comptant de nombreux titres, est traduite dans la plupart des langues et lui a valu de nombreux prix.

Entretiens avec Alain Bosquet - Yachar Kemal

Deux ou trois choses que je sais de moi
Note :

   En réponse aux questions de l'écrivain français d'origine russe qu'est Alain Bosquet, le romancier turc dévoile ses origines et sa carrière d'écrivain.
   
   • Ses parents (père turkmène et mère kurde) avaient dû quitter en 1915 la région de Van à cause de l'invasion russe. Cette région de Van restera mythique dans son œuvre. Né en 1923 dans un village de Cilicie où ses parents avaient échoué, l'auteur est familier de la culture paysanne de cette région. Son père est assassiné à la mosquée alors qu'il n'a que quelques années — "Salman le solitaire" en a été influencé. Sa mère se remarie avec le frère de la victime: il règne alors une atmosphère familiale de vendetta contre l'assassin, ce qui n'est pas sans évoquer le sujet de "Tu écraseras le serpent".
   Enfant, Kemal aime la liberté, vagabonder, fuguer plusieurs jours de suite et découvre les villages de Cilicie, Çukurova en turc, les paysans pauvres et illettrés dominés par quelques féodaux ou Aghas, le travail dans les champs de coton. La nature est pour lui un appel permanent: «Nous n'avions jamais connu de jouets achetés en ville, faits par d'autres, fussent-ils des maîtres.» Il observe les abeilles et les guêpes, il s'amuse avec une perdrix qui ne le quitte plus, il recueille un aigle blessé et cherche qui peut le guérir: «Il y avait comme par miracle, la Mère Ève qui n'avait pas son pareil pour concocter les onguents à partir d'herbes sauvages…» Ces anecdotes inspirent "Salih l'émerveillé". Comme dans le bourg de Salih, «on mentionnait peu la religion dans notre village. Il y avait une seule mosquée, sans minaret. Les villageois les plus âgés allaient y faire leurs prières.»
   
   • Tout jeune, Kemal est introduit dans l'univers des contes. Il les apprend et les récite à ses camarades. Après "Don Quichotte" lu à dix-sept ans, il découvre Nazim Hikmet et la poésie turque. Puis s'enthousiasme pour les écrivains français et russes: Stendhal, Zola, Balzac, et Gogol, Dostoievski, Tchekov… Mais il critique Zola dont le naturalisme est à son avis «une conception erronée de l'humain.» C'est Homère et son Iliade qui reste la référence incontournable en matière de récit. En 1951 Kemal entre au quotidien "Cumhuriyet" comme reporter. En douze ans au journal il a publié quatre romans. En 1963 il est licencié par suite de pressions politiques. Durant les dix années suivantes, il publiera plus de dix romans, mais ce sera une période difficile et son épouse Thilda devra travailler. La Turquie a changé d'alphabet en 1928; lui, il prend un nom de plume: Kemal Sadik Gökceli devient Yachar Kemal. "Mèmed le mince" d'abord paru en feuilleton dans Cumhuriyet est publié en librairie en 1955: le roman lui donne l'occasion de célébrer sa Çukurova, réelle ou imaginaire, et la société inégalitaire dominée par les Aghas. La vie de bandit est sans issue, Mèmed est un "homme obligé" de se révolter, un activiste du sentiment de révolte. En cette époque de pouvoir militaire, le film ne put être tourné en Turquie et Peter Ustinov le fit en Yougoslavie. Les Aghas du temps de Mèmed étaient des petits tyrans semi-féodaux, puissants de leur terre et de leur cheptel. « Aujourd'hui, dit Kemal en ressortant sa lecture de Marx, ma colère se porte sur un nouveau type d'Aghas, des semi-capitalistes (…) Qu'ils vivent dans les grandes métropoles comme Ankara, Istanbul, Izmir ou Adana, qu'ils possèdent des usines ou des holdings, ils ne sont pas parvenus à acquérir les valeurs bourgeoises.»
   Et pourtant en littérature, «l'imitation de l'Occident est devenue une véritable obsession.» Contre l'excès, le romancier d'aujourd'hui doit continuer de fonder sa créativité sur l'identité et les racines: sur les valeurs populaires. Plus que la petite Cilicie, l'Anatolie entière est terre d'histoires, résultat d'une «sédimentation millénaire» de cultures variées qui sont présentes aujourd'hui dans le pays: l'apport des Hittites voisine avec l'influence d'Homère et l'éloge de la minorité alévi. Mais l'auteur n'est pas prisonnier des traditions qui survivent. "La légende du Mont Ararat" est un livre qui a été mal compris: «aucune tradition turque ou kurde n'a le moindre rapport avec mon roman.» Il estime aussi que la critique n'a pas bien lu la "Légende des mille taureaux"; il s'y attache au personnage de Maître Haydar le forgeron, à l'épée précieuse qu'il fabrique, à son lignage, et pas seulement à la répression du nomadisme traditionnel des Turkmènes coupés de leur accès aux monts Taurus.
   Alors qu'Alain Bosquet lui affirme: «Il n'y a plus d'écrivain français qui s'occupe vraiment de la France profonde» sa réponse est de dénoncer une littérature occidentale qui ne veut plus raconter des histoires et qui reste dans le "cafouillage" du "stade expérimental". Il revendique d'être le fidèle pilier de la narration romanesque. Mais il a besoin de marcher pour écrire et il écrit ses romans debout, en séjour à Sile petit port près d'Istanbul sur la mer Noire, ou à Abant près du lac. Yachar Kemal affirme ne pas penser au lecteur en écrivant. Son style peut s'adapter d'un roman à l'autre mais il reste une constante dans le sujet: il s'agit de héros face à l'apprentissage de la vie.
   
   • Collégien, il avait rencontré à Adana des socialistes et il en resta proche; en 1950, il connut la prison pour propagande communiste. Il fut huit ans durant un des dirigeants du Parti ouvrier de Turquie, interdit dans les années 70 à cause de la question kurde. «On ne m'a plus emprisonné depuis 1971», dit-il, ajoutant cependant que «le proche avenir de la Turquie ne me semble pas très brillant.» La Turquie a-t-elle changé depuis la publications de ces "Entretiens…" où il dénonçait déjà la situation des prisons turques? Il fut condamné en 1996 par la cour de sûreté de l'Etat à un an et huit mois de prison pour un article contestant le traitement de la question kurde par l'État turc. Les écrivains turcs continuent d'avoir des démêlés avec la justice. Ce sont les accusations qui changent…
   
   J’ai appris que ces “Entretiens avec A. Bousquet” ont été réédités en tête du Quarto regroupant les “Mèmed” que lit Dominique. Sinon c’était un livre quasiment introuvable.

critique par Mapero




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