Lecture / Ecriture
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Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas

Florence Aubenas
  Le quai de Ouistreham

Le quai de Ouistreham - Florence Aubenas

Descente au pays réel
Note :

   Florence Aubenas est journaliste, elle l’explique en postface; elle a voulu aller vivre sur le terrain ce qu’était réellement la recherche d’emploi quand on part de… peu. Le profil qu’elle avait choisi étant celui d’une femme d’une cinquantaine d’années, venant de divorcer, qui n’avait pas travaillé durant son mariage, sans spécialement de qualifications. Elle avait donc pris le parti, sans changer de nom, de se «délocaliser» - Caen – et de jouer le jeu jusqu’à décrocher un CDI (Contrat à Durée Indéterminée). Cela va durer six mois. «Le quai de Ouistreham», c’est la relation de cette expérience sur le terrain, un terrain qui vaut bien un théâtre de guerre.
   
   Autant le dire, sa lecture est dure. Ce ne sont que souffrances, humiliations, embûches et mesquineries diverses. Bienvenue au pays réel de ceux qui n’ont rien et à qui on le rappelle volontiers. Ma conviction d’une explosion sociale programmée sort renforcée de cette lecture. Mais d’abord il faudrait remercier et féliciter Florence Aubenas pour le courage qu’elle a eu d’entreprendre et de mener à bien une telle enquête en payant de sa personne.
   
   Entre autres mises à nu, bienvenue à «Pôle Emploi» et sa pathétique inefficacité. Bienvenue dans les boîtes d’intérim qui se chargent d’exploiter le bas peuple. Bienvenue au monde merveilleux du ménage, le seul genre de boulot auquel pouvait prétendre le profil choisi par Florence Aubenas. Une heure de boulot par ci, à dix kilomètres, une heure et demie par là, dix kilomètres plus loin. Un travail de titan à essayer de boucler un nombre d’heures suffisant pour survivre, en claquant un fric fou pour relier les divers postes, il est évident que c’est perdu d’avance.
   
   On se doutait déjà de bien des choses; les voir exposées en clair, les mécanismes du piège démontés, est glaçant. On se doute qu’il ne s’agit pas d’un cas d’espèce mais bien du cas général de toute une frange de la population. Monde réel, monde de m… Ce pourrait être la moralité!
   
   Les misérables c’était peut-être du temps de Hugo. La misère, elle, va être de notre temps dans notre beau pays, elle s’installe et prend ses aises.
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critique par Tistou




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La lutte des cla.. femmes
Note :

   Plusieurs mois durant la journaliste Florence Aubenas a enquêté à Caen, pour nous faire connaître les conditions du travail précaire et du chômage, dans une région sinistrée. La Saviem une grosse usine du coin, 6000 ouvriers à la chaîne pour les camions Renault n’a cessé de licencier du monde depuis les années 60. Les luttes sociales y ont été fortes mais actuellement l’activité y est tout de même très réduite. Il y avait aussi la SMN ( Société Métallurgique de Normandie) Jager, Citroën, la Radiotechnique, Blaupunkt. Toutes ces sociétés ont fermé l’une après l’autre, Moulinex la dernière en 2001.
    
   Elle s’est fait passer pour une «précaire» afin de mieux observer la situation. Elle a prétendu devoir chercher du travail après que son compagnon l’ait quitté au bout de vingt ans de bons et loyaux services de femme au foyer. Elle se présente donc comme sans qualification, et l’ANPE estime qu’elle ne peut faire que des ménages. Des heures de ménage, pas un vrai travail. Et encore, bientôt ce ne sera plus possible, car un baccalauréat option arts ménagers va bientôt se mettre en place.
    
   1er chapitre : Florence Aubenas a obtenu un entretien dans une famille de la classe moyenne qui cherche une gouvernante. Une gouvernante pour tenir compagnie à l’épouse, lui faire les courses, cuisiner lorsqu’elle n’en a pas envie. Tenir compagnie au mari qui espère une nouvelle maîtresse, faire le lit de la fille de 34 ans qui vit encore avec eux, bien que travaillant et dont la chambre ressemble à celle d’une adolescente…
   C’était bien parti pour une nouvelle version du Journal d’une Femme de chambre!
   Mais Florence Aubenas n’a pas voulu d’une telle place.
    
   Ensuite, le bureau d’aide à l’emploi, le Pôle-emploi. On y répète tout le temps que «vous avez des droits mais aussi des devoirs. Vous pouvez être radiés».
   Florence Aubenas a suivi un stage de «propreté», refait son CV un million de fois, s’est fait embaucher quelques heures ici et là à nettoyer des ferries boat, des mobil home, des bureaux, à un train d’enfer, sans avoir le temps de déjeuner, payée très en dessous du smic horaire.
   Rien ne nous étonne vraiment dans ces témoignages, on savait plus ou moins tout ce que vivent les «précaires» . Beaucoup de ces personnes (presque toutes des femmes) vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Les femmes de service sont méprisées, ne sont que le prolongement de leur aspirateur.
     On est toutefois ulcéré de voir de quelle façon les femmes sont traitées par les travailleurs de gauche censés être progressistes.
   Deux femmes syndiquées autrefois à la CGT, racontent à quel point les hommes du syndicat les traitaient mal, comme des bobones.
    
   Le chapitre 10 «Le Syndicat» nous éclaire sur ce point. 
   «  Victoria et Fanfan avaient crée la section des précaires qui devait réunir la masse montante des travailleurs aux emplois éclatés, les employés d’hypermarché, les intérimaires, les femmes de ménage, ou les sous-traitants. Le syndicalisme n’était pas une affaire facile dans ce monde d’homme, organisé autour des grosses sections, les métallos, les chantiers navals, les PTT. Pour parler d’eux-mêmes, ils proclamaient "Nous on est les bastions".Le reste ne comptait pas. Dans les manifestations, certains avaient honte d’être vus à côté des caissières de Continent ou des femmes avec un balai. C’était leur grève à eux , leur marche à eux, leur banderoles à eux, leur syndicat à eux…. Les gars se marraient quand des précaires prenaient la parole. Victoria avait l’impression de ne pas vivre leur belle lutte de classe… Il faut un intellectuel pour représenter dignement le syndicat, disent les permanents On ne peut quand même pas envoyer une caissière ou une femme de ménage aux réunions».

    
   L’hypermarché où ces femmes syndiquées travaillaient les a davantage prises au sérieux, en les virant de leur emploi. Le syndicat ne les a pas soutenues. Pour toute aide, les responsables  leur ont proposé… de nettoyer les locaux du syndicat pour quelques deniers!
   
   J’ai beaucoup aimé les témoignages de ces deux femmes retraitées, qui ont participé à toutes les luttes sociales, contraintes de lutter aussi contre les hommes et leur conduites inqualifiables.
   
   Dans l’ensemble, ce témoignage est intéressant, même s’il a ses limites, en ce sens qu'il ne ne nous apprend rien de neuf. Peut-être que l'anecdote prime trop souvent sur l' analyse politique.
    
   On ne parlera jamais assez de la vie des travailleurs précaires, de ces millions de français que l’on cherche à exclure de plus en plus de la société.
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critique par Jehanne




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Que demande le peuple?
Note :

   Beaucoup se souviennent certainement très bien du visage de Florence Aubenas, journaliste enlevée et retenue en otage en Irak pendant quelques mois, en 2005…
   
   En 2009, elle a décidé, à l’instar de Günter Wallraff et d’autres, de jouer la «taupe», de s’immerger dans un milieu très différent du sien et d’enquêter pour témoigner… sans aller jusqu’au travestissement de certains de ses prédécesseurs, partant seulement dans une ville inconnue, Caen en l’occurrence, pour y chercher anonymement du travail. Rien de bien racoleur! Juste l’histoire d’une dame de plus de quarante ans, sans qualification ni activité professionnelle qui, après s’être séparée de son compagnon, est obligée de travailler pour vivre… Une histoire très, très banale, quoi!
   
   Elle nous embarque d’abord dans les méandres du Pôle Emploi. Et ce qu’elle rapporte confirme tout ce que des connaissances m’ont déjà raconté: beaucoup de blabla et de tracasseries pour une inefficacité maximum!!! Certes, les «conseillers» ne sont pas toujours responsables, et Florence Aubenas montre aussi leur désarroi, mais on ne peut s’empêcher de se taper la tête devant autant de désorganisation et de gaspillage de temps et d’argent pour trois fois rien! Que de démagogie!
   Bref. Elle devient femme de ménage. Et là aussi, c’est n’est guère nouveau, mais c’est bien d’insister… les conditions de travail… le galop infernal d’un lieu de travail à un autre, pour cumuler quoi? Quelques maigres heures! Les méthodes des entreprises de nettoyage! De l’esclavage!
   Au passage, nous faisons connaissance avec ses collègues (et concurrentes), leurs conditions de vie difficiles… 
   
   Ce livre m’a vraiment sapé le moral. Et j’ai comme une envie de vomir quand je vois nos gouvernants discourir sur cette France «d’en bas» sans s’en préoccuper réellement sauf quand il s’agit de l’utiliser pour se faire élire!
   
   Mais gardons l’espoir et soyons positifs, non? Car à la fin du livre, au bout de six mois, Florence Aubenas a réussi à décrocher la lune: un CDI! Un contrat de 5h30 à 8 heures du matin, payées 8,94 euros brut de l’heure! Que demande le peuple? Je vois de loin les sourires narquois qui proclament des «Voilà la preuve que, si l’on le veut vraiment, on y arrive !» …

critique par Alianna




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