Lecture / Ecriture
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Le Réprouvé de Mikaël Hirsch

Mikaël Hirsch
  Omicron
  Le Réprouvé
  Les successions
  Avec les hommes
  Notre-Dame des vents
  Libertalia
  Quand nous étions des ombres

Mikaël Hirsch est un écrivain français né en 1973.

Le Réprouvé - Mikaël Hirsch

Ce livre mérite qu'on lui fasse de la pub!
Note :

   "Aujourd'hui, les portes sont ouvertes et beaucoup de bureaux vides. On se prépare sûrement aux célébrations. Quelque part, on dresse déjà les tables, on attend les petits fours avec gourmandise. Rive droite, ce sera bourriche d'huîtres, poulet et blanc de blanc, mais le fameux repas est réservé aux membres de l'Académie. Des rumeurs ont filtré. Il faut dire à quel point cette journée est ici comme une fête religieuse et républicaine, Pâques et le quatorze juillet tout à la fois. Si le prix devait revenir à l'ennemi Grasset, 1954 serait une année pour rien, une année de foutue tout simplement".
   
    Cette année-là, c'est Simone de Beauvoir qui fut couronnée par le Goncourt, pour "les mandarins".
   
   Mais revenons au roman. Gérard Cohen, jeune homme de 24 ans, est garçon de courses chez Gallimard, grâce à son père qui y occupe un poste important. Il est amené à se rendre chez Louis-Ferdinand Céline, à Meudon, rentré depuis peu du Danemark. Ce dernier ignore son identité et sa filiation et lui témoigne une certaine sympathie.
   "Au fil de nos entrevues régulières, la crainte a fini par céder du terrain. Le vieil homme décati ne me soupçonnait pas, ne m'accusait de rien. Bien au contraire, il semblait prendre confiance. Le sixième sens que je lui avais prêté n'était que pur fantasme. J'étais rassuré. Ses préjugés étaient obscurs, sans fond, toujours vifs, mais incohérents. Je jouais parfois avec ses propres idées, réalisant sur le tard qu'il était pétri de trouille".

   
   Ce roman est une passionnante peinture du milieu littéraire parisien juste après la guerre. Une peinture aussi de Paris, la ville qui veut oublier les années noires et retrouve sa vitalité.
   "Les camions encombrent les rues. Il faut enjamber les cageots, les bidons d'huile et les sacs de sucre, tandis que les négociants hurlent, rient et notent frénétiquement des chiffres incompréhensibles dans leur carnet à souche. On s'emmitoufle par dessous les blouses. Les écharpes et les mitaines dépassent de l'uniforme. La goutte au nez, l’œil un peu jaune, on picole tranquillement son verre de blanc sec sur le zinc pendant que l'apprenti range les dernières emplettes".

   
   Gérard lui, est toujours habité par les années d'occupation où il a dû se cacher avec sa famille, sa mère, résistante, emprisonnée à Fresnes, son père passant d'un endroit à un autre. Nombre de blessures ne sont pas refermées, il cherche sa voie et son identité, se sentant constamment obligé de se justifier.
   "Tout est une question de point de vue. Si ma mère était juive, je pourrais être le pire des mécréants sans qu'il y ait pour autant la moindre ambiguïté. En conséquence, je le serai toujours trop pour ceux qui ne le sont pas du tout et jamais assez pour ceux qui le sont tout-à-fait".

   
   J'ai pris un plaisir infini à cette lecture, à la fois pour l'évocation des grands écrivains de l'époque, d'un Paris aujourd'hui disparu, et pour l'errance du personnage principal se débattant avec ses multiples interrogations. Ne connaissant de L.F. Céline que les généralités habituelles, j'ai été fascinée par la description de son antre de Meudon et ses éructations. C'est remarquablement bien écrit et je trouve dommage que ce roman ne soit pas plus présent dans l'actualité.
    ↓

critique par Aifelle




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Petit livre mais grande lecture!
Note :

   Avec cet ouvrage, j’ai fait un rapide voyage dans le temps et dans Paris, le Paris du lundi 6 décembre 1954, jour de la remise du Prix Goncourt à Simone de Beauvoir. 
   
    Rien de plus et rien de moins: le récit d’une seule journée, celle vécue par le narrateur, Gérard Cohen, garçon de courses chez Gallimard, qui doit relier avec sa moto le centre de la capitale à la ville de Meudon dans cette banlieue où vit reclus le «réprouvé» Louis-Ferdinand Céline pour lui porter l’enveloppe contenant l’argent de son éditeur. 
   Il perd son temps, flâne, tourne et se retourne, ici et là, avant d’entreprendre enfin cette longue course du Boulevard Saint-germain jusque par delà la Seine sur la colline où vit celui qui est déjà considéré comme le plus génial des écrivains antisémites mais qu’on ne fréquente surtout pas et auquel on refuse le prix du jour. 
   
   A 24 ans, le jeune homme, pourtant fils d'un proche de Gallimard, n’a pas encore trouvé sa voie dans ce milieu littéraire qu’il fréquente et qu’il ne cesse d’observer, entre l’admiration et le mépris, quand personne ne se gêne devant lui et qu’il navigue constamment entre passé et futur, entre ses souvenirs de guerre d’enfant demi juif caché et finalement sauvé et ses aspirations à un avenir différent!
   
   Ai-je vraiment aimé ce livre? Oui pour tout ce qui est évoqué de la ville, des milieux littéraires opposés, des souvenirs de la France occupée, et pour la manière légère, par petites touches, l’air de rien, mais pour en dire beaucoup plus qu’il ne semble. Cette lente déambulation dans le Paris de Gallimard 1954, de Léautaud, de Simone de Beauvoir, de Sartre et surtout de Céline semble se terminer un peu platement dans un cinéma très fréquenté où le héros passe sa soirée mais en réalité sa décision est enfin prise qui doit changer sa vie. Cette journée d’errance aura été décisive. comme une libération.
   
   Roman initiatique, voyage intérieur, style aisé, voire agréable... oui, j'ai bien aimé! 
   
   
   "Je ne suis pas l'un d'eux, quels qu'ils soient. Je ne le serai jamais. J'ai beau faire des efforts, mentir; me cacher. Tout n'est que travestissement. Je suis comme amputé des hommes... 
    N'étant pas des leurs, j'ai facilement pu devenir un confident, un messager. On m'a prêté du talent, mais on ne prête qu'aux riches et mon seul nom me tient lieu de fortune. Je suis un animal dont on caresse l'encolure, rien qu'un élément du décor".
   "Je vais quitter Gallimard comme on quitte sa famille...Je n'écrirai pas du tout et ce faisant, je m'éloigne de mon père."

    ↓

critique par Mango




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Quand le réprouvé devient l'élu
Note :

   C'est de façon très soudaine que j'ai découvert mes dons divinatoires.
   Non pas dans le Temple de Delphes mais dans un TGV.
   En lisant "Le Réprouvé" de Mikaël Hirsch.
   (Je renvoie les agnostiques à l'article que j'avais écrit en novembre 2007, lors de la sortie du premier roman de M. Hirsch, "Omicron".)
   En effet, à cette occasion j'avais écrit ceci: " Ce qui d'une certaine façon démontre clairement les immenses capacités d'écriture de Mikaël Hirsch et devrait donner suite à de très beaux romans, une fois la fécondité canalisée et le style épuré de quelques lourdeurs stylistiques qui à mon sens n'apporte pas grand chose."
   
   Si j'avais placé un pari sur cet oracle, j'aurais gagné. Sans conteste.
   
   Désormais, c'est fait, le second roman de M. Hirsch est totalement abouti, l'écriture majestueuse et élégante, le voyage littéraire tient ses promesses.
   
   Le choix d'un livre lors d'un long trajet est toujours une prise de risque. C'est une espèce de "tout ou rien" qui ne laisse aucune issue... sauf à prendre par précaution un second livre, ce que j'ai fait étant bien plus téméraire que courageuse.
   Et le verdict tombe seul, lorsque le premier choix se révèle jubilatoire et que le trajet devient subitement plus court.
   C'est estomaquée que j'ai tourné la dernière page de ce roman, intriguée que j'étais de comprendre comment Mikaël Hirsch avait réussi aussi rapidement cet exploit: se débarrasser des scories inhérentes à toute production littéraire originelle.
   Diable! Il y a des gens qui apprennent vite. Très vite.
   
   Nous sommes en 1954 et Gérard Cohen a 24 ans. Fils d'un des fondateurs des Éditions Gallimard, il évolue dans un monde fermé aux profanes. Un monde de papier, d'encre et de prix littéraires. Un monde où la folie côtoie la rigueur du retour sur investissement. Alors que Gérard se coltine un Paul Léautaud (dont on se demande s'il ne finira pas en ectoplasme) et un Céline paranoïaque, le tout-Paris attend que tombe le Goncourt. Cette année là ce sera Simone de Beauvoir de l'écurie Gallimard, autant dire que pour les comptes de la maison c'est une sacrée nouvelle. Pas si inattendue peut-être...
   Rescapé des grandes rafles antisémites, Gérard n'est même plus juif quand la guerre se termine car il est "demi-juif": c'est un juif pour les goïs et un goï pour les juifs.
   Gérard tournoie dans ce Paris renaissant mais aussi dans sa tête. Il se cherche et ne se trouve pas.
   
   Avec "Le Réprouvé" le voyage n'est pas géographique (quoique... ) il est temporel. Le Paris des années 50 est là, sous nos yeux: son jazz, ses élites, ses prostituées, son pouls et son souffle de ville libérée qui veut oublier.
   Aussi sûrement que Jules Verne voyait le Paris du XX ème siècle en 1863, Mikaël Hirsch voit le Paris des années d'après-guerre en 2010.
   Facile me direz-vous, il a existé. Je vous répondrais que le voir est une chose mais le faire voir en est une autre: là on parle de talent littéraire, de talent de conteur. N'est-ce pas ce que nous recherchons tous dans un roman? Le voyage... Voyager par des mots, des mots qui cognent dans notre cerveau et déclenchent des sensations, des émotions... N'est-ce pas cela la réussite d'un roman? Personnellement je crois que si.
   C'est même peut-être la seule chose que je demande in fine à un livre: évade-moi.
   
   Cependant, il y a évasion et évasion. Il y a les escapades dont il ne restera rien au retour et les émigrations qui laisseront un appel au retour. C'est cela qui explique que certains auteurs rallient de vrais fans autour d'eux, des "retournés" qui ne rêvent que de s'enfuir à nouveau.
   "Le Réprouvé", lui, marque un sillon dans le petit monde de la littérature, sillon que piétineront des centaines, des milliers, des millions (je le lui souhaite) de fans.
   
   Je reste ébaubie par la splendide écriture qui se déploie tout le long des pages mais aussi par les réflexions très éclairées qui charpentent ce nouveau roman. C'est du bel ouvrage, c'est une belle œuvre littéraire.
   
   Moi qui parle souvent de prix et enrage de perdre mes euros dans des livres totalement insignifiants, les 14 € de celui-ci, croyez-moi sur parole, valent leur pesant de lignes superbes. (et en plus, maintenant il est en format poche!)
   
   Assurément Mikaël Hirsch est entré en littérature par la grande porte...

critique par Cogito




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