Lecture / Ecriture
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Cristal qui songe de Théodore Sturgeon

Théodore Sturgeon
  Cristal qui songe
  Les plus qu’humains

Theodore Sturgeon est le nom de plume de Edward Hamilton Waldo, écrivain américain né en 1918 et décédé en 1985. S'étant consacré à la science ficiton et au fantastique, il a publié davantage de recueils de nouvelles que de romans. Il a également participé à des films ou séries tv.

Il a été lu dans le cadre des mois "L'Age d'or de la Science Fiction".

Cristal qui songe - Théodore Sturgeon

Des cristaux créateurs de différences
Note :

   Horty, jeune orphelin maltraité par son père adoptif, fuit son domicile pour se réfugier auprès de deux jeunes naines, Zena et Bunny, intégrant ainsi une troupe de cirque itinérant. Dans ce milieu pour le moins marginal de phénomènes de foire, Zena saura néanmoins protéger et surtout éduquer Horty face au mystérieux Cannibale, directeur terrifiant de la troupe obnubilé par ses étranges cristaux.
   
   Le jeune héros, lui-même attaché de toute évidence viscéralement aux débris de son jouet d’enfance aux yeux de cristal, va révéler des pouvoirs paranormaux : il conservera les apparences de l’enfance alors que les années passent, ses doigts mutilés repousseront, il mémorisera et restituera l’ensemble de ses innombrables lectures, il lira dans les pensées…
   
   Sous la houlette philanthropique de sa protectrice, l’essence de ce héros non humain puisque créé par les rêves des cristaux, va s’humaniser à son degré le plus accompli.
   
   Dans cet univers des différences et de la marginalité, les valeurs fondamentales de l’humanité sont menées à leur paroxysme.
   
   Un livre d’un humanisme d’une grande noblesse qui emporte malgré tout avec lui le mystère des cristaux et de ce monde parallèle laissant libre cours à l’imagination du lecteur.
   
   Une lecture intense et très profonde. Du grand art!
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critique par Véro




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Ce que rêvent les pierres
Note :

   Cet été, j’ai décidé de faire des voyages imaginaires et d’explorer une littérature que je connais mal: la science-fiction, la fantasy, le fantastique. J’y ai déjà fait une petite excursion très agréable via le Latium antique des dryades de Thomas Burnett Swann*, et j’espérais poursuivre grâce aux "Falsificateurs" d’Antoine Bello (mais là je me suis arrêtée net). J’aimerais bien retrouver le choc de la première lecture d’ "Auprès de moi toujours " (pas à proprement parler un roman de SF, mais Ishiguro en exploite les thèmes, même si son récit est épuré de tout «folklore» futuriste).
   J’ai commencé par un classique: "Cristal qui songe" de Theodore Sturgeon.
   
   Le récit commence dans la violence: le jeune Horty, un petit garçon de huit ans, est renvoyé de l’école parce qu’il a mangé des fourmis, comportement qui met tout le monde mal à l’aise. Son «père» adoptif, Armand Bluett, qui ne l’a adopté que pour assurer de la publicité à sa campagne électorale, le bat et le blesse à la main en l’enfermant dans un placard. Il s’enfuit de chez lui, n’emportant qu’un jouet qu’il possédait déjà à l’orphelinat, un diable dans une boîte qu’il appelle Junky… Ce début nous plonge déjà presque dans un univers de conte, peuplé de parents défaillants et cruels.
   
    Le caractère étrange du récit s’accentue lorsque Horty monte la nuit de sa fuite dans un camion qui se révèle être celui de forains qu’il prend d’abord pour des enfants, jusqu’à ce que l’un d’entre eux, La Havane, allume un cigare dans l’obscurité, tandis que Zena se révèle être une femme très séduisante, malgré sa taille d’enfant. Horty partagera donc la roulotte des nains La Havane, Bunny et Zena, et sa main sera soignée par le directeur du cirque, un ancien médecin surnommé le Cannibale, collectionneur de mystérieux cristaux…
   
   Le roman repose sur l’énigme de ces cristaux qui, imagine Sturgeon, produisent des œuvres étranges, résultats des rêves de ces cristaux, une copie libre, souvent imparfaite et alambiquée de la réalité, comme peut l’être un rêve. Ces créations fantasques sont dans le roman le reflet imaginaire des «freaks» qui font partie du cirque, corps étrangement gracieux ou répugnants, comme celui de Solum, l’homme poisson. Dans ce monde décalé, le jeune Horty trouve sa place, mais Zena semble le protéger du Cannibale, sans que l’on sache exactement quelle menace pèse sur l’enfant…
   
   Voilà une façon très poétique d’envisager la différence, de représenter l’Autre (l’alien des littératures de l’étrange) comme la matérialisation d’un rêve fou. Il n’est pas difficile de deviner dans ce processus une image de la création artistique, et d’ailleurs d’art, il est beaucoup question dans le roman: Zena nourrit son protégé de traités scientifiques et d’œuvres littéraires qu’il mémorise sans peine, elle l’initie à la musique, forme son sens esthétique. C’est cette culture qui rend vraiment humain, nous dit le livre. Face aux amis d’Horty, le Cannibale est un être au cœur sec, dégoûté des compromissions de l’humanité et même avide de vengeance. Figure du savant fou, il utilise ses connaissances scientifiques pour faire le mal.
   
   C’est donc à une lutte entre Bien et Mal, à un affrontement entre humanité et cruauté que l’on assiste, mais les champions des deux camps ont quelque chose d’inattendu… Le roman livre d’ailleurs son lot de rebondissements, révèle que les «aliens» sont plus nombreux que l’on croit…
   
   Au final, c’est un beau roman, touchant et profondément humain, riche de plusieurs niveaux de lecture. Une très jolie découverte.
   
   * « Le cycle du Latium»
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critique par Rose




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La science-fiction est le genre littéraire le plus intelligent qui soit!
Note :

   Pour Horty, 8 ans, le monde bascule définitivement le jour où il est renvoyé de l'école pour avoir mangé des fourmis. Battu par des parents adoptifs qui ne l'avaient adoptés que pour préserver leur statut social, il prend la fuite après une scène particulièrement brutale avec son seul jouet, un diable à ressort aux étranges yeux de cristal. Il trouve refuge auprès d'un étrange groupe de forains: Zena, la naine, Solum, Gogol... Des freaks dirigés par le féroce Pierre Ganneval, dit le cannibal. Mais Horty est loin d'être hors de danger: les événements mystérieux se multiplient, le secret de son existence est soigneusement maintenu par Zena, qui l'a déguisé en jeune fille naine, d'étranges cristaux gémissent la nuit... Jusqu'au jour où l'affrontement avec Le Cannibal et les fantômes du passé devient inévitable.
   
   Pour ceux qui en doutaient encore, voilà la preuve par A+B que la science-fiction est le genre littéraire le plus intelligent qui soit. Pas moins. Et on ne proteste pas.
   
   Théodore Sturgeon donc. A ma grande honte, un immense auteur que je n'avais pas encore lu, un classique des classiques qui m'avait échappé. Erreur réparée à ma grande joie (pfiou, c'est fou les extrêmes par lesquels je passe. Epuisant). Car c'eût été un crime de passer à côté de ce petit bijou à la qualité d'écriture indéniable et au contenu des plus enthousiasmants.
   
   Dans ce court roman, tout tourne autour de mystérieux cristaux: des êtres vivants, radicalement différents de l'humain, qui créent par leurs rêves, des copies de ce qui les entoure, copies plus ou moins fidèles, plus ou moins déformées, et parfois vivantes. Une altérité fascinante et superbe dont Le Cannibal comprend vite l'utilité pour ses projets de vengeance: cet ancien médecin, fou et sociopathe veut plus que tout nuire à l'humanité, voire la détruire. En apprenant à contrôler les cristaux par la souffrance qu'il leur inflige, il reproduit virus, bactéries, animaux venimeux et freaks qu'il contrôle par le biais du cristal qui leur a donné naissance. Mais pour pouvoir utiliser les cristaux entièrement, il lui faut un être intermédiaire, créé par les cristaux et capable de communiquer réellement avec eux. Cet être il le cherche depuis des années pour en faire son esclave. Charmant personnage.
   
   En partant de ce principe de création, Théodore Sturgeon invite son lecteur à une réflexion sur l'humain et l'altérité en brouillant les pistes. Au fur et à mesure que les pages défilent, on sait de moins en moins qui est humain, qui est copie. Zena est-elle une création des cristaux ou une humaine à la croissance arrêtée? Solum et Gogol et les autres membres du cirque sont-ils le fruit de mutations, ou des copies ratées d'être vivants? Pierre Gannival est-il vraiment humain? Et que dire d'Horty? On se rend compte petit à petit des étrangetés de l'enfant. Dix années passées dans un crique sans qu'il grandisse, des blessures qui guérissent étrangement, et ce secret qui l'entoure. Ses particularités se dévoilent au gré d'indices et de révélations qui tiennent en haleine. Il faut attendre pour comprendre et prendre la pleine mesure du questionnement de Sturgeon sur l'humanité et le mal. 
   
   Regardons d'un peu plus près les personnages. Pierre Gannival, homme sans scrupules confit dans l'aigreur et la haine, qui méprise ses semblables et prend plaisir à la souffrance d'autrui.  Armand Bluett, le père adoptif cruel, lâche et peureux, qui s'emploie à détruire systématiquement l'enfant sous sa garde, qui harcèle et trompe, qui corrompt son devoir de juge. Un tortionnaire à la petite semaine. Ils sont le principe de destruction face à Horty, dont on comprend vite qu'il est plus qu'humain, ou en tout cas plus tout à fait humain, face à Zena qui lutte et se sacrifie pour empêcher Gannival de faire le mal, face à Kay qui paie pour sa beauté, face aux freaks maintenus dans une sorte d'esclavage. Mais qu'est-ce que c'est être humain: voir la beauté du monde et la préserver? faire la différence entre le bien et le mal? être capable de se sacrifier par amour? être capable d'accepter celui qui est différent? Ou aller à l'encontre de tout cela par peur ou colère? Aucune réponse n'est apportée par Sturgeon. Aucun de ses personnages n'est ce qu'il semble être. Certaines créatures des cristaux luttent pour le bien, d'autres pour le mal et il en va de même pour les humains. Au final, Sturgeon constate juste quelle souffrance est provoquée par l'indifférence ou le rejet et combien les hommes sont prompts à exploiter leurs semblables.
   
   Vous me direz qu'il n'y a rien de révolutionnaire. Certes. Mais Sturgeon explore les multiples aspects de cette réflexion sur l'humain avec une histoire passionnante qui ne sombre jamais dans la facilité ou la démonstration et une manière superbe de nous parler des émotions, des sentiments et des ressorts des réactions humaine. On voyage en frissonnant, en rêvant, en s'enthousiasmant ou en s'indignant. Horty, Zena et les autres deviennent des compagnons de route, des personnages de ceux dont on sait qu'on ne les oubliera pas de sitôt.
    En chinant sur le net, j'ai découvert cette citation extraite d'une œuvre de Sturgeon, "La peur est une affaire":
   "Votre malédiction est de vous sentir rejetés. De là naît la colère, et la colère engendre le crime, et le crime engendre la culpabilité; et tous vos coupables rejettent les innocents et détruisent leur innocence."

   A méditer.

critique par Chiffonnette




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