Lecture / Ecriture
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Métamorphoses d’un mariage de Sándor Márai

Sándor Márai
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Sándor Márai est un écrivain et journaliste hongrois né en 1900 à Kassa alors partie de l'Empire austro-hongrois (aujourd'hui Košice, en Slovaquie) et mort (suicide) en 1989 à San Diego aux États-Unis.
(Source Wikipedia)


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Métamorphoses d’un mariage - Sándor Márai

Requiem pour la bourgeoisie hongroise
Note :

   D’abord marié avec Ilonka, issue tout comme lui de cette bourgeoisie hongroise qui vit dans l’entre-deux-guerres ses dernières belles années, Peter l’a quittée pour épouser Judit, une ancienne servante de ses parents, née dans une famille paysanne d’une pauvreté que l’on ne peut qualifier que d’abjecte. Et ce second mariage s’est lui aussi soldé par un échec.
   
   Voilà donc pour l’argument des "Métamorphoses d’un mariage". Argument d’une simplicité trompeuse car en confiant tour à tour la narration aux trois principaux protagonistes de cette histoire, Sándor Márai lui confère une réelle profondeur psychologique, une vraie noirceur aussi – fut-elle discrète – tant il nous montre comment la compréhension que chacun de ses trois héros peut avoir de la situation et des motivations des autres est tragiquement limitée par sa propre personnalité, son caractère, son passé et ses valeurs. C’est l’incommunicabilité humaine qui se révèle ici dans ce qu’elle a de plus tragique et inéluctable.
   
   Mais par-delà l’exploration de la psychologie de personnages murés tous autant qu’ils sont dans leur incompréhension – et c’est peut-être là l’aspect le plus marquant de ce roman auquel il avait mis la dernière main en 1979, dans son exil californien -, Sándor Márai nous offre aussi un requiem grave et mélancolique pour une bourgeoisie hongroise dont l’instauration d’un régime communiste devait signer l’arrêt de mort. Car au-delà de la rivalité amoureuse d’Ilonka et de Judit, et au-delà des choix de Peter, "Métamorphoses d’un mariage" nous conte la trajectoire d’une servante qu’une ambition sociale dévorante a poussé à entamer une véritable guerre de conquête, ainsi que le constatera d’ailleurs Peter:"Qu’a donc fait Judit? Elle a engagé, à sa manière, une sorte de lutte des classes.
   Peut-être cette lutte ne se dirigeait-elle pas contre moi, personnellement. Je ne faisais qu’incarner ce monde, objet pour elle d’une convoitise aussi effrénée que morbide et désespérée, ce monde qu’elle entendait conquérir avec méthode, avec froideur, mais avec une obstination qui confinait à la folie. Dès lors qu’elle a commencé à projeter ses désirs sur moi, elle n’a plus connu le repos." (p. 254)

   Au-delà des destinées individuelles de ses protagonistes, cet autre beau roman de Sándor Márai dresse donc, tout comme "Les Braises", le constat de la fin d’un monde, d’un art de vivre et d’une culture.
   
   
   Extrait:
   
   "J’ai assisté à un séisme... Oui, à la phase la plus dangereuse d’un séisme. Dans l’âme de cet homme tout était ébranlé. Sa conscience de classe, les bases mêmes sur lesquelles il avait édifié son existence, son style de vie. Et, croyez-moi, le style ce n’est pas seulement une affaire privée. Si un homme comme lui, qui est le gardien, l’expression du sens même d’une culture... si un homme pareil s’effondre, il entraîne avec lui tout un pan d’un monde dans lequel la vie vaut encore la peine d’être vécue." (p. 130)

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critique par Fée Carabine




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Différents angles de vue
Note :

   Ce roman met en scène trois personnages deux femmes, et un homme qui les a épousées l’une après l’autre, en tout trois dialogues que ces trois protagonistes énoncent tour à tour, chacun s’adressant à un ou une amie, longtemps après les faits, pour raconter ce mariage, mais aussi sa vie tout entière.
    Ce sont en fait des monologues car l’interlocuteur ne parle pas, mais on évoque ses réponses, destinées à relancer le récit…
   
   C’est Ilonka, première épouse de Peter, qui ouvre le feu.
   Elle est issue de la bourgeoisie moyenne et a épousé en Peter un bourgeois aisé. Sa vie a changé du tout au tout. Sa vie conjugale a été ratée, son mari étant toujours occupé ailleurs, elle a passé le temps à chercher l’ennemie, la rivale (quitte dans un premier temps à l’imaginer en la personne d’un ami de Peter)… à conquérir son mari inaccessible…
   
   Ensuite Peter s’exprime, pour évoquer ses deux mariages l’un très convenable avec Ilonka l’autre qui lui paru très aventureux et excitant avec Judit, jeune femme qui servait dans sa famille de bonne à tout faire… il parle aussi longuement de son enfance, de sa jeunesse, de ses voyages, de son ennui profond, de son regret de n’être pas artiste ou écrivain.
   
   Puis c’est Judit, la servante devenue maîtresse de maison, après avoir vécu une enfance misérable à la campagne et une vie de bonniche bien meilleure chez ses bourgeois aisés, qu’elle méprisait tout en les enviant…
   S'approprier les biens matériels et culturels de la classe dominante, tel est son but; elle les apprécie tout en les méprisant, ce qui n'est pas sans provoquer des contradictions chez ce personnage.
   
   Ces trois témoignages (en fait il y en a quatre...) ne manquent pas d’intérêt. On y vérifie ou l’on y découvre, c’est selon, que chacun désire ce qui lui paraît inaccessible, qui se refuse à lui, et ce qui lui fait figure d’interdit. Ilonka aime son mari qu’elle a senti loin d’elle dès le départ. Chaque personnage est conditionné par sa classe sociale, et son sexe ( les préjugés véhiculés à propos de son sexe, et auquel il se conforme). Tout cela est fort bien observé. Ilonka est prisonnière de ce qu’on lui a dit sur les femmes, les femmes n’ont pour but qu’aimer un homme et avoir un ou des enfants, les femmes ont besoin du bonheur, pas les hommes.
   Les femmes ne sont pas intéressées par la politique, ainsi il sera peu question des bouleversements qu’elle a vécus: deux guerres mondiales, l’installation d’une démocratie communiste, sa chute, rien de tout cela ne l’a marquée sérieusement! Pauvre Ilonka, toujours à la poursuite de sa rivale, elle est vraiment cruche, mais comment lui en vouloir?
   
   Peter décrit longuement les travers de la bourgeoisie, et les idées préconçues sur les hommes, dont il ne s’est pas affranchi car il les a trouvées à son avantage. Le contexte politique est un peu plus présent dans sa vie. Toutefois ses préoccupations sont avant tout intellectuelles, et lorsqu'il tente d’analyser ses échecs conjugaux, il a une façon particulière de faire semblant de se mettre en question, en se réservant tout de même le beau rôle.
   
   Toutefois, c’est Judit, la servante qu’il a épousée, qui a vraiment vécu les conflits sociaux-politiques, guerres, dictatures, et la déportation des juifs ne lui a pas échappé contrairement aux deux autres…
   
   Il y a aussi Lazar, cet écrivain original, qui joue un rôle pour chacun des protagonistes, et dont la mélancolie décadente est présente dans chacun des récits...
   
   L’écriture est assez originale surtout les métaphores employées.
   
   Un défaut tout de même, ces monologues sont un peu longs, et répétitifs concernant les enfances des protagonistes, et redondants parfois. On passe quelque pages de temps à autre. L’ensemble est néanmoins riche d’analyse socio-psychologiques de trois êtres très différents, (cinq en réalité), et de méditations sur divers sujets fondamentaux.

critique par Jehanne




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