Lecture / Ecriture
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Grand Manila de Kjartan Fløgstad

Kjartan Fløgstad
  Pyramiden portrait d'une utopie abandonnée
  Grand Manila

Né en 1944 à Sauda dans le Sud de la Norvège, puis suit des études de linguistique à l’Université de Bergen. C’est là que survient l’appel du réel, il abandonne ses études et s’engage comme ouvrier d’usine puis marin sur un cargo norvégien grâce auquel il part en voyage. Il devient le traducteur, vers le Norvégien de grands noms de la littérature Sud-Américaine au premier rang desquels Pablo Neruda et Julio Cortazar. En 2008, il a reçu le Brageprisen d’honneur pour l’ensemble de son œuvre.

Grand Manila - Kjartan Fløgstad

Humanisme et manganèse
Note :

   Qui aujourd’hui écrit encore sur le monde ouvrier? C’est ce que fait l’écrivain norvégien Kjartan Fløgstad avec cette remarquable saga qui se passe dans un port industriel au fond d'un fjord. Saga animée par plusieurs familles et qui s’étend sur deux générations. Les ouvriers de l’usine métallurgique d’Union Carbide se retrouvent au «Grand Manila» principal lieu de sociabilité de la localité, d'où le titre du roman. Leur vie se passe dans un faible rayon autour du port et des usines. Leurs enfants, au contraire feront des études qui les emporteront au loin, à Oslo ou Bergen, puis leur ouvriront des horizons plus vastes. Ce roman est animé par de nombreux thèmes comme la solidarité entre ouvriers, la nature, ou ou encore la question de l’identité, très liée à la langue.
   
   Le roman est traduit du néo-norvégien que l'on parle sur la Côte Pluvieuse, à l'Ouest. Les personnages sont donc moins à l'aise avec la langue d'Oslo, le bokmål des villes. Mais tous sont proches de la nature (fjord, cascades, lacs, et donc pêcheurs). L'auteur nous conte l'histoire de nombreux ouvriers et de leurs familles. Il y a parmi eux un immigré de Finlande qui, tout jeune, a été impliqué dans la révolution de 1917-1918 et qui a été sauvé du massacre par une femme excentrique que l'on retrouvera en Amérique, sensible aux malheurs des ouvriers d'Union Carbide, la silicose notamment. Elle sera emprisonnée sous le maccarthysme comme espionne soviétique.
   
   La seconde génération, garçons comme filles, s'éloigne du milieu ouvrier. Avec les études à Bergen, Oslo, ou aux Etats-Unis, un fossé social se creuse insidieusement entre les deux générations. Ironie du sort, le fils du grutier devient cadre dirigeant d'Union Carbide tandis qu'une géologue épouse un ingénieur indien originaire de Bhopal qui sera chargé du démantèlement de l'usine norvégienne suite à des restructurations. Une autre enfin devient chanteuse de country au Texas. Quand l'usine est démantelée, il ne reste plus que quelques survivants dans la génération des ouvriers qu'on nous a présentés dans les premiers chapitres.
   
   L'écriture de Kjartan Fløgstad est très détaillée, descriptive, pleine d'anecdotes et riche d'humanité. C'est la preuve de sa présence au milieu de ses personnages, souvent marquée par des "nous" dans le texte. Les copies d'e-mails qui précédent les chapitres permettent d'imaginer des échanges entre eux tous. Par exemple, derrière l'adresse électronique "ehm" se cache celui qui fournit les informations sur le drame de Bhopal. Parmi les autres adresses on notera celles de l'auteur, de la géologue ou de la chanteuse. La dédicace finale "aux camarades de travail de l'équipe Nordmark" prouve sans équivoque possible la proximité entre l'auteur et ses personnages.
   
   Un livre unique.

critique par Mapero




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