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L'écologie en bas de chez moi de Iegor Gran

Iegor Gran
  Ipso facto
  O.N.G. !
  L'écologie en bas de chez moi
  La revanche de Kevin

Iegor Gran est le nom de plume de Iegor Andreïevitch Siniavski, écrivain français né en 1964, à Moscou.

L'écologie en bas de chez moi - Iegor Gran

Ni écolo, ni responsable
Note :

   Iegor Gran est un dynamiteur de consensus, un casseur de bien-pensance comme les ONG en ont déjà été les victimes dans un précédent livre couronné par le prix de l'humour noir. Ici, la cible principale du stylo d'Iegor Gran est le D.D. — le Développement Durable, ses icônes et ses fidèles.
   
    Dans cette nouvelle religion du Salut, le rôle de l'Évangile est tenu par le film "Home" de Yann Arthus-Bertrand. Les autres évangélistes se nomment Al Gore, le prince Charles, et Nicolas Hulot "aux accents christiques". Les bons apôtres du Giec publient régulièrement leur lettre pastorale entre les conciles de Kyoto et de Copenhague. Le dieu suprême est la Terre, Gaïa si vous préférez, et le mal est représenté par le R.C., le Réchauffement Climatique, un enfer où nous brûlerons à l'heure de l'Apocalypse. Au quotidien le culte consiste à "faire un geste pour la planète" comme bien tasser ses cartons dans la poubelle jaune dans la cour en bas de l'immeuble, sinon on devient "rouge de honte" sous le regard de "la voisine savourant son pouvoir". Lors des pèlerinages saisonniers des bobos, les Indulgences sont versées sous l'appellation de "compensation carbone" pour effacer les tonnes de C02 du vol jusqu'aux Maldives que la submersion menace, car il faut "voyager responsable".
   
   Comme toute religion, celle-ci a son hérésie et ses mécréants. Iegor Gran le rebelle tente de mettre en doute la foi nouvelle à grands renforts d'arguments — de mauvaise foi au besoin. Il va piocher dans des évangiles apocryphes ses tentatives pour discréditer le Giec. Comme dans les publications savantes de littérature patristique, une kyrielle de notes en bas de pages multiplie les références en un moderne apparat critique. Iegor Gran ne ménage pas ses efforts pour contrer le dogme du réchauffement climatique en jouant sur les probabilités et en comptant sur la blogosphère!
   « La minorité a un porte-voix. C'est la blogosphère, où chaque opinion contestataire est reprise par une floraison de tordus de tous poils, de toutes obédiences, allant des milieux conservateurs américains, qui voient dans l'obsession écolo un syndrome gauchiste à extirper, au scientifique du dimanche qui bidouille des modèles climatiques sur son ordinateur, en passant par le libertaire lassé du discours politique monocorde.»

   
   Au fil du texte d'autres cibles apparaissent sous la plume du provocateur. Il n'en finit pas de s'indigner (lui aussi…): contre l'industrie du luxe, les grandes surfaces, Greenpeace, le président Chavez, le papier recyclé et les auteurs qui l'utilisent. J'ai vérifié: ce volume édité par P.O.L. n'est effectivement pas imprimé "sur papier fabriqué à partir de bois provenant de forêts gérées durablement" comme on dit à la fin des ouvrages de la collection "Babel" d'Actes Sud où je viens de lire DeLillo.
   
   Peut-on rire de tout? Pour Iegor Gran la réponse est oui, oui et encore oui. Mais dans ce subtil jeu de boomerang c'est l'auteur lui-même qui risque le plus. Sa posture de jusqu'auboutiste risque de lasser, même s'il fait le malin en saupoudrant son venin d'auto-fiction. Peut-être ne voit-il pas que celle-ci a cessé d'être à la mode? À persister dans l'hétérodoxie climatique, il risque fortement de rompre avec ses meilleurs amis. Et ses voisins pourraient le regarder définitivement comme un pauv'type. Ah! qu'il est doux de suivre le troupeau... Souhaitons néanmoins à Iegor Gran d'être un auteur durable.
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critique par Mapero




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Pamphlet provocateur
Note :

   "Notre devise: infantilisation de la populace, principe de précaution et couches-culottes."
   Dans la sélection du prix des lecteurs de L'Express du mois d'avril, chers happy few, il y avait un roman raté ("Charlotte Isabel Hansen" de Tore Renberg), un roman qui m'a étrangement plu par sa façon de résonner en moi (une lecture personnelle, donc, comme ça m'arrive finalement peu) (le roman en question est "Colères" de Lionel Duroy, un auteur que je vais certainement lire de nouveau), un roman au traitement surprenant ("L'Homme à la carabine" de Patrick Pécherot) et un récit (faute de meilleur terme) qui m'a emballée : 
   "L'écologie en bas de chez moi" de Iegor Gran.
     
   En 2009, à l'occasion de la diffusion surmédiatisée de "Home", le film de Yann Arthus-Bertrand, Iegor Gran demande à Libération de lui donner une tribune afin d'exprimer son ras-le-bol face à l'écologisme béat et obligatoire dont le citoyen lambda doit se faire le défenseur sous peine de passer pour un irresponsable sans cerveau et, certainement pire, sans cœur. Cet article, "Home ou l'opportunisme vu du ciel", publié le 4 juin 2009, marque pour l'écrivain le début d'une réflexion contre la bien-pensance toute-puissante.
   
   Documenté, de mauvaise foi, drolatique et fort bien écrit, "L'écologie en bas de chez moi" est un pavé dans la mare en ces temps où "recyclage" et "développement durable" sont devenus les deux mamelles d'une citoyenneté éclairée (aux ampoules à basse consommation, évidemment). Sans contester (quoi que) le réchauffement climatique et ses conséquences, Iegor Gran s'insurge contre les aberrations (comme par exemple les ampoules au mercure) (je prends cet exemple parmi tant d'autres parce que c'est une de mes colères personnelles depuis longtemps), les approximations, les idées reçues assénées de manière d'autant plus péremptoires qu'elles sont étayées sur pas grand-chose et l'opportunisme de certains, au premier rang desquels Yann-Dieu comme il l'appelle, habilement reconverti de photographe du Dakar en défenseur de la planète ("Les voies de gazole sont décidément impénétrables" comme le fait remarquer Iegor Gran.)
   
   Construit comme un roman mené tambour battant, bourré de notes de bas de page aussi hilarantes qu'instructives, "L'écologie en bas de chez moi" est un pamphlet provocateur sur le fascisme rampant dont le citoyen français est devenu l'objet en matière d'écologie, un ouvrage dont la lecture, en ces temps où le politiquement correct a été érigé au rang de vertu ultime et absolue et où la pensée unique s'est répandue comme une traînée de CO2, est non seulement indispensable mais salutaire, ne serait-ce que parce que Iegor Gran manie comme personne l'arme absolue de tous les trouble-fêtes et empêcheurs de penser en rond de tous bords: un humour ravageur. A lire absolument, chers happy few, quelle que soit votre façon de trier vos poubelles.
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critique par Fashion Victim




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Un marteau pour déconstruire une idole
Note :

   Iegor Gran a voulu ici s’emparer du marteau nietzschéen pour s’attaquer à la déconstruction d’une idole des temps modernes: l’" écologie" qui tend à envahir la planète dans le but de la rendre durable.
   
   L’auteur de cet essai sait dire avec un cynisme jubilatoire et une ironie mordante combien les discours écologisants ambiants deviennent au final bien absurdes. Cet extrait, issu d’une note de bas de page (l’auteur en est friand et ironise parfois à propos de ce penchant), le montre bien. Iegor Gran cite un passage de l’incontournable "365 gestes pour sauver la planète" (Editions La Martinière, 2005). Ce livre, en forme de calendrier, offre un conseil écolo pour chaque jour de l’année. Au 7e jour, voici le conseil qui est prodigué, tel que le rapporte Iegor Gran:" Economisez l’eau de la chasse d’eau. En plaçant une brique dans le réservoir des W.-C., vous réduirez le volume évacué à chaque utilisation et pouvez épargner jusqu’à 4000 litres d’eau par an." [sous-note: l’ONG brésilienne SOS Forêt atlantique milite pour inciter à faire pipi sous la douche (ou dans son bain – xixi no banho): si toute la famille s’y met, on pourrait économiser 12 litres d’eau par jour et par foyer. Il est curieux que les chiottes soient le premier endroit auquel on pense pour réduire nos gaspillages et mettre en œuvre le fameux "on s’y met tous". Une psychanalyse à 3 francs nous donnerait sûrement une explication.]
   NBP 2., p. 42.

   
   Voilà un humour caustique particulièrement régénérant! L’absurdité peut venir aussi d’opportunistes marchands du temple que stigmatise l’auteur. Dans une note de bas de page (encore une), voici ce qu’il rapporte:
   « Le comble du commerce écolo ne se trouve pas à Versailles mais à West Footscay (Australie), siège de Caskets Direct ["Direct Cercueil"], une entreprise de services funéraires en ligne. Sur leur page de présentation, on se pince et on lit ceci:
   " Pour chaque cercueil produit, nous achetons des crédits carbone chez Positive Climate [un dealer de compensation]. Nous compensons ainsi aussi bien la fabrication que le transport. Dans notre offre, nous avons un cercueil durable en pin australien, issu de plantations 100% responsables, et nous utilisons des colles et des laques respectueuses de l’environnement. Nous pensons qu’un produit réellement durable doit être fait localement, à partir de matériaux locaux. La durabilité est un processus global, et nous sommes fiers de proposer un cercueil véritablement durable à nos clients."»
   NBP 1, p. 166-167.

   
   Iegor Gran questionne également avec brio et ironie mordante les discours catastrophistes ambiants, les replaçant dans une perspective historique: de tous temps, les sectes et gourous de tout poil prédisent la fin du monde, les scientifiques, hommes politiques (et autres) s’alarment des dérèglements climatiques. Face à cette angoisse existentielle, l’auteur préfère rire, même si ce rire est mal perçu:
   "Nulle trace d’humour chez les prophètes. Il n’y a pas de quoi rire, madame! On vous annonce l’Apocalypse et la disparition de l’île de Ré – et vous riez?… N’avez-vous donc aucune stature morale?… […] Votre rire est un crime car il empêche la mobilisation des consciences. Il dilue l’attention. Il peut contaminer les autres."
   p. 52.

   
   " L’écologie en bas de chez moi" vise donc à dénoncer un extrême: les discours écologisants ambiants qui mènent à des absurdités. Mais l’auteur a tendance, au final, à développer un discours lui-même extrême, dénué de prudence, de nuances. Au fil des pages, le ton univoque (sur le mode d’une ironie caustique) peut lasser (cette autofiction, selon les mots de l’auteur, s’étend sur 189 pages aux éditions P.O.L). Par ailleurs, l’auteur me semble avoir tendance à comparer un peu trop hâtivement des univers bien différents (celui du discours écologique, de la sphère politique, religieuse ou sectaire).
   
   Le final me semble excellent. En une phrase, Iegor Gran sait dire, à mon sens, l’extrême d’un discours écologisant, en terme de vision globale de l’homme. Ainsi qu’il le souligne, p. 181:
   "le b.a.-ba de l’humanisme, c’est de voir en chaque être humain une richesse pour le monde et non une bouche à nourrir, un tube qui produit du CO2, un ver intestinal de la nature."p. 181.
   
   Iegor Gran nous invite donc à rire pour contrer une nouvelle forme de prosélytisme que peut amener une nouvelle idole, au sens de Nietzsche. Le rire occasionné par certains passages s’avère jubilatoire et libérateur. Mais le propos de l’auteur me semble par trop extrême, à son tour, et écrit dans un ton un peu trop univoque.

critique par Seraphita




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