Lecture / Ecriture
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La Centrale de Elisabeth Filhol

Elisabeth Filhol
  La Centrale

La Centrale - Elisabeth Filhol

Présentation froide de situations chaudes: je reste tiède
Note :

   Son titre type «leçon de choses» l’indique, ce roman est presque un document. Il nous révèle le quotidien des travailleurs du nucléaire. Les petites mains, pas les dirigeants, les nettoyeurs, pas les directeurs, les premières lignes, pas les capitaines. L’intérêt du livre est dans la découverte de ce microcosme, celui qui se frotte à la zone dangereuse. Zone dans laquelle le risque radioactif est omniprésent, la peur de la surdose en millisievert (l’unité de mesure des radiations) est permanente. Étonnamment, ce n’est pas toujours pour des raisons de santé mais par crainte de ne plus pouvoir travailler si la dose annuelle autorisée est dépassée. Tout est réuni pour parvenir à dramatiser une histoire. Et pourtant j’ai trouvé l’ensemble bien froid.
   
   L’auteur a choisi de suivre deux hommes, le narrateur Yann et son ami Loïc, précaires nomades des centrales, voyageant de lieu de travail en lieu de travail, devant même payer pour être formé! Dans ce milieu masculin, on se serre les coudes sans trop se parler, à la manière masculine. Il y a ceux qui en redemandent (adrénaline!), ceux qui ne peuvent pas faire autrement, ceux qui abandonnent le navire, ceux qui subissent les accidents, ceux qui souffrent de leurs conditions… Un monde masculin et taiseux co-louant des mobil-homes, essayant de survivre en ces temps difficiles.
   
   Les descriptions sont froides et distanciées, souvent techniques. C’est voulu. Le mélange chronologique est déroutant. C’est choisi. J’ai trouvé le sujet intéressant mais le résultat décevant. Le côté assumé du roman peu romancé empêche de se laisser embarquer. Le désir de partager cette vie si particulière avec ces travailleurs du dangereux (d’autant plus en ces temps d’actualité japonaise dramatique) n’a pas été assouvi. J’avais préféré dans un genre similaire la lecture des "tribulations d’un précaire " de Iain Levison. Je m’y étais plus attaché aux personnages qui là restent étrangers.
   
   Prix France Culture-Télérama 2010
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critique par OB1




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Belle écriture
Note :

   De missions intérimaires, en missions intérimaires, le narrateur nous plonge dans le travail au sein des centrales nucléaires françaises.
   
   C'est un roman étonnant. Par le thème d'abord: la centrale nucléaire et son environnement -non, pas l'écologie! L'environnement humain plutôt! Peu de technique nous est épargnée et c'est là que j'ai un peu décroché: la fission, l'explication de Tchernobyl et toutes les manipulations des uns et des autres ne m'ont pas plu.
   Par contre, tout ce qui concerne le questionnement des employés sur le fait d'aller bosser dans ces centrales dangereuses, dans des conditions pas toujours enviables est vraiment bien rendu.
   
   Par le style ensuite: Elisabeth Filhol fait preuve d'une belle écriture: elle use de phrases très longues dans certains chapitres, de phrases très courtes dans d'autres. Elle alterne brillamment. Cela donne des rythmes différents, un vrai intérêt, plus que l'intrigue elle-même.
   
   Pour résumer: je n'ai pas aimé le thème du livre, mais par contre, j'en ai vraiment apprécié le style. Heureusement d'ailleurs, parce que sans cela, j'aurais reposé le livre avant la fin.
   
   Auteure qui écrit là son premier roman, mais qui j'espère en écrira d'autres que j'ouvrirai avec grand intérêt.
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critique par Yv




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Une beauté vénéneuse
Note :

   De Chinon au Blayais, du fleuve Loire à l’estuaire de la Gironde, voici le parcours de Yann, un travailleur précaire, qui nous est conté. Un travailleur bien particulier, identifié par des initiales: DATR ou «directement affecté aux travaux sous rayonnements» (p. 15). Yann travaille en effet dans des centrales nucléaires à l’occasion des arrêts de tranche:
   Sur les deux mille salariés qui entrent ce jour-là dans la centrale de Chinon, «la moitié seulement a le statut EDF d’agent». Yann poursuit: «Les autres, comme moi, ne sont là que pour les trois à cinq semaines que dure un arrêt de tranche, maintenance du réacteur et rechargement en combustible, de mars à octobre les chantiers se succèdent à travers la France et les hommes se déplacent d’un site à l’autre, tous salariés des sociétés prestataires» (p. 11).
   
   L’accident nucléaire de Fukushima a récemment marqué les esprits. Il y a 25 ans, le 26 avril 1986, se produisait la catastrophe de Tchernobyl. La lecture de «La Centrale» d’Elisabeth Filhol, écrit en 2010, prenait ainsi pour moi tout son sens. Ce qui m’intéressait également, quand j’ai lu la quatrième de couverture, c’était de découvrir une facette singulière du travail précaire. Je n’ai pas été déçue par la lecture de ce roman.
   
   J’ai tout d’abord particulièrement apprécié l’écriture de l’auteure: une écriture tout en objectivité mais derrière laquelle j’ai ressenti des émotions, une écriture en retenue qui laisse filtrer une sensibilité. Une écriture poétique, précise, travaillée à la virgule près. Une écriture qui se laisse emporter par des digressions (cela m’a d’ailleurs rappelé quelques caractéristiques de l’écriture de Maylis de Kerangal dans «Corniche Kennedy» ou «Naissance d’un pont»).
   
   J’ai apprécié les descriptions des centrales nucléaires (l’intérieur: j’ai été marquée par la description de la qualité de la couleur bleue des piscines -, l’extérieur): elles sont à la fois magnifiques sur le plan esthétique et peuvent faire penser à un univers de science-fiction, mais aussi terrifiantes: cet univers est bien réel et nous questionne à de multiples niveaux. J’ai beaucoup appris concernant le fonctionnement des centrales nucléaires. J’ai retenu quelques mots-clés: nécessité d’un refroidisseur (rivière, mer ou aéroréfrigérant), circuit primaire fermé, circuit secondaire fermé, barres d’arrêt d’urgence, barres de contrôle… Derrière ce discours très objectif, très neutre, l’auteure a-telle voulu dénoncer une réalité?
   
   J’ai aimé suivre le parcours de Yann, un travailleur précaire. Yann s’interroge à demi-mots sur ce qui pousse un homme à devenir travailleur DATR: la facilité à décrocher et renouveler les contrats? Le goût du risque? L’aventure est en effet dangereuse et l’Homme a essayé de contrôler au mieux les risques. Yann explique ce que signifie DATR: «Directement affecté aux travaux sous rayonnements» à la fois d’un point de vue objectif (comment les dirigeants ont rationalisé ce sigle) et d’un point de vue subjectif (ce que cela implique concrètement pour les salariés et comment ils le vivent):
   « Avec un plafond annuel et un quota d’irradiation qui est le même pour tous, simplement certains en matière d’exposition sont plus chanceux que d’autres, et ceux-là traversent l’année sans épuiser leur quota et font la jonction avec l’année suivante, tandis que d’autres sont dans le rouge dès le mois de mai, et il faut encore tenir juillet, août et septembre qui sont des mois chauds et sous haute tension, parce qu’au fil des chantiers la fatigue s’accumule et le risque augmente, par manque d’efficacité ou de vigilance, de recevoir la dose de trop, celle qui va vous mettre hors jeu jusqu’à la saison prochaine, les quelques millisieverts de capital qu’il vous reste, les voir fondre comme neige au soleil, ça devient une obsession, on ne pense qu’à ça, au réveil, au vestiaire, les yeux rivés sur le dosimètre pendant l’intervention, jusqu’à s’en prendre à la réglementation qui a diminué de moitié le quota, en oubliant ce que ça signifie à long terme. Chair à neutrons. Viande à rem.» (p. 15-16).

   
   Le style se veut objectif, distancié, présentant de multiples descriptions techniques que je n’ai jamais trouvé lassantes. Ce roman est court (un peu moins de 150 pages) et se lit d’une traite. Un livre salutaire avec le récent accident nucléaire au Japon qui permet de réfléchir aux implications du nucléaire, sur le plan humain et environnemental. Un vrai coup de cœur!
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critique par Seraphita




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Chair à neutrons
Note :

   Le roman "La centrale" d'Élisabeth Filhol raconte de manière très documentée la vie des intérimaires sous-traitants dans les centrales nucléaires de l'hexagone et sa périphérie. Ces ouvriers de l'ombre sont chargés de leur entretien lors des arrêts de tranche. Payés en smicards, ils sont les plus exposés aux risques des radiations: "Chair à neutrons. Viande à rem." Le dosimètre les sanctionne en cas d'incident : mise au vert temporaire, chômage forcé. Mais les doses encaissées ne s'effacent jamais. Aucune enquête n'est faite aujourd'hui chez ces travailleurs sur les potentielles conséquences graves d'expositions à des doses "faibles"; elles rappellent les dégâts sous-estimés de l'amiante. Des voix s'élèvent aussi pour dénoncer la sous-traitance dans les centrales qui permettrait de diluer les responsabilités.
   Les réacteurs nucléaires belges ont également recours à ces centaines de travailleurs nomades, hébergés en motel, camping ou caravanes le temps de la maintenance. Ils épargnent aux statutaires les expositions les plus néfastes: la part des radiations prise par les intérimaires s'élèverait à 80%.
   
    La presse a reçu ce beau premier roman, en 2010, de façon unanimement positive : il est parcouru tout du long par une énergie aussi violente et maîtrisée que celle d'une centrale et, en nous conduisant au cœur du réacteur, Élisabeth Filhol ne vous épargnera pas le frisson que chacun éprouve devant les imposants cônes de béton. Celle qui me l'a conseillé ne l'aurait pas fait sans y déceler un réel talent littéraire et de fait, l'écriture est moderne, enlevée avec une patte qui exclut toute monotonie journalistique qu'un roman social peut laisser craindre.
   
   Vous serez aux côtés de ceux qui entrent dans les entrailles de la machine, ceux qui ont une tranche de quelques minutes au plus pour exécuter leur mission, afin de ne pas grever le quota de radiations. Ramasser un outil oublié au fond d'une cuve peut-être dramatique; certains ne résistent pas à toutes les pressions, d'autres sont aimantés par le point central grisant "d'où toute l'énergie primaire est issue. S'en approcher au plus près, sentir son souffle."
   
   Vous comprendrez mieux comment fonctionnent ces monstres, comment dans le détail à Tchernobyl les limites ont été dépassées. Car ce court récit (90 pages) en forme de témoignage élégamment romancé, constitue en même temps un document instructif.

critique par Christw




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