Lecture / Ecriture
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L'homme qui tombe de Don DeLillo

Don DeLillo
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AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2011

Don DeLillo est né le 20 novembre 1936 et a vécu toute son enfance dans le Bronx, à New York.

Fils d’immigrés italiens, il a reçu une éducation catholique jusqu’à l’université de Fordham. N’ayant pas trouvé de travail dans l’édition à sa sortie des études, il devient concepteur-rédacteur dans une agence de publicité. Il arrête son travail en 1962 non pas dans le but de devenir écrivain mais «pour ne plus travailler» !

Il écrit néanmoins essais, pièces de théâtre, scénarios et surtout plus d’une dizaine de romans. Aujourd’hui, DeLillo est un auteur de renommée internationale et a reçu de grandes distinctions littéraires comme le National Book Award, le PEN/Faulkner Award et le Jerusalem Prize 1999.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'homme qui tombe - Don DeLillo

Une image
Note :

   «Tu l'as dit toi-même, la plupart des vies n'ont aucun sens.» 260
   
   11 septembre 2001, New York, un homme hagard marche dans la rue. Il est criblé d’éclats de verre et couvert de cendres. Il serre une mallette à la main. Les tours s'écroulent l'une après l’autre. La population effarée réagit comme elle peut. Un ouvrier dans une vielle camionnette s’arrête près du rescapé et lui demande où il veut aller. Keith, en état de choc lui donne l'adresse de Lianne, son ex-épouse avec laquelle en fait, il ne vit plus. S'ensuit un rapprochement entre eux, d'autant qu'ils ont un fils, et la vie pourrait peut-être reprendre son cours... mais quel cours peut-elle suivre après un tel traumatisme? Que l'on ait vraiment été ou non à l'intérieur de tours au moment de l'impact, que l'on y ait été blessé ou non, que l'on ait perdu des proches ou non, le choc est tel que rien n'est plus «comme avant», même des années plus tard.
   
   Chacune des trois parties de ce livre porte le nom d'un personnage, pas vraiment m'a-t-il semblé, le personnage principal, mais plutôt celui qui donne sens à l'idée-image qui sous-tend cette partie. La première partie s'intitule Bill Lawton, et vous verrez qu'en fait il s'agit d'un autre nom, mais il a été déformé, d'une façon sans doute plus vraisemblable avec l'accent américain qu'avec le nôtre. La seconde partie porte le nom de l'amant non anodin de la mère de Lianne, la troisième celui de l'homme qui tombe...
   
   Le récit, principalement vu par Keith et Lianne, alterne en séquences brèves et progresse dans le temps de façon irrégulière, sur plusieurs années le long desquelles nous suivons les personnages rencontrés dès le début, dont un des terroristes se trouvant dans un des avions Mais je ne crois pas qu'il serait bon que je vous dise ce qu'il en fut de leurs existences. C'est très intéressant mais cela est pour ceux qui liront ce roman qui mérite bien d'être lu. Vous aurez cependant deviné qu'en plus de la découverte de l'inattendue fragilité de leur monde, ils se heurtent au complexe du «survivant» et que DeLillo est capable de parler de façon captivante de leurs tentatives de retrouver et conserver leurs repères, abordant au passage l'utilisation de l’art, d'une façon qui pose beaucoup de questions, qui me répugne même un peu personnellement, mais à laquelle je ne me sens pas le droit de m'opposer.
   
   Les romans de DeLillo, soulignent généralement un parallèle entre deux choses bien distinctes dans le but d'éclairer les faits. Ici, Lianne travaille avec des malades d’Alzheimer qui tentent de retarder un peu l'évolution de leur maladie par des exercices d'expression et d'écriture et il me semble qu'un parallèle étrange se fait entre cela et ce qu'ils vivent tous:
    « (…) jour où Rosellen(malade d’Alzheimer) n'avait pas pu se rappeler où elle habitait. C'était un événement qui hantait Lianne, ce moment qui coupe le souffle, où les choses s'effondrent, les rues, les noms, le sens de l'orientation et de l'endroit où l'on se trouve, toutes les cases bien établies de la mémoire. » 188
   ou alors c'est leur nouvelle façon de voir les choses et d'en parler qui établit maintenant un parallèle.
   
   Je suis toujours aussi intéressée par ce qu'écrit DeLillo et c'est avec grand intérêt que j'ai dévoré ces 300 pages, pourtant cette fois, j'apporte un ou deux bémols à mon éloge final:
   Les idées véhiculées lors des dialogues avec Nina (la mère de Lianne) sont beaucoup trop intellectuelles et compliquées pour que l'on puisse vraiment croire que ce sont des échanges que l'on a comme ça très naturellement à la moindre occasion, la fesse sur un accoudoir de fauteuil. Ce sont des idées, des sentiments, des analyses très intéressantes, mais du fait de leur profondeur et de leur sophistication, les dialogues qui leur servent de support semblent artificiels, voire un peu incongrus. Il me semble très difficile de croire à la réalité de ces scènes. C'est du moins l'effet que cela m'a fait. Les choses auraient peut-être gagné à être dites autrement.
   Second bémol (et ce sera le dernier): le personnage du terroriste... c'était une sacrée gageure pour un homme tel que Don DeLillo – et même si ce sujet l'a toujours fasciné- de tenter de se mettre dans son esprit, de comprendre et d'exprimer son histoire et ses pensées et, si l'aventureuse tentative est bien passionnante, je n'ai pas été totalement convaincue par le résultat.
   
   En conclusion : un bon roman, qu'il faut lire et sur lequel il faut passer un moment à discuter avec des amis car la matière à discussion est énorme, riche et intelligente. Ce qui fait la force de DeLillo, c'est d'avoir les mêmes images que nous dans la tête et les mêmes émotions fortes qui y sont liées. Son art est bâti sur des images. Il sait ce qui, dans ce que nous voyons, nous a marqués et de quelle façon. C'est sur ces images qu'il bâtit ses romans et leur puissance en est accrue. Nous avons tous derrière les yeux cet homme qui tombe  « et cette image lui avait crevé la tête et le cœur, mon dieu, c'était un ange en chute libre et sa beauté était terrifiante. » 267
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critique par Sibylline




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La métaphore de la chute
Note :

   "L’Homme qui tombe" est un livre sur les conséquences des attentats du 11 Septembre 2001, et ce à l’échelle de la ville de New York ou de ses habitants. Néanmoins, le roman ne s’intéresse pas à l’attentat en lui-même, si ce n’est aux bouleversements que celui-ci a opérés dans le quotidien des personnages.
   
   Le récit débute le jour du 11 Septembre, dans une des deux tours jumelles, en plein attentat. Dès le début, Don DeLillo nous plonge dans un monde chaotique, en totale destruction. Le lecteur suit un homme, Keith, sortant de la tour prête à s’écrouler, errant dans la rue et finissant par se retrouver chez son ex-femme, après avoir donné cette adresse, sans raisons, à quelqu’un qui l’avait recueilli en voiture. Le roman va retracer les jours de l’après («Tout maintenant se mesure en après.») de ces personnages, Keith, victime directe des attentats, Lianne son ex-femme, dépassée par les événements, les ateliers d’écriture auprès de personnes atteintes d’Alzheimer qu’elle anime, sa mère malade et la relation que celle-ci entretient avec un Européen depuis vingt ans, ou Justin leur fils, ne s’exprimant plus que par monosyllabes. Enfin, le personnage qui donne son titre au livre est un performer appelé L’Homme qui tombe car il réalise des performances au hasard des rues où, après s’être attaché avec un harnais à des façades d’immeuble ou des ponts, il en saute, rappelant ainsi les suicides par défenestration des tours pendant les attentats, et confrontant les New-Yorkais à leur traumatisme. Sa position finale, pendant dans le vide, la tête en bas, les bras le long du corps et un genou replié fait référence à une photo prise le 11 Septembre.
   
   Tout le roman met en tension les thèmes de la désintégration et de la reconstruction. D’une part, DeLillo met en scène une ville, un pays détruit, mais aussi des personnages déficients, que ce soit d’un point de vue physique ou psychique. Touchées par le non-dit, l’adultère, les relations qu’ils nouent entre eux ne sont pas saines. L’auteur expose des personnages constamment à bout de nerfs, la tension est palpable et présente dans tout le roman. D’autre part, " L’Homme qui tombe" est aussi un livre sur la reconstruction. Ce peut être une reconstruction personnelle, à l’échelle des personnages, ceux-ci doivent en effet sortir de «leurs propres ruines», surmonter le traumatisme. Le roman s’attache aussi à suivre le rétablissement de leur couple, qui se fait pas à pas, ou bien celui de la mémoire dans le cas des malades d’Alzheimer par exemple.
   
   Dans ces «jours de l’après», l’attentat apparaît comme une véritable coupure avec leur vie d’avant, celle-ci semble détruite, définitivement perdue. Cette situation amène les personnages à se questionner sur eux-mêmes, leur situation, à chercher des significations, à donner du sens à tout ce qui les entoure. «Tout semblait avoir une signification. Leurs vies étaient en transition et elle cherchait des signes.» C’est ce qu’illustre le fait qu’il y ait une curiosité, ou alors une vive aversion, envers tout ce qui a un rapport à l’Islam ou à l’orientalisme; ainsi les gens espèrent trouver des réponses.
   
   Don DeLillo présente des rapports à la religion et au terrorisme très spécifiques. En mettant en scène Hammad, un jeune terroriste que l’on suit pendant sa préparation et en révélant le passé extrémiste d’un des personnages, DeLillo inverse les notions de Bien et de Mal établies, voire les annule. Le roman montre des terroristes dévoués à Dieu, faisant cet acte pour lui, ainsi que des victimes priant elles aussi Dieu, en quête de réponse, ou d’un salut inespéré. Au final, il en ressort une certaine vanité, démontrant que Dieu est étranger à cette situation, et plaçant les coupables et les victimes sur un même plan.
   
   La métaphore de la chute appliquée au roman présenterait la troisième et dernière partie comme la fin de la chute, un atterrissage violent. Celle-ci met en scène les personnages trois ans après les attentats, les États-Unis sont alors en guerre.
   
   Le récit se clôt par le récit de l’attentat, au départ du point de vue d’Hammad, lorsqu’il est dans l’avion, en plein détournement. Alors que l’avion heurte la tour, par un habile et remarquable changement de point de vue, le lecteur suit Keith, présent dans la tour, dans ses différentes épreuves pour sortir de la tour. Il se retrouve ensuite dans la rue, là où le roman débute.
   
   L’écriture de DeLillo peut paraître au premier abord, déroutante. D’un paragraphe à l’autre l’auteur ne nous fait pas suivre le même personnage, alternant entre Lianne, Keith, ou plus rarement Hammad. Même si l’action est racontée chronologiquement, il y a de parfois un léger décalage temporel qui s’ajoute au changement de personnage suivi. L’originalité de l’écriture de Don DeLillo se trouve aussi dans les dialogues toujours brefs. Les personnages s’y expriment de façon affirmative, comme si tout se devait d’être clair, compréhensible. De plus, ils sont souvent dans la recherche de confirmation de la part de l’autre, en commençant leurs phrases par la reprise des derniers mots de leur interlocuteur.
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critique par Flora




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Tomber de haut
Note :

   Comme de nombreux écrivains contemporains, DeLillo n’a pu résister à la tentation de s’exprimer sur la période post 9/11, peut-être de peur passer à côté d'un moment clé de l’Histoire? ou parce que ses lecteurs réclamaient d’entendre sa voix sur le sujet?
   
   Et comme ses pairs, il n’arrive pas à nous offrir un roman à la hauteur de l’envergure du désastre. Au mieux, DeLillo réussit à évoquer le chaos et la confusion du moment par son style éparpillé et la faiblesse de son histoire. Il y a bien quelques personnages pivots, Keith un avocat qui s’empare d’une mallette après la chute des tours et sa femme Lianne. Mais ces derniers disparaissent et réapparaissent sans raison.
   
   Presque tous les paragraphes débutent par un nébuleux «il» ou «elle», ce qui déstabilise constamment et nécessite de se re-situer dans l’histoire à chaque page. De plus, la trame recule et avance dans le temps sans nous indiquer clairement si nous sommes avant ou après le jour fatidique. Enfin, l’accumulation de divagations inutiles éteint toute possibilité d’un souffle romanesque: «Un train passa; encore en direction du sud. Pourquoi fait-il ça? Pensa-t-elle.»
   
   Avec ce roman, DeLillo est tellement cryptique et incohérent que l’on peut penser qu’il s’agit d’un génie incompris. Quant à moi, je crois qu’il s’agit tout simplement d’un livre mauvais et mal écrit. Outre quelques passages décrivant assez bien l’atmosphère de New York, je n’ai ressenti aucun plaisir à lire ce fouillis touffu sans queue ni tête.

critique par Benjamin Aaro




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