Lecture / Ecriture
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Cœur-saignant-d'amour de Don DeLillo

Don DeLillo
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AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2011

Don DeLillo est né le 20 novembre 1936 et a vécu toute son enfance dans le Bronx, à New York.

Fils d’immigrés italiens, il a reçu une éducation catholique jusqu’à l’université de Fordham. N’ayant pas trouvé de travail dans l’édition à sa sortie des études, il devient concepteur-rédacteur dans une agence de publicité. Il arrête son travail en 1962 non pas dans le but de devenir écrivain mais «pour ne plus travailler» !

Il écrit néanmoins essais, pièces de théâtre, scénarios et surtout plus d’une dizaine de romans. Aujourd’hui, DeLillo est un auteur de renommée internationale et a reçu de grandes distinctions littéraires comme le National Book Award, le PEN/Faulkner Award et le Jerusalem Prize 1999.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Cœur-saignant-d'amour - Don DeLillo

Ça coupe comme un couteau
Note :

   Deux attaques cardiaques ont réduit le célèbre peintre Alex Macklin à ce qu'il est convenu de qualifier d'"état végétatif permanent" (p. 19), incapable de communiquer ou même de se nourrir. Aussi ses proches se sont-ils réunis autour de lui, dans sa maison perdue dans le désert, pour tenter de décider de son sort: son fils Sean et Toinette, l'une de ses ex-épouses, souhaitant pudiquement – ou hypocritement, c'est selon – le laisser partir, tandis que Lia, son épouse actuelle - et beaucoup plus jeune -, se refuse obstinément à envisager sa mort, rappelant en cela Lauren Hartke, l'héroïne du roman "Body Art"*, qui se trouvait elle, il est vrai, bel et bien mise devant le fait accompli de la mort de son compagnon.
   
   Autour d'un Alex inerte dans son fauteuil, branché à une perfusion, Lia, Toinette et Sean se remémorent quelques uns des moments qu'ils ont partagés avec lui, tous trois émus au souvenir de sa passion pour les plantes et de son admiration pour leurs noms usuels, leur génie et leur puissance évocatrice – c'est d'ailleurs une variété de pavot qui donne son titre à la pièce. Mais surtout, tous trois se voient contraints d'affronter les questions fondamentales entourant le recours – ou non – à l'euthanasie. Alex est-il encore conscient du monde qui l'entoure, ou non? Souffre-t-il, ou non? Les expressions qui semblent parfois traverser son visage ont-elles une signification, ou ne sont-elles que le résultat de mouvements réflexes? Qu'aurait-il souhaité, que l'on prolonge sa vie à tout prix? Et plus important encore: les réponses à ces questions leur permettront-elles vraiment de trancher de la vie ou de la mort de leur (ex-)mari et père. En nous montrant à quel point ses trois protagonistes se retrouvent tragiquement seuls face à ses questions – seuls pour y répondre, et seuls aussi pour assumer les conséquences de leur choix -, le grand talent de Don DeLillo est de nous les présenter ici dans toute leur nudité, sans rien de péniblement didactique ou moralisateur: des êtres humains face à leurs responsabilités, et à des propensions à l'égoïsme ou à la générosité qu'il est parfois bien difficile de distinguer les unes des autres.
   
   * La pièce et le roman se prêtent d'ailleurs à plus d'un parallèle, comme révélant deux visions radicalement différentes – et, dans le cas de la pièce, beaucoup plus réaliste - de situations en fait très semblables.
   
   
   Extrait:
   
   "TOINETTE. Je crois que nous avons parlé jusqu'à l'aube. J'aime bien ces verres. Il y a cinq, six, sept ans. Rocheuses. Plantes, arbres, herbes, arbustes. Du génie époustouflant dans les noms, il disait.
   SEAN. Coussin d'or.
   LIA. Ongle du chat.
   SEAN. Herbe triste.
   LIA. Coeur-saignant-d'amour. Nous sommes allés en Inde. Il voulait aller voir les grottes. C'est le seul voyage que nous ayons fait ensemble. Les grottes sacrées d'Ajanta, inoubliables, des grottes sculptées, peintes. Et nous étions dans un bus, nous étions presque arrivés, et nous avons vu un champ de fleurs rouges, de la famille du pavot, et il m'en a donné le nom commun. Coeurs-saignants-d'amour. Des fleurs délicates. Des fleurs pointues.
   SEAN. Quel est le poète qui en a inventé le nom?
   LIA. Tellement beau. Ça coupe comme un couteau." (pp. 23-24)

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critique par Fée Carabine




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Cœur de Marie
Note :

   Je dois tout d'abord dire que j'ai lu cette pièce, je ne l'ai pas vu jouer. Cela n'est pas sans importance car il est un point sur lequel je me pose des questions. A savoir: deux acteurs jouant le même personnage (Alex) à deux moments différents, se trouvent en même temps sur scène. Je me demande très prosaïquement si le spectateur non averti parvient à saisir immédiatement convenablement cette représentation ou s'il passe au moins une partie du début à se demander qui est qui. Nous sommes là loin des grandes préoccupations théoriques mais, comme chacun le sait, le diable est dans les détails et il est peu utile d'avoir d'excellentes idées si le spectateur ne comprend pas de quoi on lui parle. Mais je fais confiance au metteur en scène.
   
   L'un des Alex a 7O ans, il vient d'avoir une attaque qui l'a laissé amoindri mais il peut encore parler; l'autre Alex, plus tard, a fait une seconde attaque qui l'a laissé complètement impotent. Il est entièrement paralysé dans son fauteuil et ne peut ni bouger, ni participer aux discussions, ni même manifester de quelque façon que ce soit, son opinion, ce qui, on le verra, complique grandement la situation. Les autres personnages sont Lia actuelle épouse d'Alex ayant la moitié de son âge, Sean, son fils, du même âge que Lia et Toinette, femme vieillissante, une précédente épouse d'Alex.
   
   C'est une réflexion sur la fin de vie, la perte des capacités et l'euthanasie, que DeLillo mène ici. Et on n'aurait pas tort de lui faire confiance pour examiner avec beaucoup de finesse et de profondeur les différentes facettes de ce problème tout sauf simple qui nous concerne tous. Certains ici estimant que la mort d'Alex serait préférable pour lui à l'état végétatif dans lequel il a glissé et qui peut durer des années, prônent l'euthanasie. Mais Alex lui-même désire-t-il mourir? Pourquoi n'a-t-il donné aucune consigne, ni même indication entre les deux attaques? Ne s’accommode-t-il pas de cet état de léthargie indolore? Celui-ci ne sert-il pas au contraire de base à une activité mentale autre mais heureuse? Les tenants de l'euthanasie ne visent-ils pas d'abord leur propre confort? Leur intérêt? Et les tenants de l'option inverse?
   
   Mais qui dit que l'état d'Alex soit indolore? Qui croit que son mental s'active quand les scanners montrent un cerveau irrémédiablement endommagé et même rétréci? Lequel des deux camps représente vraiment l’intérêt d'Alex? Et que désire-t-il lui même? Ou que désirerait-il s'il est vrai qu'en l'état actuel il ne désire ni ne juge plus rien?
   
   Et, un nouveau degré apparaît bientôt: si c'est déjà tout une affaire de décider de la vie ou de la mort d'un être humain, c'est encore une autre histoire que de passer des mots aux actes. En cas de choix de l’euthanasie, qui accomplirait le geste fatal et comment opérer? Il n'est pas simple de tuer un homme... et pas facile non plus...
   Et vivre avec après? Autre débat.
   
   Choisissant de rester dans le débat d'idées, Don DeLillo n'évoque pas dans les différents arguments et réfutations, les champs des motivations financières et matérielles (héritage, avoirs gelés etc.) On peut se féliciter de ce choix qui fait de la pièce vraiment un débat d'idées sur la fin de vie, et ses choix philosophiques, sans interférences matérielles sordides. Mais on peut par ailleurs regretter une situation «de laboratoire» qui ne correspond pas vraiment à la réalité dans laquelle ces questions triviales ne peuvent être effacées.
   
   A remarquer: une part importante est ici faite aux mots et Alex, qui était peintre avait des préoccupations à ce sujet qu'on aurait davantage prêtées à un écrivain. Il se passionnait en particulier pour les noms de végétaux et d'oiseaux, si poétiques. C'est le nom d'une fleur qui a donné son titre à cette pièce. Plus connue dans nos jardins sous le nom de "cœur de Marie".

critique par Sibylline




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