Lecture / Ecriture
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Americana de Don DeLillo

Don DeLillo
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AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2011

Don DeLillo est né le 20 novembre 1936 et a vécu toute son enfance dans le Bronx, à New York.

Fils d’immigrés italiens, il a reçu une éducation catholique jusqu’à l’université de Fordham. N’ayant pas trouvé de travail dans l’édition à sa sortie des études, il devient concepteur-rédacteur dans une agence de publicité. Il arrête son travail en 1962 non pas dans le but de devenir écrivain mais «pour ne plus travailler» !

Il écrit néanmoins essais, pièces de théâtre, scénarios et surtout plus d’une dizaine de romans. Aujourd’hui, DeLillo est un auteur de renommée internationale et a reçu de grandes distinctions littéraires comme le National Book Award, le PEN/Faulkner Award et le Jerusalem Prize 1999.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Americana - Don DeLillo

Tout sur David
Note :

   1971 : DeLillo allait-il devenir un monstre sacré de la littérature américaine? Avec ce premier roman on ne pouvait pas vraiment en faire la prophétie, quoique… Très ambitieux, "Americana" a été publié après "On the Road" de Kerouac, qui remonte à 1957: on y retrouve quelque peu le même scénario de la rupture avec l'establishment de la Côte Est, mais entre temps Kennedy a été assassiné et la guerre du Vietnam est en cours. L'Amérique a perdu une partie de ses illusions et David Bell le narrateur de ces plus de 400 pages n'est qu'un "loser", pas un "clochard céleste".
   
   • À mon avis il y a d'abord un contre-sens à éviter sur le titre. Il ne s'agit pas d'un raccourci de l'expression "pax americana" mais de l'emploi de cette terminaison -ana qui indique un recueil de pensées, d'observations, de digressions, d'anecdotes, couvrant tout le paysage social et mental de l'Amérique des années triomphantes de la société de consommation. C'est là l'essentiel du "background" du roman de Don DeLillo.
   
   • "Americana" est composé de quatre parties. DeLillo décrit d'abord la vie creuse et routinière de David Bell, 28 ans, travaillant sans motivation pour une télévision de New York, le Network, où les réunions de travail l'incitent à l'ennui. Pire: son émission "Soliloque" est supprimée. Ensuite vient un long flash back sur le milieu familial, l'enfance, les études — c'est assez conventionnel. Dans la troisième partie, la plus longue, la plus déstabilisante, nous suivons David depuis le Maine jusqu'au Middle West, dans une ville imaginaire nommée Fort Curtis. Parti de New York pour aller réaliser un documentaire sur les Navajos, David n'arrivera jamais sur les lieux du tournage, préférant avec de nouveaux amis faire la route en camping-car et s'arrêtant pour réaliser avec eux et avec des résidents de Fort Curtis une sorte de film autobiographique jusqu'à ce que ses amis retournent sans lui vers la Côte Est. Enfin, la dernière partie, montre brièvement de nouvelles errances, la rencontre d'admirateurs d'ovnis, de Texans agités, puis «avec ma carte American Express, je réservai une place dans le premier avion pour New York.» La dernière page du texte n'est pas la fin de l'histoire. Auparavant a été évoqué l'achèvement du roman: «C'est un objet qui m'est cher. J'aime le regarder, avec ses pages bien empilées, des centaines de pages…» Évoquée aussi la poursuite du film autobiographique, patchwork égotiste et mémoriel, sorte d'autofiction en images. En fait, le roman aurait été terminé sur une île exotique: «Plus tard, j'irai marcher une heures ou deux sur la plage. Si le temps s'est éclairci, je pourrai voir la côte d'Afrique.»
   
   • Capable de passer rapidement d'un réalisme pointillé à des envolées lyriques, l'écriture du roman revendique l'inspiration de Joyce, d'Ulysse — «c'était notre texte sacré» affirme le narrateur. «Au collège Leighton Gage, je voulais qu'on m'appelle Kinch. C'était le surnom de Stephen Dedalus dans Ulysse, que je lisais à l'époque.» L'un des amis de David compare sa maîtresse à Molly Bloom. Et les déluges radiophoniques nocturnes de Warren Beastly peuvent probablement passer pour des reprises de Joyce. L'univers culturel du narrateur est également marqué par la musique — un peu — et beaucoup par le cinéma hollywoodien des années 50, du temps de Burt Lancaster, Deborah Kerr, Humphrey Bogart — mais sans exclusive américaine car si on lit avec attention, on verra aussi défiler plus loin les noms de Godard et de Belmondo. Dans l'une des scènes finales, la radio de la voiture diffuse Bob Dylan. Quand même! J'ai longtemps cru qu'on allait passer à côté!
   
   • Les thèmes abordés, nombreux et qui ne semblent pas hiérarchisés, forment un kaléidoscope à l'échelle de toute l'œuvre. Je ne peux ici indiquer que quelques exemples. David Bell n'est pas parti à l'armée à cause d'un genou trop faible. Mais la guerre est présente avec les souvenirs du père du narrateur qui a combattu dans le Pacifique, avec une scène du film réalisé à Fort Curtis évoquant des soldats américains prisonniers des Japonais, avec Brand le jeune vétéran du Vietnam, obnubilé par les bombardements au napalm sur les villageois. Le mariage est présenté comme un échec fatal plus ou moins accentué: David et Meredith se marient trop jeunes, David n'avait pas achevé ses études universitaires. «C'était une très jolie fille blonde, avec des petits seins et une démarche élastique de cheerleader.» Son job au Network le conduit à de multiples rencontres féminines. «Je suppose que j'aurais été plus heureux au lit avec Wendy Judd» dit-il de cette fille dont l'ambition «était d'être engagée comme figurante dans un film technicolor à gros budget (…) Wendy était une vraie Californienne.» David et Meredith divorcent mais se revoient... car elle revient habiter dans le même immeuble que lui à Manhattan. L'american way of life est marqué par l'automobile et la publicité. Le narrateur s'enflamme pour sa «Mustang rouge, véhicule infiniment plus religieux que la T-bird que j'avais eue à l'époque du collège.» Fier de sa profession, la publicité, le père du narrateur collectionne des court-métrages publicitaires et en gave ses enfants durant leurs loisirs. Plus tard, un camarade de faculté, Glenn Yost, discute publicité avec David. «Qu'est-ce qu'un bon publicitaire? — Il sait faire décoller la marchandise des rayons.» Le style de vie américain est l'objet de critiques plus fréquentes que profondes. Le narrateur ironise sur les réceptions du milieu new yorkais des media (c'est l'ouverture du roman) comme sur celles qui se tiennent chez ses parents. Le mythe de l'Ouest — «vers l'ouest, vers notre destinée manifeste» et çà ne m'a pas paru ironique — s'oppose à la réussite bourgeoise de la Côte Est, et même le papa directeur d'agence de publicité est fier de sa collection de selles de cowboy. Dans cette Amérique puritaine, les étouffants dimanches en famille à Old Holly, après l'office religieux, sont l'objet d'une description très réussie. Alors que le roman a été écrit en pleine époque de la "révolution sexuelle", les scènes évoquant la nudité et le sexe contrastent bien sûr avec ce puritanisme, mais elles n'apparaissent pas toujours comme une libération ni un épanouissement pour leurs acteurs. Une seule preuve: la scène d'amour avec Sullivan l'artiste déjantée est entrecoupée du mot: «abomination». Le décor défraîchi du motel de Fort Curtis n'incitait d'ailleurs pas à la joie!
   • En somme, cette coupe à travers l'Amérique dresse un état des lieux assez ambigu. Et si David Bell a été un loser, qui a perdu son job et abandonné la télévision, il semble au bout du compte qu'il soit devenu un écrivain. Comme DeLillo.
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critique par Mapero




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Road-movie
Note :

   "Americana" est le 1er roman de Don DeLillo, dont il déclara plus tard dans une interview: "Il s'agissait d'une déclaration privée d'indépendance, une déclaration de mon intention d'utiliser le tableau d'ensemble, toute la culture." On y trouve déjà les thèmes et la vision qui font l'intérêt de l'œuvre de DeLillo.
   
   La première partie nous permet de faire la connaissance de Dave Bell, le personnage principal. C'est un Yuppie de la plus belle eau. Il évolue dans un monde de "cadres dirigeants" théâtre d'incessants combats à mort le sourire aux lèvres, un monde où l'apparence et le statut sont tout, où nul ne songe à travailler et où le mensonge et l'intox règnent en maîtres.
   «La direction réclamait sans cesse des idées nouvelles; des mémos circulaient à tous les échelons, exigeant des concepts hardis et provocants. Mais j'appris que les idées nouvelles pouvaient signifier votre fin, à moins qu'on ne les enveloppe dans un sac en plastique. J'appris que la plupart des secrétaires étaient plus intelligentes que la plupart des directeurs (...)» 42
   Dave, manipulateur hors pair et roi des menteurs, s'y débrouille fort bien. DeLillo de son côté en réussit une peinture éblouissante. Le temps y file, très vite, et sans laisser la moindre trace.
   « Merry en parlait sans relâche pendant deux jours, et puis l'oubliait pour toujours. Nous n'avions pas le temps de nous rappeler les choses car il en survenait toujours d'autres -un nouveau film génial, un nouveau bistrot super, ou un restaurant, une boutique pour hommes absolument fantastique, une station de ski, une maison au bord de la mer ou un groupe de rock.» 41

   
   Si vous voulez apprécier DeLillo, il faut accepter de se laisser mener les yeux fermés. On passe beaucoup de temps avec lui à ne pas comprendre où l'on va. Si vous rechignez, exigez immédiatement du sens et des explications, vous n'irez nulle part, du moins, pas en sa compagnie. Il faut dire «On ne va nulle part? D'accord. Mais voyons ce qu'il nous raconte» et alors là, vous commencez à comprendre l'histoire. Une fois le livre terminé, on s'aperçoit que tout s'accordait et était organisé, dans l'œuvre régnait une unité et un sens. Mais pour lire DeLillo avec bénéfice, il faut aussi avoir une bonne mémoire et une lecture "efficace" car il vaut mieux ne rien négliger et oublier le moins de détails possible car beaucoup reviendront et feront sens plus tard. C'est en cela qu'il est juste de dire que DeLillo n'est pas d'une lecture facile. D'autant que chez lui, les clés, si elles sont bien là, sont souvent données entre deux lignes. Ainsi, vous lisez page 183 « Je commençais dans l'obscurité et finirais sans nul doute de la même manière. Mais quelque part entre début et fin, il y aurait une tentative d'explication de l'obscurité, ne fût-ce que pour moi-même, si étrange que pût être la forme choisie par cette explication, et sans considération des conséquences.», coincé au milieu d'un démarrage de journée un peu lent, et vous avez l'explication de tout ce qui va suivre mais déjà ces trois lignes sont passées et la journée se poursuit noyée dans ses détails.
   
   Notre Dave Bell va donc se trouver devoir partir vers les terres indiennes (ne lui demandez pas où c'est) pour réaliser un film pour sa boîte (un fournisseur de programmes télé) une belle promotion l'attend à son retour. Il ira avec trois amis dont l'un a un camping-car. Au bout d'un moment, il se met à filmer, alors qu'il n'y a pas encore le moindre indien en vue. Ce qui intéresse Dave (comme DeLillo), c'est le rôle et l'impact du film sur l'homme du 20ème siècle. C'est cela qu'il va tester et sur cela qu'il va réfléchir.
   
   La caméra donne le pouvoir, elle est un sceptre devant lequel tous -proches ou inconnus- s'inclinent.
   «  Il n'y aurait pas besoin de sang subtilement versé ni d'une longue campagne pour dominer un autre individu. J'avais la caméra et c'était suffisant. » 212
   et qui plus est,  « La caméra implique une signification là où il n'y en a aucune. »
    Quel soulagement que cet instrument!
    Il faut tout de même se souvenir qu'écrit avant 1977, l'action se situe avant l'explosion du numérique et de la nouvelle révolution qu'elle a entrainée dans nos modes de vie avec son "filmage" permanent. Mais tout ce que DeLillo a vu s'est révélé exact, c'est bien dans ce sens là que l'évolution s'est poursuivie.
   
   David Bell se met donc en route et la guérilla en entreprise devient un road movie. Si Dave demeure inchangé, l'optique elle, se modifie  «et tandis que nous traversions un tintamarre de trèfles et que nous longions les morbides villes grises, je percevais que tout était en harmonie, la terre effarée alimentait la radio convulsive, chaque mètre carré de la nuit explosait d'une unité cinétique, la logique au-delà du délire.» 181
   Et Dave en tirera les conséquences.
   
   Réflexions profondes sur le film, le temps et la défaite, sans oublier la publicité, presque tout était déjà dans ce premier roman et je l'ai beaucoup aimé. Vers la fin, à chaque fois que je le quittais, j'avais hâte de pouvoir le reprendre. C'est un signe, non? Et qui ne trompe pas.
   
   
   Extraits: (Régalez-vous)
   
   " Je vis un groupe de femmes autour d'un break. Il y en avait sept, qui entassaient des cartons et des sacs dans le coffre ouvert de la voiture. (…) Je pris la caméra (…) et visai les dames comme si je filmais. L'une d'elle me vit et tira aussitôt sa voisine par la manche, mais sans quitter des yeux la caméra. Elles agitèrent le bras. L'une après l'autre, les autres réagirent. Elles souriaient toutes en agitant la main. Elles paraissaient suprêmement heureuses. Peut-être sentaient-elles qu'elles se saluaient elles-mêmes, agitant la main dans l'espoir qu'un jour, si la preuve leur était réclamée de leur passage dans le temps, réclamée par leurs propres doutes, un moment pourrait être ravivé, où elles se tenaient sur une place éblouissante de soleil et étaient enregistrées sur le ruban de plastique transparent; et dans trente ans, le jour où cette preuve leur sera réclamée, on peut espérer que leur film sera en cours de projection quelque part, et qu'elles seront bien là, confirmées, en réincarnation chimique, agitant la main en direction de leur vieillesse, souriant de leur air rassurant aux décennies à venir, race d'éternels pèlerins sur une place de supermarché dans la lumière poussiéreuse du soleil, sept bras tendus dans un fabuleux salut à l'oubli de l'être. Quelle meilleure preuve (si même il en faut jamais) qu'elles ont vraiment été vivantes? A mon avis, leur bonheur était fait de cela, l'anticipation de cette preuve incontestable, sans rien à voir avec l'instant présent qui passerait avec tout le reste, dans ce que peut être le contraire de l'éternité." 223/4

critique par Sibylline




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