Lecture / Ecriture
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J'abandonne de Philippe Claudel

Philippe Claudel
  Meuse l'oubli
  Trois petites histoires de jouets
  La petite fille de Monsieur Linh
  J'abandonne
  Le bruit des trousseaux
  Les âmes grises
  Quelques-uns des cent regrets
  Le café de l’Excelsior
  Le rapport de Brodeck
  Le monde sans les enfants
  Les petites mécaniques
  L'enquête
  L'arbre du pays Toraja

Philippe Claudel est un écrivain et réalisateur français, né le en 1962.

J'abandonne - Philippe Claudel

Dons d'organes : vers une renaissance
Note :

   Ce livre nous entraîne dans l’obscurité profonde d’un personnage qui touche le fond de la douleur laissée par la disparition de sa femme. Il ne semble, désormais, porter en lui que “la laideur de ce monde” qui l’entoure. Les petits riens très sombres de son quotidien prennent une place exacerbée et un caractère plutôt glauque. Son univers lui paraît en tout point hostile, horripilant et le mène au bord de l’exaspération, du précipice dans lequel il est tout prêt à se jeter. Pas étonnant que, dans son état, sa profession de “contemplateur de larmes” lui soit insupportable.
   
   Parallèlement, l’intensité de l’amour qui le lie à sa fille est d’une pureté si pénétrante que j’y ai retrouvé beaucoup de ces vives émotions ressenties dans cet autre livre : “la petite fille de Monsieur Linh”.
   Néanmoins, la plume de Philippe Claudel est , ici, beaucoup plus caustique et son humour, bien que souvent grinçant, est vraiment perspicace. Cette dérision jubilatoire qui entoure l’univers trash de la baby-sitter donne un souffle non négligeable au texte.
   
   Apparemment, comme le soulignent certaines critiques, ce livre peut mettre en péril le choix du don d’organes et son interprétation est pour le moins divergente. Pour ma part, je reste convaincue qu’il en est un bel hommage, un subtil appel au don d’organes.
   Même si l’ensemble du livre peut laisser supposer l’inverse, la scène finale ne conduit-elle pas le personnage principal à une indéniable renaissance ? Lui qui nous avait entraînés tout au long du texte aux portes de l’abandon total. Et c’est cette femme éplorée qui vient de perdre sa fille de 17 ans, qui, par ses “actes”, va lui permettre de redevenir un être humain dans le monde des vivants. Elle lui fait ainsi don de cet espoir qui va les mener à nouveau, lui et sa fille, dans la beauté de la vie.
   
   Un livre très intense avec une plume bien perspicace
    ↓

critique par Véro




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Le vrai de la douleur
Note :

    Le narrateur est une «hyène», c’est-à-dire qu’il est chargé par un hôpital d’annoncer dans les familles la mort d’un de leurs proches afin de leur extirper le consentement d’utiliser le corps en vue de greffes d’organes. Il s’agit donc souvent d’êtres jeunes frappés par un accident. Il a un collègue très spécialisé et tous deux sont très différents. Le narrateur est dégoûté par son métier (il n’avait qu’à pas le faire!) et le monde tel qu’il est : la vulgarité reconnue et partagée, la bêtise, la haine ordinaire. C’est un Don Quichotte moderne, incompris par son collègue, bien intégré au système et supporter de football (un peu cliché : un supporter de foot est forcément vulgaire...)
   
   Le récit est en quelque sorte en deux tons : d’une part les considérations, les réflexions et les «aventures» du narrateur, et de l’autre la description d’une femme en face de lui qui vient de perdre sa fille de 17 ans, avec son chagrin, sa douleur, ses réactions dans lesquelles le narrateur veuf depuis peu revoit sa propre douleur face au monde et sa seule douceur fragile, sa petite fille de 21 mois.
   
    On assiste alors à une narration très originale à plusieurs voix, échos de ceux qui souffrent de la mort d’un des leurs, l’horreur moderne où la jeunesse est rendue servile au mercantilisme. Seule oasis possible, le vrai que l’on retrouve dans cette douleur qui ne triche pas et les êtres auxquels on se raccroche malgré tout. Pour le narrateur, la femme meurtrie se confond alors avec sa petite fille qu’il a peur de confronter au monde hostile, par un subtil effet de miroir : je vois ma douleur dans celle de l’autre.
   
    La fin d’une absolue cohérence montre le narrateur qui rend son collègue si fou de haine qu’il finit par prendre un coup et s’évanouit, soutenu par la femme en ayant le désir de ne vivre rien que pour sa fille.
   
   Ensemble superbe au style ciselé. Claudel sait mêler humour (un passage truculent de langage «jeune») et drame (description psychologique de la souffrance face à la mort).
    ↓

critique par Mouton Noir




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Une hyène
Note :

   En règle générale, on n’est pas à proprement parler franchement plié de rire lorsqu’on ouvre un roman de Philippe Claudel.
   
   Cependant, même dans les recoins les plus sombres du sous-sol de la conscience la plus ténébreuse, une petite lumière éclaire subrepticement l’âme, à la façon qu’une simple bougie rend une pièce vivante.
   
   Claudel sait, par on ne sait quel mystère (le talent sans doute), garder cet équilibre. Tout n’est pas tout noir dans le pire des mondes.
   
   Le narrateur est une hyène (surement un meilleur titre que le désolant "j’abandonne" choisi), autrement dit l’un de ces croque-morts un peu particulier qui ont la délicate mission, au sein d‘une structure hospitalière, de prélever des organes sur les corps victimes de mort violente pour qu’ils permettent à d’autres, à peine plus chanceux, de continuer à vivre. Seulement, une hyène n’en est pas moins un homme. Avec ses doutes, ses blessures, et ses joies aussi. Car cet équilibre entre la noirceur d’un monde en pleine déliquescence et cette petite lumière d’espoir est possible grâce à un petit être de 21 mois, la fille du héros. Tout le (court) roman s’articule donc en parallèle de trois récits entremêlés : cette mère qui vient de perdre sa fille, qui fait face aux hyènes, patientes, attendant le bon moment pour intervenir; les désillusions du narrateur (il faut reconnaitre qu’il n’a pas de chance entre une baby-sitter prototype de l’ado inculte et grossière, un collègue vaguement machiste et supporter du PSG et toutes ces infos matraquées par tous les médias qui banalisent l’horreur parce qu’elle se situe bien loin de chez nous et demeure trop gigantesque pour être appréhendée par un simple cerveau humain) et l’omniprésence de la fille que le héros imagine vivre sa journée, tranquille, bien loin de la rudesse d’un monde dégénéré.
   
   Cet équilibre, Claudel persiste à le maintenir coûte que coûte. On est brinquebalé entre le désespoir le plus funeste et cette petite lueur qui éclaire faiblement, mais qui réchauffe d’autant qu’elle demeure unique. Au fil des pages, on se met à réfléchir. Suis-je moi aussi un monstre d’égoïsme pour ne pas me rendre compte de tout ça? Suis-je à ce point conformiste que plus rien ne me choque? Quel pouvoir ai-je face à cet universel rouleau compresseur qu’est notre société dite moderne?
   
   Une fois encore, c’est une claque que nous inflige Philippe Claudel, histoire de nous faire comprendre que l’homme est un loup pour l’homme mais que l’espérance existe, persiste. Dans le regard innocent d’un enfant, par exemple.

critique par Walter Hartright




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