Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Lavinia de Ursula Le Guin

Ursula Le Guin
  L'autre côté du rêve
  Les dépossédés
  La vallée de l'éternel retour
  Lavinia

Ursula K. Le Guin est une importante auteure américaine de science fiction. Elle est née en Californie en 1929 et morte en 2018. Elle a aussi écrit de la fantasy.

Lavinia - Ursula Le Guin

Formidable SF mythologique
Note :

   «Une fille lui restait, seule héritière de sa maison et de ses vastes domaines, déjà mûre pour le mariage, bien en âge de prendre un époux. Plusieurs princes du Latium et de l'Ausonie toute entière briguait son alliance.»
   
   Mais Lavinia, elle, suivra les présages qui disent qu'elle sera l'épouse d'un étranger venu d'au-delà les mers et avec qui elle posera les fondations d'un empire. Au prix de la guerre et du deuil, car Enée remonte le Tibre pour accomplir son destin et vivre le peu de temps qui lui reste à vivre,
   
   Lavinia parle, ou prend la plume. En tout cas, elle livre sa parole, elle, personnage de papier, si mince que son destin tient en quelques lignes, écrasée par la gloire et la tragédie de son époux, par Troie, Hélène et les flammes qui ont tout ravagé. Lavinia si pâle au regard de la geste des héros, dont le poète se rend compte trop tard quelle magnifique héroïne elle est. Aurait pu être. Car on ne sait guère au fil des pages où se séparent réalité et fiction, si Lavinia vit et respire entre deux lignes d'une histoire qui ne fait que l'effleurer, si elle est et se perd dans les phrases de ce fantôme qui se confond et qui est, peut-être le poète qui lui a si mal donné vie. Tout en finesse, Ursula K. Le Guin introduit à une réflexion qui se poursuivra tout au long du roman sur la fiction, ses liens avec le réel, et sa puissance.
   
   « A ce que j'en sais, c'est mon poète qui m'a rendue réelle. Avant qu'il n'écrive, j'étais une silhouette perdue dans la brume, guère plus qu'un nom dans une généalogie. C'est lui qui m'a donné la vie, qui m'a donné une identité et donc la capacité de me souvenir de ma vie, de mon identité; et mes souvenirs sont très nets, liés à de riches émotions qui s'imposent à moi alors que j'écris, peut-être parce que les événements dont je me souviens n'accèdent à l'existence que lorsque je les écris, ou lorsqu'il les écrit.»

   
   C'est une sorte de magie, magie des histoires ou magie de ce monde où les dieux et les oracles parlent, où Lavinia écoute cette ombre, le poète, qui lui raconte Enée, Troie, Didon, et quelques bribes du futur, qui regrette de ne pas l'avoir vue avant de la rencontrer au seuil de sa propre mort. On est pris de vertige par moment, à ne plus savoir s'il noue le destin de Lavinia en lui révélant des bribes de son avenir ou s'il joue le jeu d'une histoire déjà écrite et à tenter de deviner ce que sont ces événements qu'il n'a pas eu le temps décrire et qui adviennent dans les interstices de son poème. Magie en tout cas de la plume d'Ursula Le Guin (mention spéciale à la magnifique traduction de Marie Surgers) qui déroule sous les yeux de son lecteur le Latium et ses coutumes, ses guerres, sa religion, ses hommes et ses femmes qu'on sent presque respirer, entremêlant dans ce décor d'une immense richesse et d'une grande justesse, le récit de Virgile et le sien. On sent tout l'amour qu'elle a pour le poète, sa connaissance de l'Antiquité et l''envie qu'elle a de partager tout cela.
   
   «Lavinia» est un texte dense, qu'on ne quitte qu'à regret tant on s'est attaché aux personnages, tant il est prenant, tant il y a à y puiser. De manière assez surprenante quant on se souvient des récits de Virgile, Homère, de la mythologie, ou même du cycle du Latium de Thomas Burnett Swann, le sur-naturel n'est présent que par petites touches: pas de dieux et de demi-dieux, de forces surhumaines, d'éclairs et de nymphes dans la forêt d'Albunea. Mais la piété, les rituels, les oracles auxquels tous se soumettent, les mystères, des croyances et une pratique dont on découvre les subtilités entre révérence à la terre, au foyer, aux ancêtres et acceptation du destin dans laquelle parfois se cache la liberté. C'est le cas pour Lavinia, magnifique personnage féminin, complexe, sensible, forte, qui choisit d'accepter l'oracle du poète et se révolte ainsi contre la volonté de sa mère Amata, de son peuple, et des princes. Ce n'est pas la moindre des contradictions que de se révolter pour se soumettre à un destin et à un homme, et cela malgré le prix que l'on sait lourd de sang et de culpabilité. A travers elle, Ursula k. Le Guin dépasse l'image qu'on a souvent du statut des femmes dans l'antiquité comme étant à peine plus que des esclaves, passant d'une tutelle à une autre. Des femmes grecques, on ne saura rien de plus que ce que les rodomontades d'Ascanius laissent apparaître et que ce qu'on voit de la première épouse d'Enée et des troyennes semble démentir. Des étrusques et latines, on voit des femmes composant chacune à leur manière avec les règles sociales, la maternité, les époux que le sort ou leur famille leur ont donnés, l'esclavage pour certaines. Sans dissimuler la dureté de la condition féminine, elle dit la possibilité de l'amour paternel, de l'amour entre deux époux, la possibilité d'intervenir en politique, dans la guerre même, de gagner ou de perdre des combats. A travers Lavinia, Ursula K. Le Guin dit la possibilité et la difficulté d'un entre-deux qui soit, entre la soumission et le rejet, une cohabitation harmonieuse, mais aussi la complexité des relations sociales.
   
   Tous les personnages, masculins comme féminins sont à l'image de Lavinia, aussi complexes, déchirés entre leur devoir et leurs désirs, parfois perdus, parfois affaiblis, à l'image du roi Latinus débordé par son épouse et une guerre qu'il ne parvient pas à éviter, d'Enée qui porte la culpabilité de ses déchaînements guerriers ou de son fils Ascanius incapable d'assumer l'héritage de son père.
   
   C'est un texte tout simplement superbe, débordant, dont les accents réalistes permettent une plongée au cœur d'un monde antique finalement assez peu connu. Un gros coup de cœur.
    ↓

critique par Chiffonnette




* * *



Boum, quand notre cœur fait Boum
Note :

   "Comme Hélène de Sparte, j'ai causé une guerre..."
   
   Sola domum et tantas servabat filia sedes, iam matura viro, iam plenis nubilis annis. Multi illam magno e Latio totaque petebant Ausonia...

   
   Au commencement était L'Enéide. (Et le Nutella, oui, aussi.)
   Puis vint le sublime billet de Chif'.
   Une amie m'a alors offert ce bouquin avec ce panache qui la caractérise.
   Il a ensuite traîné 6 mois dans la PAL (ce qui est l'épreuve que subissent tous les nouveaux arrivants: s'ils survivent, ils sont lus, c'est d'une violence inouïe, je vous l'accorde).
   Et au final, il y a un coup de cœur. Un vrai. (Et chez moi ils sont rares, comme vous le savez bien chers happy few.)
   
   Dans L'Enéide, Virgile ne cite Lavinia qu'une fois et il ne lui donne jamais la parole. La fille de Latinus, roi du Latium, décide donc de la prendre et de raconter sa vie: son enfance marquée à jamais par la folie de sa mère qui pleure ses deux fils morts, sa piété, les présages qui disent qu'elle épousera un étranger venu d'au-delà des mers et qu'ils poseront les fondations d'un grand empire à venir, l'arrivée d'Enée, la guerre qui s'ensuit, leurs trois années de bonheur, sa mort, l'éducation de leur fils, Silvius, par cette mère louve qui se cache dans les bois...
   
   Ursula Le Guin, auteur que l'on ne présente plus, réinvestit à sa manière les six derniers chants de ce long poème que Virgile lui-même jugeait inachevé et nous apporte son éclairage, forcément original, sur l'établissement d'Enée en Italie. Tout dans ce roman m'a touchée, son atmosphère extrêmement particulière, l'amour de la terre, la simplicité de la vie quotidienne, l'acceptation du destin, et, plus que tout, la réflexion sur les pouvoirs de la poésie et du poète (les passages à Albunea avec le fantôme de Virgile sont sublimes) et le destin des héros. Magnifique.
   
   (Ce roman a été récompensé en 2009 par le prestigieux Locus Award.)

critique par Fashion




* * *