Lecture / Ecriture
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Le front russe de Jean-Claude Lalumière

Jean-Claude Lalumière
  Le front russe

Le front russe - Jean-Claude Lalumière

Tout simplement désopilant
Note :

   Enfant, ce fils unique passe des heures à regarder le papier peint kitsch du mur du séjour de ses parents, tout en feuilletant quelques Géo grâce auxquels il voyage aux quatre coins du monde. Il n’a que cinq numéros prêtés par son oncle mais les connait par cœur et rêve de contrées lointaines. C’est donc tout naturellement qu’adulte, il passe un concours et intègre le ministère des affaires étrangères avec l’envie de parcourir le monde. «Inutile encore de vous décrire ma déception lorsque me parvint le courrier du ministère sur lequel ne figuraient que des postes en administration centrale, à Paris, au quai d’Orsay, dans le VIIème arrondissement. Mes rêves de voyage se dégonflèrent comme les coussins d’air d’un naviplane resté à quai. Je n’avais pour choix que celui du service dans lequel je serai affecté.» Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il décide d’utiliser ce premier poste comme un tremplin pour un avenir plus glorieux. Mais l’attaché-case en cuir noir, doté d’un système de fermeture à code, piètre réplique de la «valise diplomatique» que sa mère lui a acheté et qu’il traine avec lui le premier jour aura raison de ses aspirations…
   
   Car cette nouvelle vie se révèle bien différente de ses aspirations. «Le premier septembre tombait un vendredi. J’allais donc commencer ma carrière par un départ en week-end». Ne sachant comment se présenter, gauche car n’ayant jamais vraiment quitté le giron maternel malgré ses rêves d’aventures, il ne cesse de se poser des questions d’autant que l’accueil est plutôt glacial et aux antipodes de ses espoirs les plus fous.
   
   Un livre drôle comme on en trouve rarement, sans prétention, mais néanmoins excellent, qui fait passer un très bon moment et m’a fait penser à «Le Patrimoine de l’humanité  de Beaujon qu’on trouve aussi aux éditions Dilettante, qui nous offre une fois de plus un super objet livre, à la couverture magnifique mais aussi une histoire désopilante. Le provincial qui débarque à la capitale, le «vieux garçon» avant l’âge, la recherche d’un appartement «Ma mère se demandait comment j’allais pouvoir survivre dans un espace si limité», la visite chez Ikea pour se meubler, jusqu’à l’affectation dont personne ne veut « le front russe », qui se trouve dans une annexe derrière la gare d’Austerliz. «On vous envoie sur le front russe, c’est vache pour un nouveau». Bref, je me suis régalée.
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critique par Éléonore W.




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Un humour grinçant plutôt réjouissant
Note :

   C’est l’histoire d’un jeune homme qui nous propose un "voyage dans le temps" motivé par "l’absence de motifs sur les murs de [s]on présent" (p. 15). Il entre au ministère des Affaires étrangères, mû par "l’envie de parcourir de monde" (p. 18) et par une solide ambition. Il déchante très vite. Un objet fatidique – cadeau (empoisonné) de sa mère – l’envoie tout droit sur "le front russe", au "bureau des pays en voie de création / section Europe de l’Est et Sibérie" (p. 46) situé dans le XIIIe arrondissement de Paris. Il y découvre un personnel singulier.
   
   La lecture du "Front russe" a été un moment de bonheur unique: j’ai beaucoup ri à l’occasion de certains épisodes, appréciant tout particulièrement l’humour grinçant de l’auteur.
   
   Le narrateur nous convie à un "voyage dans le temps" où alternent des épisodes truculents de son entrée sur le marché du travail au ministère des Affaire étrangères et quelques souvenirs d’enfance au goût particulièrement aigre et amer.
   
   Du récit de ses souvenirs d’enfance, le lecteur comprend que le narrateur, enfant unique, s’est senti mal aimé par ses parents, rejeté ensuite par ses camarades d’école puis par la gente féminine, en témoignent ses expériences amoureuses catastrophiques. Le passage suivant montre comment le jeune homme use de son intellect comme paravent protecteur à ses émois et au langage de son corps dans un moment crucial, celui du premier passage à l’acte érotique:
   "C’est donc dans l’obscurité que je dus retrouver mon chemin, à tâtons, me figurant sans cesse la planche anatomique longuement étudiée la veille. Je palpai délicatement, à la surface d’abord, puis fouillai plus en profondeur, cherchant désespérément un truc qui, au toucher, ressemblât aux détails présentés dans le livre de biologie. Après quelques minutes d’exploration infructueuse de sa géographie intime – rien ne semblait être à sa place là-dedans – Camille, plus aguerrie que je ne l’étais, me demanda si j’avais perdu quelque chose." (p. 106)

   
   L’écriture est simple, sobre, tout en étant très soignée et travaillée. L’humour caustique fait mouche et la maladresse naïve du narrateur m’a semblé touchante. Un autre passage est particulièrement drôle, quand le narrateur témoigne de son incapacité à s’adonner aux sports collectifs, préférant se réfugier dans une analyse pointue de la signification des entrelacs de lignes figurant les différents terrains de sport:
   "Je subissais chaque fois cette épreuve difficile avec résignation et j’attendais mon tour en observant l’entrelacs des différents terrains de sport qui se superposaient sur le sol tels les géoglyphes de Nazca, ces figures dans le désert péruvien qui ne prennent sens que vues d’avion." (p. 47.)

   
   Un dernier épisode de l’enfance du narrateur m’a semblé particulièrement mémorable: il s’agit des excursions vers les Pyrénées avec ses parents, son père étant au volant, porteur de deux caractéristiques invalidantes pour l’enfant: la fumée de ses Gitanes et son mode de conduite citadin. La conséquence était récurrente: "Mes problèmes gastriques se manifestaient en général après le cinquième lacet" (p. 230). L’épisode est raconté avec un ton qui se veut objectif mais qui laisse filtrer une amertume certaine.
   
   La vie professionnelle de fonctionnaire qui attend notre narrateur n’est guère plus brillante. Chaque découverte que lui réserve le monde du travail est source d’une réflexion désenchantée, à l’image de celle qui concerne les pots:
   "Le pot est au monde du travail ce que la boum était à notre adolescence: une occasion récurrente, régulière, rassurante, d’oublier la tristesse et la monotonie de l’année qui s’écoule avec lenteur jusqu’aux prochaines grandes vacances en y introduisant des moments de communion, d’entrain forcé autour de boissons et de nourritures incertaines." (p. 189)
   
   Les absurdités administratives sont également épinglées, en témoigne un échange de mails kafkaïen autour d’un pigeon mort dont la décomposition inéluctable gâche le travail du narrateur. L’auteur propose par moment une satire savoureuse de l’avarice. Le passage suivant laisse la parole à des touristes qui détournent des catastrophes à leur profit:
   "Il me raconta aussi qu’ils avaient pris l’habitude, lui et sa femme, de partir chaque année dans un pays victime d’une catastrophe.
   "Cela permet de bénéficier de prix très bas, précisa-t-il. Nous avons fait New York en 2001, Bali en 2002 et Madrid après les attentats de la gare d’Atocha. Sans oublier la Thaïlande, en 2006, juste après le tsunami."" (p. 140)

   
   Le narrateur se lance alors dans une réflexion désabusée qu’il s’efforce d’étayer par des considérations historiques:
   "Je n’osai rien répondre. J’imaginais l’album des photos de vacances de mon interlocuteur. Lui ou elle souriant au milieu des décombres. Le monde était en solde. C’était la loi du marché adaptée à la découverte de la planète. Déjà Christophe Colomb n’avait découvert l’Amérique que parce qu’il cherchait une route plus économique pour atteindre les Indes." (p. 140)

   
   Au final, il apparaît que le narrateur est un véritable looser, qui a subi de nombreuses mésaventures: il souhaitait voyager, accomplir dans le réel des aventures qu’il s’était plu à imaginer durant son enfance en parcourant les rares "Géo" que son oncle Bertrand lui avait donnés. Une ambition ratée? Ainsi qu’il le souligne, p. 15:
   "Adulte, je passe le plus clair de mon temps dans un bureau dont les murs sont blancs, d’un blanc qui favorise l’introspection mais qui n’offre guère d’étayage à la construction de mondes imaginaires ou à l’évocation de paysages réels vers lesquels, enfant, je m’évadais volontiers."

   
   Un livre qui explore avec brio l’absurdité de la vie, la quête de sens, sous l’angle de l’humour, le plus souvent caustique, qui laisse filtrer, en creux, le tragique de l’existence. Le lecteur rit, certes, mais ce rire reste amer et rend encore plus poignants les échecs répétés du narrateur. Une écriture travaillée au plus près, une construction intéressante qui permet de maintenir l’attention et l’intérêt du lecteur, entre souvenirs d’enfance (qui surgissent à la conscience du narrateur de manière insolite) et découverte du monde du travail. Un vrai coup de cœur!

critique par Seraphita




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