Lecture / Ecriture
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Brooklyn de Colm Toibin

Colm Toibin
  La bruyère incendiée
  Brooklyn
  Le bateau-phare de Blackwater
  L'épaisseur des âmes
  Désormais notre exil
  Bad Blood
  Le Maître
  Le testament de Marie
  La couleur des ombres
  Nora Webster

Colm Tóibín est un écrivain irlandais né en 1955.

Brooklyn - Colm Toibin

Désormais son exil
Note :

    Colm Toibin est un de mes auteurs de chevet et je crois avoir presque tout lu de sa production romanesque et c'est pourquoi j'ai intitulé cette chronique à la manière d'un de ses titres. "Brooklyn" est un très beau roman, sur un thème très classique en littérature irlandaise, celui de l'exil de la verte Erin pour l'Amérique. On se souvient par exemple de la suite "Les cendres d'Angela" de Frank McCourt..
   
    D'une grande limpidité "Brooklyn" est le livre de la vie d'Eilis, jeune femme d'Enniscorthy, comté de Wexford au sud-est de l'Irlande dans les années cinquante, conduite à partir pour New York car l'Irlande a toujours été une terre de départ et pas seulement pendant la célèbre famine. Eilis est une femme simple, sans calcul et un peu complexée par sa sœur Rose, plus brillante. Le Père Flood, jamais très loin le personnage du prêtre dans ces années, lui a trouvé un travail de vendeuse à Brooklyn. Après une traversée atlantique ventre à terre au sens propre pour cause de mal de mer Eilis s'adapte assez bien à sa vie à Brooklyn, qui n'est pas Manhattan, calmement sans nostalgie écrasante mais avec une foule de petits mal-être quotidiens même si la communauté irlandaise est plutôt (trop) bien récréée. On assiste ainsi aux journées de travail d'Eilis au magasin, à sa vie dans une pension irlandaise comme il se doit, aux bals paroissiaux du vendredi soir. La vie d'Eilis ne se passe pas si mal somme toute. Elle tombe amoureuse. enfin ça y ressemble.
   
    Obligée de revenir à Enniscorthy Eilis se pose des questions sur sa vraie place. Est-elle là en Irlande près de sa mère? Est-elle à Brooklyn? Comment se départir de cette dualité qui ne satisfait aucune part d'elle-même? "Brooklyn" n'a rien d'un sombre mélodrame. Je ne suis pas tout à fait certain que le terme roman convienne tout à fait à ce livre où il ne se passe que peu d'évènements, où court sur ces deux années de la vie d'Eilis un fugace sentiment, comme à la porte d'un bonheur ordinaire, déjà magique. Mais la vie décide, bizarre et parfois à notre propre détriment. En 300 pages l'immense auteur qu'est Colm Toibin nous a fait vivre au plus près, au cœur même du cœur d'Eilis, sans passion fatale, sans vrais heurts, sans invectives mais avec une acuité rare un petit bout d'existence, celle d'une Irlandaise des années cinquante qui ne sait pas toujours comment orienter sa nouvelle et encore relative liberté.
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critique par Eeguab




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De l'Irlande aux USA
Note :

   Eilis Lacey est une jeune Irlandaise des années cinquante qui termine ses cours de comptabilité au début du roman et vit sans histoire entre sa mère, veuve, et Rose, sa sœur aînée, célibataire très courtisée qui subvient seule aux besoins de la famille. Les fils, eux, ont dû s’exiler en Angleterre. C’est la misère en Irlande et Eilis ne réussit pas à trouver du travail. Elle doit à son tour partir en Amérique, à Brooklyn, dans la communauté irlandaise. Elle vit dans une pension pour jeunes filles et travaille comme vendeuse dans un grand magasin sous la surveillance et la tutelle d’une patronne et d’un prêtre catholiques très stricts qui maintiennent les contacts avec le pays d’origine.
   
   Après un passage à vide où le mal du pays la rend malade, Eilis finit par s’adapter à la liberté et aux nouvelles modes américaines. Ses liens avec l’Irlande se distendent; elle rencontre un jeune Italien charmant et entreprenant qui l’aime et la reçoit dans sa famille où elle est la bienvenue. Elle se sent heureuse, appréciée et bien considérée dans son travail. Elle reprend même des cours de comptabilité et obtient une promotion. Tout va pour le mieux lorsqu’elle apprend une très mauvaise nouvelle concernant sa sœur. Elle se sent obligée de retourner en Irlande où peu à peu elle oublie Brooklyn et les liens qu’elle y a créés. Un nouvel amoureux se manifeste, un bon parti, très riche qui la dédaignait auparavant. Elle a tendance à oublier son amour d'Amérique et envisage de rester sur l’île mais le passé la rattrape et un coup de téléphone la rappelle à l’ordre.
   
   J’ai beaucoup aimé ce roman où on suit presque pas à pas l’héroïne, une jeune femme typique de ces années-là, très loin des habitudes et de l’éducation actuelles, une véritable héroïne du quotidien. Elle semble tout d’abord très effacée, modeste, banale, discrète, sans grande personnalité, écrasée entre sa mère si fière et digne malgré la misère mais rigide et silencieuse et Rose, sa sœur rieuse et séduisante mais toute dévouée à sa famille. Peu à peu on découvre une Eilis plus sûre d’elle, plus indépendante, plus légère, plus responsable aussi.
   
   J’ai surtout apprécié la maîtrise de l’auteur dans l’approche de ses personnages. J’ai fini par les connaître tous de très près, même les plus secondaires, comme si moi-même j’étais devenue une des protagonistes de l’histoire, une de ces présences silencieuses dont Eilis est entourée, qui ne disent jamais rien mais qui savent tout de sa vie cependant, dans les moindres détails. Le nœud de l’histoire se trouve là d’ailleurs, dans le poids de la communauté qui pèse sur chaque destin de ces exilés les rappelant aux règles et aux rites de leur lieu de naissance. Il n’est pas si facile de se libérer complètement de son passé et de ses origines.
   
   Un beau roman.
   
   "Personne de sa famille ne pouvait l'aider. Elle les avait tous perdus. Ils ne seraient jamais informés de ce qu'elle endurait en ce moment; elle n'en parlerait pas dans ses lettres. Et pour cette raison, comprit-elle, ils ne sauraient plus jamais vraiment qui elle était. Peut-être ne l'avaient-ils jamais su, songea-t-elle aussitôt après. Car si ç'avait été le cas, ils auraient deviné ce que ce départ signifierait pour elle."

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critique par Mango




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La déchirure du départ
Note :

   Entre l’Irlande des années 50 et Brooklyn, où elle est pratiquement exilée, Eilis Lacey va devoir trouver sa place et le sens de sa vie. Quelle est la part du libre-arbitre pour une jeune fille d’origine très modeste, élevée par sa mère et sa sœur aînée, Rose ?
   
   Le roman dresse d’abord le tableau sociétal d’une famille ordinaire, dans une petite ville du Sud-est de la République d’Irlande. Colm Tòibìn évoque sa ville natale, l’emprise des traditions et du conformisme, les conventions sociales, les difficultés d’une société où le niveau de vie est laminé par la menace du chômage. Évitant tout pathos, l’auteur dresse l’état des lieux tel qu’il est ressenti par son héroïne, une toute jeune fille, admirative de l’aisance acquise par sa sœur aînée. Rose travaille et dispose d’un salaire suffisant pour aider leur mère devenue veuve très tôt. Rose incarne le futur, elle est moderne, autonome, même si en fait nous allons découvrir qu’elle se sacrifie à sa mère. Aussi presse-t-elle Eilis, comme tout le monde, de quitter la petite ville pour rejoindre Brooklyn et sa communauté irlandaise sous la tutelle morale du Père Flood pour s’offrir au moins un avenir.
   
   Ce roman raconte la déchirure du départ, le courage d’affronter l’inconnu et la nostalgie tenace des racines coupées. Bien que situé dans les années 50, le sujet reste d’une actualité brûlante si l’on songe aux millions de personnes jetées sur les routes d’Europe en quête d’un meilleur ailleurs.
   
   Par de très brèves allusions, l’exil économique forcé des frères Lacey en Grande-Bretagne, le poids des conventions sociales qui gèrent même les relations amoureuses, l’autorité naturellement admise de l’Église en la personne bienveillante du père Flood, Colm Tòibìn montre avec justesse combien nos choix sont entravés. Mais il offre à Eilis la force de rebondir grâce à l’autonomie de jugement que son déracinement douloureux lui apporte. Tel est le prix de l’affranchissement, et le dépassement des préjugés inhérents à chaque groupe social. L’arrivée à Brooklyn est difficile, la micro-société recréée dans la pension tenue par la veuve Kehoe semble bien rebutante avec son lot de jeunes femmes obligées au vivre ensemble sous la férule artificielle de la maîtresse des lieux. Moins naïve qu’elle apparaît aux yeux de ses co-pensionnaires, Eilis gagne progressivement sa place dans ce nouveau monde. Les tuteurs moraux que représentent le Père Flood et la veuve Kehoe sont esquissés avec subtilité, ce sont eux qui permettent en fin de compte à la jeune femme de se tracer une ligne de conduite. Jusqu’à ce qu’un drame la rappelle au pays.
   
   Cette dernière partie du roman est poignante. À peine sortie du deuil de l’Exil, Eilis est confrontée à une autre perte, nouveau deuil qui la ramène en Irlande. Elle y découvre à quel point sa mère, incarnation de l’ancien monde, est pesante. Entre réconfort des retrouvailles avec ses amis, où elle bénéficie d’un regard valorisant, et culpabilité de trahir l’attente de ceux qui l’ont accueillie là-bas, que va choisir Eilis ? Ce retour à Enniscorthy représente un nœud drastique. Eilis est tentée par le retour, déchirée par la responsabilité de la parole donnée. Jusqu’aux dernières pages, il est difficile de connaître le sort que se réserve la jeune femme. Ce sera pour elle comme pour chacun de nous, l’obligation de s’imposer un choix, si douloureux et contraignant soit-il. L’occasion pour Colm Tòibìn, qui se fonde sur sa propre expérience, de démontrer combien chaque étape franchie recèle en même temps l’impossibilité de retour en arrière.
   
   Le film Brooklyn sort justement sur nos écrans. Cette adaptation, que je n’ai pas encore vue, souligne, semble-t-il, l’histoire d’amour entre Eilis et Tony, un jeune plombier d’origine italienne qu’Eilis rencontre alors qu’elle traverse une crise de Spleen. Cette option me semble a priori un contre-sens, car si Eilis évolue et s’affirme enfin femme grâce à Tony et à sa famille, le thème majeur du roman reste bel et bien la quête de son identité.

critique par Gouttesdo




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