Lecture / Ecriture
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La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel

Philippe Claudel
  Meuse l'oubli
  Trois petites histoires de jouets
  La petite fille de Monsieur Linh
  J'abandonne
  Le bruit des trousseaux
  Les âmes grises
  Quelques-uns des cent regrets
  Le café de l’Excelsior
  Le rapport de Brodeck
  Le monde sans les enfants
  Les petites mécaniques
  L'enquête
  L'arbre du pays Toraja
  C comme Le rapport de Brodeck T 1&2

Philippe Claudel est un écrivain et réalisateur français, né le en 1962.

La petite fille de Monsieur Linh - Philippe Claudel

Troublant, déconcertant !
Note :

   Fuyant son pays en guerre, M. Linh se réfugie en France emportant avec lui l’unique rescapée de sa famille, sa petite fille Sang Diû âgée de quelques mois. Désemparé, solitaire, il intègre un groupe de réfugiés qui l’isole encore davantage. Au cours de ses nombreuses errances dans ce monde inconnu et presque hostile qui lui échappe de plus en plus, M. Linh rencontre cependant un inconnu avec lequel il noue des liens purs et sans complexes. Une relation de confiance solidaire s’installe entre ces deux hommes autour de la petite fille de Monsieur Linh.
   
   Dubitative ?
   
   Oh oui ! Je l’ai été dès les premiers chapitres et pourtant je me suis sentie porter et mener jusqu’au bout sombrant probablement dans une forme de naïveté au fil de cette histoire d’une tendresse déconcertante.
   
   Au fil des pages, je me suis laissée convaincre de l’éventuelle priorité de l’auteur à ne privilégier que la profondeur des émotions liant ces deux hommes esseulés et tellement désemparés que seule leur rencontre retient dans la vie, et à ne pas parler vraiment de cette petite fille.
   
   L’espace, le temps sont épurés pour ne laisser place qu’à cette intense, pure et cruciale relation d’espoir.
   
   C’est après avoir tourné la dernière page, après avoir lu les toutes dernières phrases, que je suis restée troublée et déconcertée un bien long moment face à ma crédulité…
   
   Comme tout s’explique, il serait intéressant de recommencer le livre pour vérifier cette prouesse d’écriture dans laquelle je me suis laissée prendre sans retenue.
   
   Très fort, M. Claudel !
   ↓

critique par Véro




* * *



De l’Asie du sud-est à la France
Note :

   Petit roman bouleversant de sensibilité et d’émotion.
   
   Monsieur Linh, un vieillard, vient de perdre sa famille dans la guerre, dans un pays du sud-est de l’Asie (que Philippe Claudel ne nommera pas mais on pense au Viet-nam ou au Cambodge). Il ne lui reste que sa toute petite fille et l’on comprend qu’il a fui la zone et est évacué vers un pays, pas plus nommé, mais qui ressemblerait furieusement à la France.
   C’est sur le bateau qui l’emmène en exil qu’on fait la connaissance de Monsieur Linh :
   « C’est un vieil homme debout à l’arrière d’un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul désormais à savoir qu’il s’appelle ainsi.
   Debout à la poupe du bateau, il voit s’éloigner son pays, celui de ses ancêtres et de ses morts, tandis que dans ses bras l’enfant dort. Le pays s’éloigne, devient infiniment petit, et Monsieur Linh le regarde disparaître à l’horizon, pendant des heures, malgré le vent qui souffle et le chahute comme une marionnette. »

   
   La suite est le quotidien de réfugiés déboussolés qui débarquent en terra incognita, sans avenir ni perspectives, ballotés de services sociaux en dortoirs provisoires, coupés de relations humaines stabilisantes, … Monsieur Linh, accompagné de Sang Diu, sa petite fille, n’y coupera pas et Philippe Claudel nous brosse cela très bien : le dortoir misérable de transit dans lequel M. Linh cohabite avec deux familles, sa dépendance totale aux services sociaux, son non-avenir stérilisant …
   
   Seule petite lumière dans ces perspectives lugubres, la rencontre improbable avec Bark, monsieur Bark, gros homme un peu largué, qui vient de perdre sa femme et qui a une culpabilité évidente vis à vis du pays d’origine de Monsieur Linh. Philippe Claudel leur noue une relation faite de petits riens, de méprises et d’incompréhensions formelles mais de complicité et d’entente réelles. Il touche juste, à petits coups, et c’est très fort.
   
   Mais viendra le temps d’une affectation définitive pour Monsieur Linh et Sang Diu, les séparant de Bark, et là encore P. Claudel fait très fort. Très fort jusqu’à la fin pour laquelle une naïveté naturelle (Bienheureux les simples d’esprit, ils seront assis à la droite de Dieu !) m’a obscurci l’entendement et laissé tomber dans le piège. Pas vu venir et la surprise n’en est que plus belle !
   
   Philippe Claudel est habile et son écriture très naturelle, très «coulée». Un vrai petit bonheur.
   ↓

critique par Tistou




* * *



Les douleurs de l'exil
Note :

   Monsieur Linh est un vieil homme qui fuit les horreurs de la guerre ravageant son pays, cette ancienne Indochine française. Il embarque vers une autre vie en compagnie de sa petite fille, Sang Diû: il n'a pris que quelques affaires et une poignée de terre natale. L'ailleurs est devant lui, ses racines à jamais derrière lui. L'ailleurs est un port français où l'attend une chambre à partager avec deux familles. Monsieur Linh est solitaire, perdu dans cet inconnu qui lui semble effrayant, déstabilisant: tous ces gens qui s'empressent sans regarder autour d'eux, tête baissée, visage fermé. Il tient fermement le nourisson, toujours très sage, contre son coeur: Sang Diû est sa seule famille depuis que son fils et sa belle-fille ont été victimes d'une mine alors qu'ils étaient à la rizière, elle seule a survécu... un miracle.
   
   Un jour, l'ailleurs va venir à Monsieur Linh en la personne de Monsieur Bark, veuf inconsolable, qui chaque jour vient dans le parc où tourne le manège de sa défunte épouse. Malgré le barrage de la langue, ces deux solitudes vont apprendre à se comprendre, à s'apprécier, à s'estimer et à nouer des liens d'amitié. Monsieur Linh serre toujours sa petite fille dans ses bras, lui chantonne une chanson séculaire transmise par les femmes, dans son village. Une chanson qui se chante aux petites filles dès qu'elles font leur entrée dans le monde "Toujours il y a le matin/ Toujours revient la lumière/ Toujours il y a un lendemain/ Un jour c'est toi qui seras mère." La petite fille de Monsieur Linh est toujours sage, ne pleure jamais, même au café, même au restaurant. Il réduit en bouillie le riz des repas pour la nourrir, pour qu'elle prenne des forces, pour qu'elle grandisse et devienne une jolie jeune fille. Jamais elle ne refuse la bouillie, jamais elle ne fait de caprice.
   
   Monsieur Linh se souvient de sa vie au village, il songe aux traditions de son village, il rêve de cet endroit où tout le monde se connaît, où tout le monde se salue, où personne n'est un étranger pour l'autre. Il pense aux charrettes qui au rythme des buffles emmènent les paysans au marché, leur permettant de converser avec les passants qu'ils croisent en chemin. Quel étrange rapport au temps a cet ailleurs si pressé et si avare de discussions... sauf le dimanche où le temps ralentit l'espace d'un après-midi au parc.
   
   Monsieur Linh, un jour, est ausculté par un médecin. Et sa petite fille? Peut-elle être examinée par le médecin? Elle, si sage, si apaisée, elle qui ne crie et ne pleure jamais! Peu de temps après, on vient les chercher pour les emmener dans un autre endroit: le centre d'hébergement ferme. Monsieur Linh arrive dans un grand établissement où les résidents doivent porter un pyjama, sa petite fille est toujours contre son coeur, sage et patiente. La compagnie et les conversations de Monsieur Bark lui manquent... mais pourquoi l'empêche-t-on de sortir du beau parc? Monsieur Linh décide alors de sortir malgré tout... il suffit simplement de se faire oublier et de trouver le moment propice pour rejoindre Monsieur Bark.
   
   Monsieur Linh sort, sa petite fille dans les bras et marche longtemps avant de retrouver le banc où il s'assoit aux côtés de Monsieur Bark... mais Monsieur Linh, dans sa joie de voir à nouveau Monsieur Bark, a oublié que sur les routes de l'ailleurs, les charrettes tirées par les buffles ne sont pas de mise.
   
   Un roman d'une intense émotion où la rencontre entre deux hommes de cultures différentes apprend à se connaître, à se respecter et à aller au-delà la singularité. Philippe Claudel réussit un merveilleux portrait d'homme, et nous fait réfléchir sur la condition humaine et la capacité à accepter l'altérité, la différence et de s'en enrichir intimement... accepter l'autre: être digne d'être appelé "être humain".
   
   Un roman dont on sort ému au plus haut point: les digues se rompent en lisant le parcours de ce Monsieur Linh si attachant et si touchant dans son profond amour pour Sang Diû, sa petite fille.
   "La petite fille de Monsieur Linh" rejoint "Les âmes grises" et "Le rapport de Brodeck": une méditation sur la guerre et la cohorte d'inhumanités qui en découle mais aussi une lueur d'espoir dans les rencontres empreintes d'humanité des protagonistes de ces romans.
    ↓

critique par Chatperlipopette




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Tellement humain
Note :

   Monsieur Linh, rescapé de l’enfer, fuit son pays ravagé par la guerre. Il a tout perdu, sa famille comme ses biens, dans le bombardement de son village. Comme des milliers de ses concitoyens, il embarque sur un bateau qui l’emmène loin, très loin. À ses pieds, une maigre valise et dans ses bras, Monsieur Linh serre tendrement sa petite fille, l’enfant de son fils qu’il ne pouvait laisser derrière lui.
   Commence alors un étrange voyage et une installation précaire dans un foyer où les douleurs du déracinement deviennent aiguës.
   Heureusement, un jour, Monsieur Linh entreprend de sortir sa petite fille, si sage, pour lui redonner des couleurs. Il s’assied sur un banc au milieu d’un trottoir de la vaste ville où il n’a aucun repère. À ses côtés s’assied un gros homme qui engage la conversation. Monsieur Linh ne comprend pas un traître mot de cette conversation, mais les deux hommes communiquent par le fil de leur solitude respective. Peu à peu, de jour en jour, les deux hommes nouent un lien véritable, que les mots sont incapables de traduire.
   
   Philippe Claudel joue ici une partition étrange pour un écrivain : les mots n’ont plus de signification intrinsèque, et il se sert à merveille des contresens induits pour montrer que le véritable langage est celui du cœur :
   " Il (Monsieur Bark) se tait, jette un œil à l’enfant sur les genoux du vieil homme, puis il regarde le vieil homme engoncé dans ses couches de vêtements, et revient ensuite au visage de l’enfant :
   — “ Une belle petite poupée que vous avez-là. Comment s’appelle-t-elle? “ Il joint le geste à la parole, montrant l’enfant du doigt et relevant le menton d’un air interrogatif. Monsieur Linh comprend.
   — “Sang Diû , dit-il.
   —“Sans Dieu…, reprend l’homme, drôle de prénom. Moi, c’est Bark, et vous?“ et il lui tend la main.
   — “Tao Laï“, dit Monsieur Linh, selon la formule de politesse qu’on utilise dans la langue du pays natal pour dire bonjour à quelqu’un. Et il serre dans ses deux mains la main de son voisin. Une main de géant, aux doigts énormes, calleux, blessés, striés de crevasses.
   —“ Eh bien, bonjour Monsieur Tao Laï“ dit l’homme en lui souriant.
   — Tao Laï" répète une fois encore le vieil homme tandis que tous deux se serrent longuement la main." ( pages 25-26)

   
   À partir de ces quiproquos, on comprend bien que Monsieur Linh a perdu toute maîtrise de son destin. L’amitié partagée de Monsieur Bark ne peut rien contre l’Administration. L’homme sans racines est encore ballotté, privé de son libre-arbitre. Seule la présence et les soins qu’il dispense à sa petite fille, toujours si sage lui permettent de tenir et d’échafauder un plan pour retrouver son ami. Cette détresse nous est rendue sensible par l’art de Philippe Claudel, qui transmet les sentiments avec une distanciation pudique. Le récit est organisé sous l’angle des pensées de Monsieur Linh, le lecteur est au fait des ressentis du personnage, mais Monsieur Linh subit et accepte à tout le moins l’énorme barrière du langage. Il comprend qu’il est moqué ou traité comme un objet, mais il affiche une résignation désespérée. Il s’agit bien en effet de la désespérance des déracinés qui nous mène au bout du chemin de Monsieur Linh.
   
   Un livre fort, pudique et profond sur un sujet tellement humain. Par sa capacité à dire tant avec des mots qui semblent juste effleurer la surface Philippe Claudel me séduit. Il apporte un regard inattendu et provocateur sur le sort de ceux qui n’ont pas la parole et les garde-fous psychologiques dressés pour contrer cette solitude particulière.

critique par Gouttesdo




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