Lecture / Ecriture
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Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik

Laurent Seksik
  Les derniers jours de Stefan Zweig
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Laurent Seksik est un médecin et auteur français né en 1962.

Les derniers jours de Stefan Zweig - Laurent Seksik

Biographie romancée grrrr...
Note :

   Je suis toujours troublée par les biographies romancées (entendez: je les fuis habituellement), mais je me suis trouvée avoir à lire celle-ci.
   Face à une biographie romancée, je me demande toujours sur quoi l'auteur s'est fondé pour les parties non strictement factuelles, pour son interprétation des évènements et pour les sentiments qu'il prête à chacun, pour les mots qu'il met dans leur bouche. S'est-il fié à son seul «feeling» ou s'en est-il tenu à une documentation sérieuse et longuement scrutée? Je préfère de loin, non, je n'admets que la seconde possibilité et, faute de savoir généralement à quoi m'en tenir, je m'abstiens des biographies romancées. Imaginez qu'une interprétation abusive me fasse enregistrer une vision fausse des choses. Non, seule une documentation au dessus de tout reproche et une totale maîtrise du sujet peuvent autoriser cet exercice. Et ce souci me préoccupait beaucoup pendant ma lecture, du moins jusqu'à la page 66. Arrivée là, la question se trouva réglée quand je lus quelque lignes extraites du journal intime de Stefan Zweig relatant son mariage avec Lotte et ayant pour but de montrer avec quelle négligence celle-ci était traitée:
    Mercredi 6 septembre 1940: Nous déjeunons rapidement, je me rase, puis le mariage sans cérémonie, une seule formule: on déclare prendre L.A. comme épouse légitime. Jeudi 7 septembre: le matin, une foule de petites affaires à régler»
   
   Il se trouve que juste avant d'attaquer le livre de M. Seksik, je venais de terminer les Journaux de Stefan Zweig, et dès que je lus cette citation, j'eus une impression bizarre: quelque chose n'allait pas. Je repris donc les textes de Zweig et y retrouvais le passage cité par Seksik. Premier reproche: pour ma part on m'a appris que lorsque l'on supprime des passages d'une citation on doit l'indiquer par quelques points de suspension entre parenthèses (…) Comment savoir autrement qu'il y avait une quinzaine de lignes entre la date et le «Nous déjeunons»? Lignes qui ne parlaient pas du mariage en effet, on pouvait donc s'en passer, mais bien de Lotte tout de même et qui rendaient la suite un peu moins abrupte. De même, le mercredi 7 ne se termine pas sur «épouse légitime» point final, mais ajoute tout de même (et là cela parle bien du mariage): «Voila qui suffit pour une journée! Un nouveau pas de fait vers l'ordre dans un monde d'éternel désordre.»
   Mais vous me direz peut-être que je chipote sur des détails (ce que je ne trouve pas du tout), mais alors que me direz-vous de cela: mon impression de départ était juste: quelque chose n'allait pas, car si tout cela se passait bien le mercredi 6 septembre, c'était en 1939 et non 1940 et là, je trouve qu'on arrive quand même à une erreur un peu trop grosse pour une biographie... même romancée, censée être lue, relue et passée entre les mains des correcteurs et éditeurs. D'autant qu'entre 1939 et 1940, beaucoup de choses avaient changé dans la vie de Zweig.
   
   Inutile de vous dire qu'après cela, ma gêne n'a fait que croître. Que penser de cette vision d'une Lotte totalement sous influence? C'est bien possible, évidemment, mais tout autant possible qu'elle ait souffert d'une neurasthénie tout aussi forte que celle de Zweig et partagé avec conviction ses élans autodestructeurs. Qu'en sais-je? Il semble ne pas y avoir beaucoup de documents pour nous renseigner là-dessus et pour ce qui est de m'en remettre à l'auteur, maintenant..., j'ai plutôt pris toute la suite avec circonspection.
   
   Chemin faisant, j'ai cependant beaucoup plaint ce pauvre Zweig, obligé de supporter tous ces longues déclarations de ses proches et même de parfaits inconnus qui débarquent pour les lui exposer, pratiquement seul moyen employé par l'auteur pour nous faire connaître son environnement social, historique, littéraire.
    Ah non, ça c'est de la fiction, il ne les a pas subies pour de vrai, tant mieux pour Stefan, mais le lecteur lui, n'y échappe pas.
   
   A côté de cela, j'ai eu une angoisse, quand on sait l'importance qu'a eue pour S. Zweig et sa pensée son amitié avec Romain Rolland, j'ai cru qu'on n'allait pas en parler du tout. Il m'a fallu attendre la page 150 sur 188 pour que son nom soit prononcé, ouf! Mais justice n'est pas rendue à leurs liens.
   
   Et pour finir, je me suis également trouvée en désaccord avec la vision de l'œuvre de Zweig donnée dans cet ouvrage. Après avoir estimé que toutes les nouvelles se terminent mal, il détaille plus loin:
    « Au final, c'étaient toujours de semblables et courts récits de passions exclusives, d'amours irrépressibles, de déchainements funestes. (...)* Oui, quel que fut le sujet de ses fictions, c'était toujours un peu la même musique. Les personnages tentaient de résister à leur passion. Une fois qu'ils y avaient cédé, leur mauvaise conscience les faisaient renoncer à la vie ou sombrer dans la folie.» (108)
   Vraiment? Je ne peux empêcher que me viennent à l'esprit des titres qui n'entrent pas vraiment dans ce schéma. Désolée.
   
   En conclusion: à réserver à ceux qui aiment les biographies romancées.
   Conclusion bis: quant à moi, on ne m'y reprendra plus. Et pour Zweig, lisez plutôt "Le monde d'hier".
   
   
   * (…) : convention typographique utile

critique par Sibylline




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