Lecture / Ecriture
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Les hommes sirènes de Fabienne Juhel

Fabienne Juhel
  Les bois dormants
  La verticale de la lune
  A l’angle du renard
  Les hommes sirènes
  La Chaise numéro 14
  Les oubliés de la lande
  Ceux qui vont mourir

Fabienne Juhel est une écrivaine française née en 1965.


* Interview dans la rubrique "Rencontres"

Les hommes sirènes - Fabienne Juhel

Très fortement conseillé
Note :

   Antoine a quarante ans, une femme, un petit garçon et un caillou au cœur. Un Défense de déposer des ordures sur une palissade au hasard d'une rue et il abandonne tout derrière lui pour aller voir la mer, et essayer de se réconcilier avec lui-même.
   
    "Les hommes sirènes " est un roman qui distille une petite musique insidieuse, comme un conte de fée cauchemardesque où les ogres et les bonnes fées ne sont que trop réels et dissimulés sous l'apparence presque toujours innocente de gens bien comme il faut. Pourtant, tout commence dans un univers familier: un bar, une maison, une famille, une ville de province qu'on devine un peu grise, en tout cas tranquille. On voit se dessiner une histoire somme toute banale de quadragénaire un peu perdu qui abandonne tout avec l'option enfant adopté. Je dois d'ailleurs l'avouer, au départ, la quatrième de couverture m'avait un peu échaudée: adoption, rescapés de camps de la mort, homme en décalage... Rien de bien alléchant si ce n'est la plume de Fabienne Juhel, qui m'a immédiatement séduite et m'a poussée à poursuivre ma lecture.
   
   Or, très vite, le roman surprend et déstabilise. Dès qu'Antoine revient sur son enfance en fait. Enfant indien adopté, ou faut-il dire acheté, par un frère et une sœur ayant survécu aux expérimentations médicales nazies, il grandit dans une atmosphère étrange, malsaine, malgré l'apparent bonheur que peuvent amener richesse, confort et éducation. Mais dans la maison aux 113 fenêtres, c'est une violence sourde qui règne, malgré la présence d'Eugénie la cuisinière dévote et du rebouteux, étrange vieil homme vivant dans une cahute au fond des bois, impuissants à compenser totalement une éducation menée par deux "parents" qui ne connaissent pas l'amour, les sentiments et qui façonnent l'enfant pour accomplir une tâche qu'on ne fait longtemps que deviner. Le drame d'Antoine, on le découvre au fil des pages, de son errance vers la mer et des rencontres faites sur la route, qui petit à petit vont le révéler à lui-même, lui permettre de réunir les pièces de son identité et d'accepter ses actes.
   
   On est pris dans les rets d'un récit où les moments de grâce, les petits bonheurs, l'espoir alternent avec l'horreur et la violence, ou la beauté, la poésie de la langue sortent renforcés de leur confrontation avec ce que l'humain a de plus sombre. Avec toujours, cette part de rêve, d'onirisme parfois qui donne le sentiment par moment de lire un conte où les loups ne sont pas toujours ce que l'on croit. Magistral donc, et très fortement conseillé.
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critique par Chiffonnette




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Entre ange et démon, ordures et nuages
Note :

   «Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordures!»
   Ce cri de Pascal mis en exergue est suivi à l’ouverture du récit par ce soupir de Baudelaire :
    "Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
   J’aime les nuages…les nuages qui passent…là-bas…là-bas…les merveilleux nuages!»

   
   Oserais-je dire qu’entre ces deux citations se situe toute l’histoire de ce quatrième roman de Fabienne Juhel qui se déroule exactement là, entre ordures et nuages, rêves ardents et réalité sordide? Il s'agit bien en effet du combat éternel et magistral de l'homme avec ses démons qui le poussent à fuir son passé et ses responsabilités et de sa lutte avec l'ange qui le séduit et l'attire toujours plus haut, toujours plus loin.
   
   L'homme ici s'appelle Antoine, du nom donné lors de son adoption par ceux qui l'ont acheté, le frère et la sœur, les Ténébreux, les "Alpha", des juifs rescapés des camps de la mort, riches mais sans affection. En réalité son vrai nom, c'est Abhra, l'ange, son nom d'indien navarro qu'il désire reconquérir.
   
   
   "Défense de déposer les ordures". "Il a suffi de cette mention , en apparence anodine, sur la palissade d'un chantier, pour qu'Antoine jette ses clefs dans une décharge et quitte femme et enfant."
Du milieu médical, une nouvelle décisive le pousse à tenter sa dernière chance pour retrouver enfin sa véritable identité. Pour cela, il traverse à pied toute la France, de Saint-Malo aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Les rencontres qu'il fera seront décisives et le réconcilieront peu à peu avec son douloureux passé. Le caillou-caillot qui bloquait son avenir éclate et disparaît laissant à nouveau place à "son rêve d'arche à la fin des temps, qui était la promesse d'une nouvelle ère. Mais Brian et Abhra voudraient d'abord aller voir les Indiens."
   
   Telle est la dernière phrase de ce beau roman dont les trois parties se nomment simplement: Le départ, Sur la route et "Le terme". C'est un très beau récit, plein de douleur, de noirceur mais aussi d'humour, d'amour, de sensualité et de lumière. Même la quatrième de couverture est juste et retenue, ce qui n'est pas le cas des billets des lecteurs-blogueurs, tous très élogieux et enthousiastes. Allez les lire: de telles chaleureuses approbations font réellement plaisir.

critique par Mango




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