Lecture / Ecriture
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La mer noire de Kéthévane Davrichewy

Kéthévane Davrichewy
  La mer noire
  Les Séparées
  Quatre murs
  L’autre Joseph

Kéthévane Davrichewy est née à Paris en 1965 dans une famille géorgienne. Après avoir publié de nombreux ouvrages pour la jeunesse, et un premier roman en 2004 "tout ira bien", elle a puisé dans la mémoire familiale et l'expérience de l'exil vécue par ses grands-parents la matière de la Mer Noire.
(Source éditeur)

La mer noire - Kéthévane Davrichewy

Mer noire, Russes blancs
Note :

   Le roman se déroule sur une journée, celle de l'anniversaire de Tamouna, une vieille femme Géorgienne, confinée dans son appartement parisien en compagnie de la bouteille à oxygène qui la maintient en vie.
   Une seule pensée l'occupe en cette journée, Tamaz viendra-t-il à sa fête? Tamaz, le grand amour de ses 15 ans, là-bas au pays natal, celui dont elle a été séparée brutalement à cause des évènements politiques et de l'exil.
   Le récit va alors alterner entre le présent et le passé. La mémoire de Tamouna est un peu vacillante, passant de la vieille femme qu'elle est aujourd'hui, à la jeune fille exaltée d'hier.
   
   J'ai beaucoup aimé cette chronique douce-amère d'une famille malmenée comme tant d'autres au 20e siècle par l'histoire avec un grand H. Le père de Tamouna faisait partie du premier gouvernement démocrate en Géorgie. L'arrivée des bolcheviks russes a contraint toute la famille à fuir vers la France. Le père retournera en mission dans son pays et sa disparition sera une cassure irréparable dans la vie de Tamouna.
   
   A côté des évènements dramatiques, l'auteure nous dépeint toute une tribu de frères et sœurs, grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousines, communauté géorgienne extrêmement vivante et chaleureuse. Tout ce monde tente de perpétuer au mieux la culture et les traditions géorgiennes, y compris la troisième génération. Tamouna est très entourée, malgré un caractère assez farouche.
   "Je voudrais trouver un travail pour apporter un peu d'argent à la maison. Mais Déda exige que j'étudie jusqu'à ma majorité. Elle aide à la crémerie et fait des ménages. Elle reste belle. Peu à peu, elle retrouve son éclat, je dirai même une sorte de gaieté que je ne lui ai jamais vue. Se battre pour nous est son moteur. Elle est très appréciée dans le quartier. Ses sourires distribués à tous m'irritent. Près d'elle, je fais souvent mine d'être absorbée par un journal. Les commerçants sont habitués à mes bouderies, ils s'adressent à Théa qui joue parfaitement son rôle de fille".
   
   Tamaz revient tout au long du récit comme un leitmotiv. Son arrivée en France quelques années après Tamouna laissait présager des retrouvailles. Le destin en a décidé autrement. Il y aura d'autres brèves rencontres entre eux, il n'aurait pas fallu grand chose pour qu'ils puissent vivre enfin leur histoire d'amour. Au soir de leur vie, le reverra-t-elle une dernière fois? ...
   "J'arrive en avance et m'assieds sur une chaise au soleil. Près de l'endroit où mon père et moi, nous étions assis il y a déjà quelques années. Cette époque me paraît lointaine. J'en garde une blessure qui ne cicatrise pas. Sa silhouette me fait de l'ombre. Tamaz se penche et me saisit les mains.
   Comme je suis heureux de te voir.
   Je réponds simplement: moi aussi."

   
   Je me suis surprise à attendre le dénouement avec une certaine impatience, au final il a peu d'importance, ce qui m'a plu, c'est surtout l'histoire de cette famille d'exilés, ses joies, ses douleurs, ses particularités.
   
   Cette lecture m'a d'ailleurs donné envie de revoir le beau film de Julie Bertuccelli "Depuis qu'Otar est parti …"
   
   
   PS: Pour les économes, parution en 10/18 avril 2011
    ↓

critique par Aifelle




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Une ode à la Géorgie lointaine
Note :

   Tamouna est une dame âgée et malade. Ce matin-là, alors que «le jour se lève» (p.9), la pensée de Tamaz l’envahit, déclenchant une vague de souvenirs. Alternent le récit de la fête d’anniversaire de ses 90 ans, emplie de l’espoir de revoir Tamaz, et ses souvenirs de jeunesse. Une histoire singulière se dévide au fil des pages sur la toile de fond de l’Histoire de la Géorgie et de la Russie.
   
   J’ai lu ce livre dans le cadre du prix Cezam 2011 et j’ai passé un très bon moment de lecture. Le roman est bien construit: alternent le récit au présent de la fête d’anniversaire de Tamouna, écrit à la troisième personne du singulier (en «elle»), et le récit de sa vie depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, écrit à la première personne du singulier, ce qui permet une identification du lecteur à la jeune Tamouna. J’ai beaucoup apprécié cette alternance entre un présent chargé par les souvenirs, et un passé marqué par l’élan de la jeunesse. Cela insuffle un dynamisme à l’histoire en lui permettant de rester captivante.
   
   Le thème de l’exil douloureux est traité dans ce roman: l’émigration depuis la Géorgie menacée par la Russie vers la France. L’Histoire de la Géorgie constitue la toile de fond du roman: elle nous est rapportée par la voix de Tamouna:
   « Déda nous a donné quelques explications succinctes: les Russes tenaient la Géorgie entre leurs mains mais il y a eu des révoltes, la Transcaucasie, une association des pays du Caucase. Notre père et son parti forment un gouvernement qui va proclamer l’indépendance du pays. Pour cela, il va s’absenter quelques jours.» (p. 64).
   
   La souffrance de Tamouna, de ses proches, est omniprésente, mais le ton de l’auteur n’est pas larmoyant: les sentiments des protagonistes sont exprimés de manière directe, ce qui permet au lecteur de développer une empathie pour eux. Les phrases sont simples, courtes (notamment au début, lorsque l’auteur décrit le réveil de Tamouna, l’esprit empli soudain de la pensée de Tamaz, cet amour de jeunesse qu’elle espère tant revoir): elles ont évoqué en moi un sentiment de douceur, de tendresse de l’auteur pour sa narratrice.
   
   Tamaz constitue une sorte de fil conducteur de tout le roman, depuis la jeunesse de Tamouna, jusqu’au jour où elle réunit sa famille pour fêter ses 90 ans. Ce personnage énigmatique m’a laissé une étrange impression: je me suis demandé, au long de ma lecture, si ce personnage avait bien une existence réelle ou s’il n’était que le fruit de l’imagination de Tamouna. Cette dernière lui écrit des lettres qu’elle ne poste pas: elle choisit ses mots avec soin et attend peut-être d’eux un effet cathartique.
   « Par honnêteté envers lui, je ne vais plus t’écrire. Je n’ai pourtant pas cessé de t’aimer. J’ai cessé de t’espérer» (p. 127).

   
   Avec des mots simples, l’auteur, par la voix de Tamouna, nous fait réfléchir sur la différence, l’altérité: Tamouna a fui la Géorgie avec ses proches. Surgit l’obstacle de la langue, de la différence culturelle, de la pauvreté.
   « Je ne dis pas que j’ai à rougir de nos origines, mais j’ai peur de la différence. Je la sens, dans leurs yeux, quand nos mères marmonnent des phrases incompréhensibles pour eux, quand je dois camoufler un trou dans mes vêtements, quand je porte des chaussures trop petites, quand on n’arrive pas à prononcer mon nom. Cette barrière à franchir me laisse sans force.» (p. 104).

   
   Une vie se déroule sous nos yeux, contée par Tamouna, qui l’analyse sans détours. Ainsi, lorsqu’elle se décide à ne pas révéler le pronostic fatal de sa maladie à sa sœur, elle s’interroge:
   « Ai-je eu raison de lui mentir? Je ne l’ai pas laissée décider. Qu’aurait-elle voulu faire du temps qui lui restait si j’avais dit la vérité? Mentir toujours. On n’avait fait que ça. Mentir sur la disparition de notre père, mentir sur le retour possible, mentir sur nos amours. Nos vies ne sont que mensonges.» (p. 167).

   
   Un roman magnifique, soulevant quantité d’émotions chez le lecteur, bien écrit. Figurent cependant peut-être trop de personnages: on voit croître la famille de Tamouna jusqu’aux arrière-petits-enfants et au final, on se perd un peu dans cette filiation…
   
   Un bon moment de lecture.
    ↓

critique par Seraphita




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Roman de l’exil
Note :

   Journaliste, Kéthévane DAVRICHEWY se lance dans l’écriture en 1996, avec un premier recueil pour la jeunesse "Les contes géorgiens", une façon de renouer avec la patrie de ses ancêtres. Une trentaine de romans pour l’enfance et la jeunesse depuis sont venus confirmer cette veine d’inspiration. Mais en 2004, elle publie un court roman pour adultes "Tout ira bien", une dérive adolescente. En 2009, avec Alex Beaupain, elle crée un spectacle musical pour voix, piano et violoncelle à partir de cette histoire. Elle attendra 2010 pour commencer une œuvre littéraire avec son roman "La mer noire", suivi de "Les séparées" (2012), "Quatre murs" (2014) et "L’autre Joseph" (2016)
   
    Son œuvre s’inspire en grande partie de son histoire familiale, quand les événements politiques ont obligé ses aïeux à quitter leur patrie. On y retrouve l’écho de cet exil et de l’impossibilité du retour.
   Tamouna, une vieille dame de 90 ans s’apprête à fêter son anniversaire dans son petit appartement parisien. Elle a invité son amour de jeunesse Tamaz. Ils se sont rencontrés l’année de ses quinze ans en vacances à Batoumi au bord de la mer noire. Mais dès l’automne, ses parents fuient le pays pour échapper aux persécutions menées contre les membres du gouvernement social-démocrate dont son père est le ministre de l’agriculture En 1921, les soviétiques envahissent la Géorgie, renversent le gouvernement, l’espoir de retour pour ces émigrés est anéanti. Tamouna et Tamaz, lui aussi exilé, ne se reverront que rarement à Paris mais s’écriront quelquefois. Tamouna est fébrile dans l’attente de cette dernière rencontre et se demande si elle a bien fait de l’inviter.
   
   Roman de l’exil, de l’absence où pointe la nostalgie d’un paradis perdu dans le personnage de Tamaz, sublimé par l’amour en suspens, d’une jeunesse enfouie. Un beau portrait de femme entourée des siens, enfants, petits-enfants, seul lien pour eux entre le pays de leurs ancêtres et le pays de leur vie présente, un pont entre deux rives, celle de la mer noire.
   
   Déjà, ce roman porte en lui les germes des romans futurs, l’amitié, les liens familiaux la fratrie, les soubresauts de l’histoire de ce pays caucasien.

critique par Michelle




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