Lecture / Ecriture
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Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent de Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt
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Éric-Emmanuel Schmitt est un auteur d'origine française né en 1960 et naturalisé belge en 2008.

Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent - Eric-Emmanuel Schmitt

Les oreilles en rose
Note :

    Il nous arrive à tous d’associer viscéralement une musique à un moment de notre vie.
   Les arts du spectacle nous ont familiarisés à l’intensification des émotions transmises par l’accompagnement sonore: À nos oreilles contemporaines, le cinéma y a tant excellé que n’importe quel cinéphile associera à tout jamais les images de l’Orange mécanique de Stanley Kubrick à la neuvième symphonie de Beethoven. C’est une manière de tisser des liens entre les ressentis… Ce jeu permet d’ouvrir des portes étonnantes, voies royales d’appropriation ou chemin de traverses débouchant sur d’autres filiations…
   
   Telles sont nées mes attentes quand j’ai remarqué et acheté l’essai qu’Éric Emmanuel Schmitt consacre à ses ressentis d’auditeur Beethovénien. Avec l’humour fin qui le caractérise, il s’appuie sur une remarque attribuée à sa professeure de piano pour mieux souligner combien il souhaite dégager son propos des jugements standards et des opinions convenues …
   Partant du constat que ce héraut du romantisme musical est de plus en plus rarement au centre des programmations de concert, il nous propose de le suivre dans sa rétrospective personnelle avant de dégager les apports particuliers que le compositeur a légués à notre humanité.
   
   N’ayez aucune crainte d’aborder ici un ouvrage trop savant, une nomenclature intégrale du répertoire ou une hagiographie lénifiante du Maître. À sa manière délicate, habillant sa sensibilité des atours de la simplicité, É.E Schmitt confie aux mots qu’il choisit la transposition de ses découvertes, émotions ou agacements, peurs ou rejets d’un trop plein d’émois.
   Bâtis au long de l’écoute de six œuvres représentatives des talents de Beethoven, É E Schmitt ouvre nos réflexions sur la manière d’accepter, d’intégrer, de grandir à l’ombre ou en lumière des facettes musicales de ce génie particulier:
   «  Des chocs, des silences, la mélodie qui gronde aux basses, qui hésite, qui se lance, qui s’étoffe, qui module. De source, le filet thématique devient fleuve, notre piano s’enfle aux dimensions d’un orchestre entier. Mon cœur bat à tout rompre. J’ai les oreilles rouges et gonflées d’émotion, je transpire avec peine, je m’enfonce dans l’harmonie, je fonds en musique, je suis heureux. 
   Derniers accords! Nous laissons prospérer le silence. Nous tentons de reprendre notre souffle.
   - Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent!
   Madame Vo Than Loc avait lancé cette phrase farouche.»
   (Chapitre Ouverture de Coriolan, page 19)

   
   Successivement, l’auteur nous livre les clefs de son écoute personnelle, révélant la fraîcheur d’une oreille attentive, exercée mais abandonnée volontairement au flux musical:
   «  Au début, c’est un conflit. Deux entités s’opposent : les cordes violentes, dramatiques, et le piano doux. Celles-là fument, raclent, menacent,grondent ; celui-ci murmure. Leur antagonisme de timbre est poussé au paroxysme. (…) La lourde masse des cordes aux sons musclés, tenus, tendus, tente d’assommer le grêle et solitaire piano.
   Entre leurs interventions, du silence.
   Un silence double : le silence où quelque chose naît.
   Le silence où s’évapore le fracas des cordes; le silence où apparaît, fragile, le chant du piano.
   Je commence à comprendre…
   Choc d’énergies contradictoires. Goliath contre David. Le géant contre l’enfant. À première vue- ou à première oreille- on connaît le résultat. Or quoique les cordes cherchent à l’intimider, le piano ne hausse pas le ton, reste d’une étonnante sérénité, persiste.
   Progressivement, le rapport des adversaires se modifie. (…) »
   (Page 85-86 quatrième concerto pour piano et orchestre, 2ème mouvement.)

   
   Bien évidemment, le mélomane est toujours tenté d’établir des choix, de dresser une table de comparaisons entre les différents compositeurs qu’il est amené à apprécier. Il se sent souvent alors obligé de situer la nature des œuvres dont il s’abreuve :
   « En cela, la musique délivre davantage un message spirituel – affects, intensité, valeurs- qu’un message intellectuel. Ce qui explique sans doute notre difficulté, voire notre réticence, à traduire un concert en mots, car, toujours, la musique précède les phrases.»( P 34)
   
   « Lorsqu’on écoute du Mozart, on n’assiste pas à une besogne, on assiste à l’épiphanie de la grâce.
   Inexplicable, la grâce. Ça descend, ça s’impose. C’est une aube, une naissance.»
   (Page 26)
   La comparaison s’impose de fait et Schmitt, se souvenant qu’il est philosophe, développe les attributs supposés de ces deux génies fondateurs:
   « Mozart entend, Beethoven fabrique.
   Chez les deux, le métier est ferme, supérieur, rigoureux, virtuose. Chez les deux, l’art triomphe.
   Cependant, si Mozart efface son geste, Beethoven le met en avant. Mozart nous propose le produit de l’esprit, Beethoven l’esprit du produit.
   Beethoven cherche, Mozart a trouvé.
   Beethoven reste présent dans son œuvre, Mozart s’en absente.
   Beethoven nous laisse avec sa musique, Mozart nous laisse avec la musique.
   Dans la création, Beethoven se comporte en homme, Mozart en Dieu. L’un parade, l’autre s’écarte. Homme immanent, dieu caché.»

   
   Schmitt ne saurait cependant cantonner l’universalité de la musique à ce tableau comparatif. En réalité, ce qu’apporte un compositeur à la conscience de notre Histoire et de notre Humanité, ce qui établit Beethoven et les compositeurs dans l’Intemporalité, c’est l’essence de leur art, la musique :
   (Page 40) : Un souffle existe qui va s’épanouir, se tonifier, s’enchanter de lui-même, se développer en volutes infinies. Beethoven, de façon poignante, nous présente l’homme fragile, originellement convalescent. Quelle est sa faiblesse? Sa force, c’est-à-dire la pensée. Débordant de tendresse et de compassion, Ludwig van souligne combien il aime cette bête inquiète, traversée de peurs, de questions, mais aussi tendue par l’idéal. Aussi pur que dans un de ses quatuors intimes, mais plus ample grâce à l’orchestre, il célèbre la condition humaine.
   
   
Par la magie de la prose de Schmitt, j’entends pour ma part cette dernière phrase portée par le souffle enthousiaste d’un Fabrice Lucchini et je me dis que décidément, la Grâce accompagne en effet quelques rares élus et que nous sommes, quant à nous pauvres récipiendaires de leurs lumières, bien reconnaissants et bien heureux d’en recevoir le rayonnement.
   
    Sous cet éclairage objectif, É E Schmitt s’attaque alors à démonter nos réflexes grégaires, nos références apprises par nos cheminements, la pression du temps, nos erreurs critiques. L’homme honnête nous invite à nous défaire d’idées préconçues et à retrouver la clarté d’une écoute rénovée. Sans fausse pudeur, il nous rapporte son expérience personnelle d’une représentation de Fidélio, où entré dans le théâtre engoncé dans ses préjugés, il s’est confronté à sa propre erreur…
   «Et alors, je commence à comprendre ce qui arrive… En me privant de la vue, je vois enfin le théâtre: il réside dans la musique. L’action a quitté la scène pour gagner la fosse. L’orchestre est le lieu où le drame s’élabore, chaque instrument y tient un rôle, et les voix qui en sortent à leur tour y participent. Les sentiments, les aspirations, les mouvements, les lumières, ils sont là, écrits par B. Au fond, il a raison: pas besoin de décor, un noir de fumée suffit; au diable les attributs traditionnels du show, le vrai spectacle est celui des cœurs tourmentés.»( Page 55 chapitre Fidélio)
   
   Cet essai d’une centaine de pages regorge de réflexions destinées à raviver nos propres ressentis. Quels que soient les sons dont nous colorons nos vies, chacun pourra entendre au fil de ce discours un écho à sa résonance personnelle. II ne m’appartient pas de rapporter l’intégralité du cheminement de l’auteur (É E Schmitt n’a nul besoin de moi!!!) mais je suis fort tentée de relayer ce point du discours qui apostrophe justement les préjugés dont souffre aussi la littérature:
   « En France, on répète à satiété la sentence: “Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature“, une saillie amusante d’André Gide qui se pétrifia malheureusement en critère littéraire. Chez les petits marquis soumis aux diktats du cynisme ou du nihilisme ambiant, l’aphorisme vira à: “les bons sentiments fabriquent de la mauvaise littérature.“»
   
   Cette remarque n’a rien de gratuit dans l’organisation de l’essai. Concernant, non plus seulement Beethoven justement réhabilité dans l’urgence et l’Humanisme de son art, mais la perception et le flux de l'œuvre de notre auteur, nous débouchons avec lui sur ce qui me touche à travers l’ensemble de ses compositions romanesques et théâtrales: Éric Emmanuel Schmitt développe, au grand dam de certains intellectuels cyniques, le positivisme volontariste. Il refuse que nous acceptions la laideur du monde et les calculs mesquins des Machiavels-au petit-pied sans opposer la chaleur de la compassion et la douceur du partage, la clarté de la compréhension et de la tolérance. Ce sont les leitmotivs qui traversent son Œuvre et réchauffent mon âme et mes convictions.
   (Page 102)« Se réjouir et jouir, telle s’avère la joie. Elle ne demande rien, elle ne déplore rien, elle ne se plaint de rien. Elle célèbre. Elle remercie. La joie est gratitude.»

   
   Ce que Schmitt tire de la fréquentation des musiciens (et j’attends avec l’impatience que vous devinez son essai promis à propos de Schubert) et qu’il nous transmet à son tour dans cette chaîne miraculeuse qui tisse un lien entre intergénérationnel et interplanétaire entre tous les hommes. Laissons –lui encore la parole pour conclure: ( Extrait page 46)
   « Nos vies sont dramatiques, tragiques, douloureuses, mais le drame ne constitue pas le but du drame, le tragique doit être accepté, la douleur surmontée. Libérons-nous! Parce que nous subissons la tristesse, l’inévitable tristesse, nous ne devons pas la cultiver. Mieux vaut cultiver la joie. Que la liesse domine! Beethoven nous emmène à l’école de l’énergie.»

   
   L’ouvrage est complété dans cette édition attrayante par un texte originellement conçu comme un monologue destiné à la scène, mais qui se dévore comme une longue nouvelle. Il s’agit évidemment de kiki von Beethoven. qu’Éric Emmanuel Schmitt avait déjà écrit avant son essai. Un CD comprenant un enregistrement des 6 morceaux analysés dans l’ouvrage illustre musicalement le propos, de sorte que l’acquisition du «package» constitue un cadeau très sympathique. Avis aux amateurs.

critique par Gouttesdo




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