Lecture / Ecriture
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Paris est une fête de Ernest Hemingway

Ernest Hemingway
  Les neiges du Kilimandjaro
  L'étrange contrée
  La grande rivière au cœur double
  Pour qui sonne le glas
  Le vieil homme et la mer
  L'adieu aux armes
  Paris est une fête
  La vérité à la lumière de l'aube
  Paradis perdu
  En avoir ou pas
  Le soleil se lève aussi
  Au-delà du fleuve et sous les arbres

Ernest Miller Hemingway est un écrivain et journaliste américain, né en 1899 dans l'Illinois et mort le 2 juillet 1961 (suicide).


Paula McLain a écrit "Madame Hemingway" qui relate l'époque du premier mariage d'Ernest Hemingway.

Paris est une fête - Ernest Hemingway

«Paris vaut toujours la peine»
Note :

   Titre original : A Moveable Feast
   
   
   "Si le lecteur le souhaite, ce livre peut être tenu pour une œuvre d'imagination. Mais il est toujours possible qu'une œuvre d'imagination jette quelque lueur sur ce qui a été rapporté comme un fait."
   C'est par ces mots que va commencer l'autobiographie qu'Hemingway rédigea sur ses débuts littéraires. Par ces phrases, il se débarrasse de toute contestation sur la véracité de tel ou tel détail ou évènement et pourtant, ce que le lecteur découvrira dans les 230 pages suivantes aura bien les allures d'un récit assez sincère. Le cas échéant, l'auteur préfèrera l'omission au mensonge, c'est du moins l'impression que j'ai eue.
   
   C'est à la fin de sa vie qu'Hemingway rédigea ces "mémoires", comme s'il voulait, sentant finir sa trajectoire, revoir le jeune homme qu'il avait été, tentant le grand pari de renoncer au journalisme salarié pour se consacrer à l'écriture de fiction, tentant dans le même temps la grande aventure familiale d'une première épouse et d'un premier enfant. C'était dans les années 20 et c'était à Paris alors capitale des arts. Ce qui m'a frappée, c'est qu'Hemingway conçoit son art strictement comme un métier et pratique ce métier comme il pratiquerait n'importe quel autre, la plomberie ou la vente d'aspirateurs. Bien que pauvre alors (sa jeune épouse et lui connaissent parfois la faim) il loue une pièce qui lui sert de bureau et, en cas de disette, on rognera sur beaucoup de choses, mais pas sur cette location, indispensable. Il s'y enferme quotidiennement pour y produire la dose de travail qu'il s'est fixée et quoiqu'il arrive, il se tient à ce programme, les balades dans Paris, les passages dans le salon de Gertrude Stein et autres distractions, c'est après.
   
   Bien évidemment, les comptes-rendus des relations avec G. Stein sont particulièrement intéressants. La célèbre collectionneuse se pensait femme de lettres de talent, il est clair qu'Hemingway admirait moins son brio littéraire que ses dons de collectionneuse d'art. Il la jugeait trop paresseuse pour pouvoir produire une œuvre littéraire sérieuse et il est vrai qu'à l'aulne de son propre travail... Il précise que, s'il mangeait souvent à sa table, il se chargeait par ailleurs de ses corrections et relectures. Ernest n'était pas un homme entretenu, je ne pense pas qu'on l'en ait jamais soupçonné. Il se plait par ailleurs à rapporter quelques belles âneries qu'elle aurait dites avec beaucoup d'assurance. Il nous la montre tyrannique et capricieuse et n'hésite pas à évoquer son "égoïsme et sa paresse mentale", mais tout cela en restant en bons termes parce qu'il apprécie d'autres de ses facettes et qu'on est entre gens du monde. Ce qu'il n'apprécia pas par contre, nous l'apprenons, c'est de se voir baptisé "génération perdue". L'expression connut le succès que l'on sait car elle plut beaucoup... mais pas à Hemingway.
   
   Les trois grands intérêts de cet ouvrage, se sont d'abord d'apprendre comment Hemingway travaillait (comment il a perdu tous ses premiers textes, et comment il s'est lancé dans le monde des lettres), ensuite de rencontrer dans ses souvenirs quelques grands noms de l'époque et d'en savoir un peu plus sur eux et pour finir, de connaître un peu aussi Hemingway dans son mode de vie privé. Il y a d'ailleurs un quatrième intérêt, c'est le Paris de l'époque. J'ai failli l'oublier! Avec un tel titre, j'étais sans excuses.
   
   L'aperçu de sa vie privée nous montre un vrai amour pour sa première femme Hadley, dont le regret lui est semble-t-il resté, et nous montre aussi un homme joueur (les courses), sportif (le ski), actif, travailleur et bon vivant. A l'époque, il devait voir sa vie comme un film d'aventure qui finirait toujours bien.
   
   Le souvenirs avec des célébrités nous font rencontrer outre Gertrude Stein et son amie, le poète qui devait si mal tourner Ezra Pound, T.S Eliot et surtout Scott Fitzgerald (et Zelda). Il nous raconte en particulier en détail un voyage à Lyon avec Scott qui nous en dit long sur leurs solidités respectives. Il ne craint pas de le "tacler":
   "Scott s'exprimait fort bien et contait à merveille. Il n'avait pas besoin d'articuler chaque mot ni de faire un effort pour ponctuer ses phrases, et ses discours ne faisaient pas penser que l'on avait affaire à un illettré comme c'était le cas pour ses lettres avant qu'elles n'aient été corrigées. Il lui fallut deux ans pour apprendre à écrire et à prononcer correctement mon nom, mais c'était un nom compliqué et peut-être même la chose se compliquait-elle au fur et à mesure. Je suis très reconnaissant à Scott d'avoir pu enfin l'écrire correctement. Il lui fallut apprendre à se servir d'autres mots, bien plus importants, par la suite, et à réfléchir lucidement à propos d'autres encore."
   alors même qu'il reconnut en lui un grand écrivain, un ami, mais aussi un grand malade. Mais savoir où l'on pleure et où l'on rit avec ce diable d'Ernest...
    " Scott mangea très peu et but seulement un verre de vin, et il s'évanouit là, à table, la tête entre les mains. C'était un évanouissement tout à fait naturel et l'on n'y discernait aucune trace de comédie, bien que Scott parut faire attention à ne rien renverser ni casser. Je le fis monter dans sa chambre avec l'aide du serveur"... etc. à la suite de quoi notre narrateur retourne finir son repas.
   
   A la fin de l'ouvrage, le ton change, le temps change. Hemingway use d'un maximum de métaphores approximatives et de périphrases obscures, on ne sait pas trop ce qui se passe, en tout cas pas avec précision, mais il est infidèle et l'éden vole en éclat, et la page Paris est tournée, la fête est finie et une certaine innocence peut-être aussi.
    ↓

critique par Sibylline




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Hemingway par lui-même
Note :

   Présentation de l'éditeur :
   
   "Publié de façon posthume en 1964, "A moveable feast", les mémoires d'Ernest Hemingway dans le Paris des années 20, reste l'un de ses ouvrages les plus aimés. Depuis que les papiers personnels d'Hemingway ont été rendus publics en 1979, les chercheurs ont examiné et débattu des changements qui ont été effectués sur le texte avant sa publication. Cette édition spéciale restaurée présente le texte comme son auteur avait l'intention qu'il soit publié. [...]"
   
   

   Commentaire :
   
   De Hemingway, j'ai lu quelques trucs suite à une visite à Key West, en Floride. Ça fait longtemps. Et sincèrement, je n'en garde que peu de souvenirs. J'ai eu envie de lire ces mémoires après avoir lu "The Paris Wife", qui porte principalement sur cette période. Et j'ai en effet pu constater que Paula McCain, l'auteur du roman, s'est certainement beaucoup inspirée de ce recueil de textes pour bâtir son roman.
   
   Hemingway tente de préciser (dans ses nombreuses tentatives de préface) qu'il s'agit de fiction car la mémoire est trompeuse et la vision des événements toujours biaisée. Il a probablement raison. Car le Hemingway qui s'auto-dépeint ici est nettement plus sympathique que ce que j'en ai lu partout ailleurs. Oui, il s'admet des fautes, des travers, des remords par rapport à sa première épouse, mais en gros, il se décrit comme un jeune homme exalté, relativement stable, qui veut réussir, qui se passionne pour son écriture, qui s'en nourrit.
   
    Les chapitres sont plutôt des nouvelles, qui relatent une aventure particulière, qui ont rapport à un lieu, à une personne. On sent que c'est écrit longtemps après coup et une atmosphère de nostalgie pour l'époque, pour ce Paris-là et - surtout, je crois - pour le jeune homme qu'il était. On rencontre Ezra Pond, F.S Fitzgerald (rarement à jeun), Gertrude Stein et plusieurs autres. Personne n'est idéalisé, loin de là. C'est l'époque et la vie d'artiste bohème auprès d'une petite communauté d'exilés qui l'est. On se balade dans les cafés, les rues... le tout dans le style déclaratif d'Hemingway, que j'ai toujours du mal à décrire.
   
   Bien entendu, certaines histoires sont moins bonnes que d'autres (pour certaines qui sont éditées pour la première fois, on comprend aisément pourquoi). J'ai aimé les aventures avec Fitzgerald, la Shakespeare and Co et les souvenirs des vacances en montagne. Même si c'est relativement peu descriptif, on s'y croirait. Par contre, même si Hemingway mentionne que Hadley, sa première femme, est l'héroïne de ce roman, elle semble limite simplette quand il en parle. Elle n'existe pas, proprement dit et semble servir de faire valoir au grand auteur, même s'il est mentionné plusieurs fois qu'ils s'aimaient à la folie. Et ça, ce souvenir d'un grand amour, un amour qu'on croit plus fort que tout, c'est touchant.
   
   Je ne me souvenais pas avoir tant apprécié la plume d'Hemingway quand j'avais lu ses écrits. Pourtant, dans ce contexte, ça m'a beaucoup plu et ça m'a donné le goût de lire ou de relire certains romans. Lucky me... il y en a quelques uns dans la pile!
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critique par Karine




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Souvenirs - bilan
Note :

   Au lendemain d’un terrible conflit comme la Première Guerre Mondiale, les survivants ressentent couramment le besoin de se distraire pour oublier les privations et les blessures du passé. C’était le cas au début des années 1920, lorsqu’un certain nombre d’Américains choisirent de venir vivre à Paris. Ceux-ci se recrutaient surtout dans les milieux artistiques ou dans le journalisme. C’est ainsi qu’affluèrent des écrivains américains en devenir ou déjà consacrés.
   
   Ils habitaient de modestes logements dans des quartiers alors populaires, comme le Quartier Latin. Ernest Hemingway est celui qui popularisa cette époque et en restitua le souvenir dans Paris est une fête. Il laisse entendre que son récit, rédigé dans les dernières années de sa vie, à partir de notes d’époque retrouvées tardivement, pourrait être considéré comme une œuvre d’imagination. Cela indique, à tout le moins, que les éléments révélés par Hemingway sont le fruit d’une vision personnelle, sans doute infléchie par les quelques trente années écoulées depuis les événements qu’ils relatent.
   
   L’atmosphère du Quartier Latin restituée par Hemingway corrobore largement d’autres livres de l’époque : je pense notamment aux romans de Léo Malet. Ce qui inspire particulièrement Hemingway, c’est la fréquentation des cafés, où il écrivait ses nouvelles en consommant du vin ou du whisky. Son lieu de prédilection était la Closerie des Lilas, dont les tarifs devaient être beaucoup plus modestes qu’aujourd’hui.
   
   Ses portraits des "Américains de Paris" sont volontiers acides. Gertrude Stein, à qui il s’était présenté avec sa femme, fut sa première amie, dont il admirait le studio décoré d’œuvres contemporaines qu’elle partageait avec sa compagne. Elle lui donna quelques conseils sur sa manière d’écrire, en jugeant inaccrochables certains de ses textes comme Là-haut dans le Michigan. Il fut légèrement blessé lorsqu’elle lui révéla, après un incident avec un mécanicien, qu’il appartenait, comme tous les jeunes gens qui avaient fait la guerre, à une génération perdue. L’expression, proférée par le patron du mécanicien, a fait école pour désigner toute cette génération d’écrivains américains. Par la suite, ils se brouillèrent. En revanche, ses relations avec Sylvia Beach, la gérante de la librairie "Shakespeare and Company" restèrent toujours cordiales.
   
   Le plus long des portraits est consacré à Scott Fitzgerald, son aîné, "qui ressemblait alors à un petit garçon avec un visage mi-beau mi-joli." Hemingway semblait intrigué par son confrère, dont il notait certaines caractéristiques physiques et d’apparentes crises visibles dans sa physionomie. Il effectua avec lui un voyage à Lyon, au cours duquel Scott Fitzgerald rata le train, voyage qui se révéla très frustrant en raison du caractère maladif de son compagnon, arrivé avec un jour de retard, et d’une crise qui le prit durant son séjour.
   
   Hemingway avait tendance à sous-estimer Scott Fitzgerald jusqu’à ce qu’il lût "Gatsby le Magnifique", dont la qualité l’impressionna, alors que lui-même n’avait encore écrit aucun roman. A la fin, c’est envers Zelda que Hemingway se montre le plus critique : il prit clairement parti contre elle, la jugeant folle.
   
   Ainsi le récit, insensiblement, de la fête gagne la folie et la désillusion, malgré la description des semaines consacrées au ski en Autriche, alors que les relations avec sa femme Hadley, après qu’elle eut perdu ses manuscrits, se détérioraient. Hemingway peine à cacher la mélancolie qui s’emparait de lui. Un an après avoir achevé son récit, il se tira une balle dans la bouche.
   
   
   Cette œuvre laisse finalement une impression mitigée, Hemingway peinant dès le début à faire ressortir une franche atmosphère de fête dans le Paris appauvri de l’après-guerre et sombrant au fil des rencontres et des événements dans une dépression à peine dissimulée. La vérité sur sa personnalité est sans doute contenue dans cette alternance de joie et de tristesse.
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critique par Jean Prévost




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Retour en amnésie
Note :

   Après un récent voyage dans notre belle capitale où je trouvai d’une année sur l’autre des manières plus agréables aux gens que je croisai, dans la rue, dans les bars, les hôtels, je me suis dit qu’il s’était passé quelque chose depuis une date de sinistre mémoire.
   De même, pris dans le mouvement (ce qui ne me ressemble guère) de lecture de ce récit d’Hemingway que chacun arborait comme un hymne à Paris, je repris cet ouvrage lu il y avait plus de 20 ans. Déjà je me trouve un peu pédant mais le plaisir avait été tel à cette époque que je vérifiai si la magie opérait toujours.
   
   Oui. Par moments. On aime les rencontres du grand Hem avec ses contemporains expatriés dans les années 20 à Paris, Ezra Pound, toujours prêt à aider son prochain selon l’auteur, Sylvia Beach qui prêtait des livres de sa librairie Shakespeare & Co au jeune écrivain peu fortuné, la figure tutélaire de Gertrude Stein qu’on retrouve avec plaisir en matrone littéraire mais aussi d’une grande générosité avec ses compatriotes. De tous, la palme revient bien sûr à Scott Fitzgerald qui demande à être rassuré par Hemingway, dans un chapitre entier, sur la taille de son organe dont Zelda, sa femme, avait critiqué les dimensions. Et les voilà partis admirer les statues du Louvre…
   Ce que j’ai retrouvé avec plus de plaisir encore, c’est cette ambiance du Paris des années 20 où Hemingway écrit toute la matinée dans les cafés, une image de carte postale comme devait se l’imaginer le héros du film "Midnight in Paris" de Woody Allen, quand la "Closerie des Lilas" devait être encore fréquentable, quoiqu’il tombe un jour sur un fâcheux.
   
   En revanche quelques passages m‘ont ennuyé profondément : Hemingway aux courses de chevaux, Hemingway au ski. N’étant un adepte d’aucune de ces disciplines, le grand auteur ne parvient pas à m’y intéresser. Seul passage intéressant est lorsqu’il s’auto-critique après la lecture d’un passage du "soleil se lève aussi" devant une assemblée de "riches" (ce sont ses mots) en vacances d’hiver.
   
   Une lecture plaisante dans l’ensemble certes, mais qui n’a pas eu le même impact lorsque je l’ai lu plus jeune. J’étais alors un inconditionnel de Hemingway. Je le fus moins lorsque j’ai lu "à travers la rivière et dans les arbres", bluette insignifiante à mon sens et l’inachevé "Jardin d’Eden". Ces deux romans m’ont gâché un peu le Hemingway du "Soleil se lève aussi" et celui des premières nouvelles qu’il écrivait à cette époque où il donne des indices sur sa façon d’écrire.
   "It was a very simple story called Out of Season and I had omitted the real end of it which was that the old man hanged himself. This was omitted on my new theory that you could omit anything if you knew that you omitted and the omitted part would strengthen the story and make people feel something more than they understood."
   (C’était une histoire très simple intitulée "Hors de Saison" et j’en avais omis la véritable fin qui était que le vieil homme se pendait. Cela a été omis selon ma nouvelle théorie l’on peut omettre n’importe quoi si l’on savait qu’on l’avait omis et la partie omise renforçait l’histoire et faisait ressentir aux gens plus que ce qu’ils comprenaient.)

critique par Mouton Noir




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