Lecture / Ecriture
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Plage de Manacora, 16h30 de Philippe Jaenada

Philippe Jaenada
  Le Cosmonaute
  Les brutes
  Le chameau sauvage
  Plage de Manacora, 16h30
  La femme et l'ours
  Sulak
  La petite femelle
  Spiridon superstar
  La serpe

Philippe Jaenada est un écrivain français né en 1964.

Plage de Manacora, 16h30 - Philippe Jaenada

Cruel et drôle
Note :

   Philippe Jaenada, l'homme aux parenthèses (voilà, c'est dit!). Auteur dont j'ai déjà beaucoup entendu parler et que je n'avais jamais eu l'occasion de découvrir. C'est maintenant chose faite, et bien faite, avec son dernier opus.
   
   Un été dans les Pouilles. Avec sa femme Oum et son jeune fils Géo, Voltaire (ces prénoms vous donnent une idée des personnages), a décidé de passer les vacances sur le côte, là où ils sont déjà venus en villégiature. Si tout débute comme des vacances classiques (repas sur le balcon, linge étendu), rapidement, le paradis perd son aspect bienveillant, et se transforme en piège qui se referme sur eux: un feu s'est déclaré plus haut, et leur seule solution est de fuir, vers la plage, vers la mer, et toujours plus loin, car les flammes et la fumée semblent les poursuivre.
   
   Si le paysage bucolique, les pizzerias et la mer toute proche annoncent des vacances de rêve (et on s'y croirait), la fuite et la peur des personnages sont au cœur du roman. Même si la forme laisse peu de suspense quant à l'issue, on suit avec compassion le parcours de Voltaire qui tente de sauver sa famille, de prendre les bonnes décisions quand tout semble perdu. Dans la mer, il tente de surmonter son appréhension par rapport au fait que Géo ne sait pas nager, et cela donne lieu à un passage poignant.
   
   Mais, ce qui est épatant dans l'écriture de Jaenada, c'est qu'il y instille une joie de vivre, un humour qui n'a pourtant que peu à voir avec le cadre dramatique de l'action. En repensant à certains événements qu'il a vécus à Paris, à ce qu'il devrait retrouver s'il arrive à s'en sortir, Voltaire parvient à s'échapper mentalement de la fournaise qui l'entoure. De la rencontre avec Oum à leur premier repas au restaurant, on découvre en creux l'histoire de ce couple. Mais le passage qui a ma préférence est celui où Voltaire raconte ses déboires, une nuit de beuverie, avec un restaurant Hippopotamus de la place Clichy. La description des lieux et du personnel est savoureux, le recul et le second degré avec lequel est raconté cette anecdote est irrésistible. Si ce passage est le plus réussi, l'ensemble du roman est truffé de passages aux tonalités similaires.
   
   J'ai donc passé un très bon moment dans ce feu de forêt des Pouilles, entouré de personnages attachants, et un auteur très doué pour les passages décalés et comiques qui s'intègre dans une tragédie humaine. Bref, un très bon début avec Jaenada, que je vous recommande!
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critique par Yohan




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Ça sent le roussi …
Note :

   Bon, c’est facile comme blague … « ça sent le roussi », s’agissant de la relation d’un feu de forêt magistral sur la côte adriatique italienne …
   Et ce n’est que ça en fait. L’arrivée de Voltaire, le papa, Oum, la maman et Géo, le garçon, dans les Pouilles italiennes, en bordure de Mer Adriatique pour quinze jours à profiter de la mer et du soleil nous est narrée. On s’installe dans un quotidien fait de relâchement, de farniente et de beauté … trois jours. Pas plus. Puisque dans la matinée du jour suivant :
   
   « Pendant qu’elle empilait la vaisselle du petit déjeuner dans l’évier, et que Géo, sur un lit, près de l’entrée, que nous n’utilisions pas, secouait avec ardeur un monstre Bionicle rouge en psalmodiant étrangement «Je suis le pape qui danse! Je suis le pape qui danse!», j’essayais de ne penser qu’à des choses agréables et volatiles, accoudé vers la mer, une cigarette à la main, et remarquais de la fumée qui traversait le ciel bleu au-dessus de la maison, venant de derrière, c'est-à-dire de la colline, poussée par le vent puissant qui soufflait de la terre. Peut-être un nuage. Je me suis penché au balcon en me tordant le cou pour mieux voir. Un gros nuage. Pas un petit barbecue, en tout cas (ou alors le type avait eu l’idée louche de l’installer sur notre toit). Quelqu’un qui faisait brûler des branchages à une cinquantaine de mètres d’ici? Ce serait une drôle d’occupation par une chaleur pareille, et avec ce vent, mais la planète est parsemée de timbrés …»

   
   Ça commence comme ça un feu de forêt dans lequel vous allez tout perdre, jusqu’à la vie le cas échéant. Vous faites la vaisselle, vous rêvassez sur le balcon, passe un vilain nuage et …
   
   Vous avez remarqué, dans l’extrait ci-dessus, aussi? L’abondance de virgules? Ça n’est pas visible dans l’extrait mais côté parenthèses, ce n’est pas mal non plus! Certainement dû au fait que Philippe Jaenada digresse à tout va - fuyant le feu qui se rapproche plus que dangereusement, Voltaire se remémore les circonstances de la mort d’une crevette du Sénégal dans son aquarium, et tout à l’avenant … C’est la fête aux parenthèses et aux virgules mais le style de Philippe Jaenada est très agréable, «gouleyant», apte à faire glisser les pires moments. D’ailleurs la lecture de ce roman est très prenante. Elle vous accroche comme le fait un polar. Personnellement je l’ai dévoré.
   
   Donc un feu de forêt. Des vacanciers et des autochtones coincés entre la dite forêt en feu et la mer. Mais c’est la côte méditerranéenne, toute en invaginations et en replis. Et être dans l’eau n’implique pas d’être à l’abri, du moins du nuage de cendres et de suie, brûlant et asphyxiant. Nous participerons donc à la fuite éperdue de Voltaire, Géo et Oum, et de tous les autres, dans une ambiance dramatique mais temporisée par la plume de P. Jaenada. Et nous aurons incidemment, par le biais de toutes les digressions évoquées plus haut, fait connaissance davantage avec ces trois attachants individus.
   
   Un mot encore. Je pense que c’est dû au fait que tout le roman relate un fait très précis et sa progression, je n’ai pu m’empêcher de penser à «19 secondes», de Pierre Charras.

critique par Tistou




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