Lecture / Ecriture
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Abrégé d'histoire de littérature portative de Enrique Vila-Matas

Enrique Vila-Matas
  La lecture assassine
  Imposture
  Abrégé d'histoire de littérature portative
  Une maison pour toujours
  Suicides exemplaires
  Étrange façon de vivre
  Le voyage vertical
  Bartleby et compagnie
  Le mal de Montano
  Paris ne finit jamais
  Docteur Pasavento
  Dublinesca
  Explorateurs de l'abîme
  Perdre des théories

AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2010 & JANVIER 2011

Enrique Vila-Matas est né en 1948 à Barcelone. Après des débuts dès 18 ans pour lesquels il écrit dans une revue de cinéma, et après son service militaire, il vient passer 2 ans à Paris (26-28 ans) et se lie aux milieux littéraires de la capitale. De retour dans sa ville natale, il reprend ses activités de chroniqueur pour des journaux tout en développant son activité de romancier.

Principaux prix:
Prix Herralde de Novela en 2002
Prix Médicis étranger 2003 pour Le mal de Montano
Prix Fundación Lara et prix de la Real Academia Española 2005 pour Doctor Pasavento
etc.

Abrégé d'histoire de littérature portative - Enrique Vila-Matas

«On n'entrerait pas dans (ce) livre s'il ne faisait un monde.»
Note :

   Titre original: Historia abreviada de la literatura portátil (1985)
   
   Cette œuvre dont l'édition originale remonte à 1985 chez Anagrama est la première de Vila-Matas a avoir été publiée en français. Première référence du monde selon Vila-Matas, elle inclut l'auteur dans le réseau de ses choix littéraires et donne vie à une galerie de personnages dont quelques-uns réapparaitront dans ses œuvres ultérieures.
   
   Il s'agit ici d'un groupe secret qui rappelle fort les dadaïstes et opère dans les années 1920. Chaque membre doit satisfaire à plusieurs conditions. Outre «un haut degré de folie» et la justification d'une «œuvre qui se pesât pas trop lourd et qui pût aisément tenir dans une mallette», être un "shandy" — allusion au roman de Lawrence Sterne — signifie «esprit d'innovation, sexualité extrême, absence totale de grand dessein, nomadisme infatigable, coexistence tendue avec la figure du double, sympathie à l'égard de la négritude, tendance à cultiver l'art de l'insolence.» Cette définition fait que la société secrète «sans précédent dans l'histoire de l'art» s'ouvre aux dadaïstes, futuristes, surréalistes et autres originaux de l'entre-deux-guerres. Ainsi Francis Picabia contacte-t-il son amie Berta Bocado pour espionner à Zurich "les ex-dadaïstes" et savoir si l'auteur de "Pétersbourg" — le romancier Andrei Biely qu'elle confondait avec Lénine — «est l'un des nôtres.»
   
   Ce milieu cosmopolite, à la fois réel et imaginaire, mélange «machines célibataires» et «femmes fatales». Outre Picabia on y croise Marcel Duchamp, André Breton, Jacques Rigaut, Blaise Cendrars, Valery Larbaud, Walter Benjamin, Aleister Crowley, George Antheil, Ferenc Szalay, Werner Littbarsky... Tandis que — plus rares donc plus précieuses — les femmes fatales s'appellent Berta Bocado, Carla Orengo, Georgia O'Keefe, l'actrice Pola Negri, ou même Rita Malú… Tentons de résumer l'histoire de cette bande d'avant-gardistes déjantés et d'esquisser les aventures de quelques-uns d'entre eux en considérant leur degré variable de réalité.
   
   Loin du "Cabaret Voltaire" de la Spielgasse de Zurich où en ce début de 1924 «Dada était en train de fêter l'heureux et cinquième anniversaire de sa disparition» : un voyage du groupe fondateur sur la côte africaine à Port-Hâtif (sic) permit tout à la fois de saluer les "Impressions d'Afrique" de Raymond Roussel et de créer la société. Celle-ci se fixera momentanément à Paris. «L'endroit idéal pour les premières réunions secrètes: la librairie Shakespeare and Company que régentait Sylvia Beach au n°12 de la rue de l'Odéon.» Cependant la société nomadise et se réunit plus souvent à Vienne, Prague, ou Trieste…
   
   Le pianiste et compositeur George Antheil quitta l'Amérique pour Paris où il créa à la fin des années 1920 un Ballet mécanique pour orchestre, enclumes, hélices d'avion, sonnette électriques, klaxons de voitures et pianos mécaniques. Son échec fut sonore et retentissant. Prenons Werner Littnarski: comme il crée à Vienne des simulacres de réceptions bruyantes, les shandys accourent chez lui avant leur départ pour Prague. Figurant dans la bibliographie avec Larbaud comme co-auteur il est cependant une invention: Werner en l'honneur d'Oscar Werner un des acteurs de "Jules et Jim" de Truffaut, et Littbarski en hommage à un footballeur autrichien… De même, Ferenc Szalay est totalement inventé bien que prénom et patronyme fassent on ne peut plus hongrois.
   
   Imaginaire elle aussi, Rita Malú figure dans la liste des auteurs préférés de Vila-Matas — selon l'interview donnée à l'Express du 1er septembre 2006 — en compagnie de Fernando Pessoa, Franz Kafka, Robert Walser, Roberto Bolaño, Fleur Jaeggy, Samuel Beckett, Alice Munro, Pierre Michon, Sergio Pitol et Raymond Roussel... On la retrouve dans une nouvelle des "Explorateurs de l'abîme, réputée internée dans un asile somalien, et dans un autre texte: "La Passion selon Rita Malú", de l'auteur Hydejek —autre chimère cousine des fameux Dr Jekyll et Mr Hyde.
   
   À peine débarqué d'Europe, Jacques Rigaut publia une bien curieuse annonce dans la presse de New York: «Jeune homme pauvre et médiocre, 21 ans, mains propres, épouserait femme 24 cylindres, érotomane ou parlant annamite, de préférence répondant au nom de O'Keefe.» [Vila-Matas reprend un texte de Rigaut intitulé "Le roman d'un jeune homme pauvre", revue Littérature n°18, 1921.] Revenu d'Amérique sans Georgia O'Keefe mais avec une malle trop lourde, il s'installa à Palerme pour se suicider à l'Hôtel des Palmes — quelques années avant Raymond Roussel — Rentré lui aussi de New York, le "vrai" Rigaut se donna la mort après avoir écrit "l'Agence générale du suicide", et "Le jour se lève ça vous apprendra"; il inspira le personnage central du "Feu Follet" de Drieu La Rochelle.
   
   Comme chez les futuristes, dadaïstes et surréalistes beaucoup de ces shandys expriment une passion pour la mécanique et ses métaphores. On le voit avec l'annonce de Rigaut ("femme 24 cyclindres"), avec le ballet mécanique d'Antheil, avec la machine que Walter Benjamin cherchait à concevoir, capable de détecter tout livre lourd et indigeste. Sans compter le sous-marin basé à Dinard et appelé "Bahnhof Zoo": un engin survivant de la Première guerre mondiale aménagé en restaurant chinois!
   
   Un dernier shandy: Aleister Crowley. Attiré par l'occultisme, l'ésotérisme et les drogues il s'est installé comme peintre à Cefalu, prétendant fonder une Abbaye de Thélème avant d'être expulsé par les autorités. Lors d'une conférence donnée à Séville au cours de l'hommage à Gongora qui constituera l'acte de naissance de la génération poétique dite de 1927, il se fait passer pour une certaine Elena Tirana et dévoile le secret des shandys. C'est l'arrêt de mort de la société secrète!
   
   Dans son récent livre "Dublinesca" Vila-Matas montre tout l'intérêt qu'il porte à Internet et à Google. Grâce à la Toile, Vila-Matas a complété et illustré son "Abrégé…" par un document de 27 fiches — c'est le nombre magique de la société secrète "shandy" à consulter sur son blog, utilisant Internet pour augmenter la réalité des shandys. On ne sera donc pas surpris de découvrir sur Facebook que plusieurs personnes ont déjà pris comme pseudo les «femmes fatales» de l'auteur catalan! Elena Tirana, Rita Malú, Berta Bocado! Et d'autres sans doute…

critique par Mapero




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