Lecture / Ecriture
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Les exilés de la mémoire de Jordi Soler

Jordi Soler
  Les exilés de la mémoire
  La dernière heure du dernier jour
  La Fête de l'Ours

Jordi Soler est un journaliste et écrivain mexicain né en 1963 près de Veracruz.

Les exilés de la mémoire - Jordi Soler

Pour ne pas oublier
Note :

   La fin de la guerre d’Espagne et les répressions franquistes occasionnèrent l’exil massif de Républicains espagnols: plus d’un demi million de personnes passèrent la frontière pour se réfugier en France où elles croyaient trouver de l’aide, un toit peut-être pour eux et leurs familles. Mais elles furent parquées dans des camps, surveillées par des soldats français. Le grand-père de Jordi Soler passa dix-sept mois dans le camp d’Argelès-sur-Mer avant de pouvoir s’embarquer pour le Mexique en octobre 1940. Sous forme romanesque, l’auteur retrace le périple de son ancêtre dont il a recueilli le témoignage en l’interviewant, en retrouvant des papiers et enfin en revenant, bien des années plus tard sur place, à Argelès.
   
   Le récit n’est pas linéaire (la décision du grand-père, Arcadi, de rentrer dans le camp républicain, puis la vie à La Portuguesa, au Mexique, puis la détention à Argelès), mais il retrace avec précision et émotion le parcours de cet homme qui avec d’autres, est à l’origine de l’implantation catalane au Mexique, dans le village perdu de Galatea, état de Veracruz.
   
   On s’indigne bien sûr, et on s’étonne du traitement réservé à ces hommes par les Français qui n’étaient à l’époque pas encore en guerre, et n’avaient pas encore choisi de laisser les Allemands décider de la politique de leur pays.
   
   « La colonne de combattants blessés ou malades arrivait de l’hôpital de Camprodón , fuyant l’horreur de la répression franquiste; ils avaient franchi la frontière en quête d’un autre hôpital où trouver refuge, mais les gardes français s’étaient contentés de les conduire à ce camp de réfugiés où il y avait ni les lits, ni les médicaments, ni l’attention médicale qu’on leur avait promis. Ces malades qui avaient fui l’horreur de Franco regardaient avec des yeux incrédules l’horreur qui les attendait sur la plage, et bien qu’il y eût parmi les prisonniers des médecins et des gens disposés à les aider, ces derniers ne pouvaient pas faire grand-chose pour eux, et au cours des jours suivants ils les regardèrent agoniser dans la boue et la neige.»

   
   Quand le maréchal Pétain arrive au pouvoir, le sort de ces Républicains vaincus s’aggrave encore, le gouvernement acceptant de collaborer avec les espions de Franco pour capturer et renvoyer en Espagne les opposants pour qu’ils soient emprisonnés, voire pire. La Gestapo s’en mêle bientôt, et quand Arcadi arrivera enfin à s’enfuir du camp d’Argelès, il ne trouvera de l’aide qu’auprès des communistes et surtout auprès de Luis Rodríguez, l’ambassadeur du Mexique en France. Cet homme infatigable n’aura de cesse d’affréter un bateau pour donner un asile à tous ces combattants. Car «contrairement à la majorité des démocraties du monde, le Mexique considérait qu’Azaña était toujours le président légitime de l’Espagne et que Franco était un général putschiste qui s’était emparé par la force des rênes du pays.»
   
   Pendant bien des années, les Espagnols du Mexique espérèrent que ces mêmes démocraties lutteraient contre la dictature franquiste. Mais en 1951, l’Espagne fait désormais partie de l’OMS, et en 1952, de l’Unesco. Puis, «le 15 décembre 1955, le speaker du journal parlé Sal de uvas Picot lut une brève qui projeta brusquement les habitants de la Portuguesa en plein dans la réalité: à partir d’aujourd’hui, l’Espagne est membre de l’Organisation des Nations Unies.» Le monde fait comme si la dictature n’existait pas, comme si des milliers de ressortissants espagnols n’étaient pas dans l’impossibilité de rentrer chez eux sous peine de graves répercussions. Le monde entier, sauf le Mexique, où les Républicains espagnols font souche, où naissent les enfants de leurs enfants.
   
   Jordi Soler écrit l’histoire de son grand-père, qui est aussi celle de bien des Mexicains, à partir de données personnelles et familiales. Il parvient à en faire un roman aussi documenté qu’intéressant, au ton particulièrement tragique mais parfois drôle, souvent émouvant.
   
   Il met aussi en lumière une période de l’histoire de France peu connue, et pour cause, elle fut bien peu glorieuse. L'État français laissa ces Républicains opposants d’une terrible dictature mourir comme des animaux et pire, il les enferma comme des prisonniers et en livra certains, sachant le sort qui leur était réservé. L’éditeur précise en fin de livre que si lorsque Jordi Soler se rendit à Argelès, rien ne témoignait du passage et de l’emprisonnement de ces soldats, depuis, «le devoir de mémoire s’est mis en marche: en 1999, le maire de l’époque et les associations d’anciens républicains espagnols ont pris la décision de commémorer le 60e anniversaire de La Retirada et du camp d’Argelès».
   
   
   Titre original: Los rojos de ultramar

critique par Yspaddaden




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