Lecture / Ecriture
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Disgrâce de John Maxwell Coetzee

John Maxwell Coetzee
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John Maxwell Coetzee est un écrivain sud-africain de langue anglaise naturalisé australien. Il est né en 1940 au Cap. Il a reçu le Prix Nobel de Littérature en 2003.

Disgrâce - John Maxwell Coetzee

La fin d'un monde
Note :

   David Lurie, cinquante-deux ans, est enseignant à l’université du Cap, en Afrique du Sud. Il aime les femmes, celles qui allient beauté et esprit, mais ne trouvant pas ce subtil mélange facilement, il se contente d’un bonheur modéré avec une prostituée. Un jour pourtant, il jette les yeux sur Melanie Isaacs, une de ses étudiantes. Il la séduit et couche avec elle, appréciant particulièrement la jeunesse de son corps parfait (la demoiselle ne brillant pas par son intelligence). Certainement poussée par un petit ami jaloux, elle le dénonce et l’accuse de harcèlement. Il refuse de se défendre, avoue tous ses torts et part rejoindre sa fille Lucy dans une ferme très isolée, loin du Cap. La jeune femme vit là seule, ultime représentante d’une ancienne communauté hippie. Elle garde des chiens, fait pousser des fleurs qu’elle vend au marché. La retraite est salutaire pour David Lurie qui remâche sa disgrâce loin du monde et découvre la vie à la campagne. Mais un jour, le drame survient et il ne peut rien faire: trois hommes entrent chez sa fille, enferment Lurie et violent Lucy avant de cambrioler la maison.
   
   Lucy refuse ensuite de porter plainte pour viol tout comme elle refuse, malgré la demande instante de son père, de quitter cette ferme isolée où elle est constamment en danger. Lurie se méfie de Petrus, le seul voisin de Lucy, qui vit dans l’ancienne étable. Depuis la fin de l’apartheid, il a bénéficié de subventions et surtout, il n’est plus un boy et travaille pour lui-même et sa famille qu’il a bien l’intention d’agrandir et d’établir.
   
   « Jadis, on aurait pu se permettre de s’expliquer avec Petrus, au point de se mettre en colère, de l’envoyer au diable et d’en embaucher un autre à sa place. Mais, si Petrus reçoit des gages, Petrus n’est plus, au sens strict du terme, un employé. C’est difficile en fait de définir précisément ce qu’est Petrus. Le mot qui semble le plus approprié est celui de voisin. Petrus est à l’heure qu’il est un voisin qui vend sa force de travail, parce que cela lui convient. Il se vend sous contrat, contrat dont il n’y a pas de trace écrite, et ce contrat ne prévoit pas qu’il puisse être congédié parce que des soupçons pèsent sur lui. Ils vivent dans un monde tout nouveau, lui et Lucy et Petrus. Petrus le sait bien, et lui le sait aussi, et Petrus sait qu’il le sait.»
   
   Lurie se sent comme un étranger au milieu des Africains: ils parlent une langue qu’il ne comprend pas et surtout, ils ne sont plus les exploités qu’ils étaient, ils ont de l’ambition, une identité et les moyens de l’affirmer. Lurie n’accepte pas que cette affirmation passe par la violence faite aux femmes. Lucy comprend qu’elle est la victime des années d’oppression, qu’ils l’ont volée et violée pour affirmer leur autorité et leur droit (Lurie envisage d’ailleurs les cambriolages comme des «réparations de guerre», une «redistribution des biens»). Mais son père refuse de reconnaître la violence, alors qu’il a lui-même exercé son autorité, profité de son statut de professeur pour assouvir ses désirs et affirmer encore une fois la domination de l’homme sur la femme, de celui qui sait sur celui qui apprend. La loi du plus fort. Lucy comprend que son pays a changé et refuse de le fuir. Avec résignation, elle accepte la force des hommes et la violence comme passage obligé vers un ordre nouveau où chacun pourra vivre avec son voisin.
   
   C’est un roman très dur dans lequel on assiste à la déchéance d’un homme qui perd tout ce qu’il a peu à peu et ne parvient à rien construire. Il est trop vieux pour les femmes, celles dont il a envie, il n’est pas devenu l’écrivain qu’il voulait être, il est montré du doigt par sa communauté et ne comprend plus sa fille, au point de se brouiller avec elle. En fait, il enrage de ne pouvoir lui imposer sa loi, de la voir se soumettre à cet ordre nouveau qu’il juge dangereux. Il a peur David Lurie, il a peur et il fuit auprès du vieux Byron, mort depuis des siècles, ou des animaux errants. C’est le portrait d’un homme inflexible et fier dont le pays a tellement changé qu’il ne voit que la fuite comme solution, ou le repli frileux dans l’inutile. David Lurie n’est pas prêt pour la nouvelle Afrique du Sud, il n’y a plus sa place. Il ne peut que mourir lentement, sans sursis, comme un chien errant, en espérant qu’il se trouvera quelqu’un pour le traiter ensuite dignement.
   
   Ce livre a été adapté par Steve Jacobs, avec dans le rôle de David Lurie, John Malkovich, absolument impeccable. Le film est une adaptation très fidèle et offre en plus les grandioses paysages de l’Afrique du Sud, qu’on a du mal à imaginer. On y voit très bien la dureté de la vie des blancs pauvres, qui n’ont rien, ou pas grand-chose et ne sont surtout pas à l’abri de la revanche des Noirs. David Lurie ne comprend pas sa fille, il est perdu dans un monde qui n’est pas le sien, avec des règles qui ont changé. Il ne peut rien, perdu dans l’immensité et l’Histoire en marche. Son arrogance et sa colère ne sont pas de mise, on voit un Malkovitch bouillant et impuissant, que le pays met à genoux. Il incarne très bien la toute puissance blanche mise au pas, l’autorité détruite.
   
   Du film comme du livre on ressort plein de questions, mais surtout, on sait gré à l’auteur, et au réalisateur, d’avoir mis en scène une situation sans porter de jugement. Les enjeux éthiques et émotionnels sont forts, ambigus, très loin d’un optimisme bon teint.
   
   John Maxwell Coetzee a reçu le prix Nobel de littérature en 2003.

critique par Yspaddaden




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