Lecture / Ecriture
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Quand blanchit le monde de Kamila Shamsie

Kamila Shamsie
  Quand blanchit le monde
  Kartographie

Kamila Shamsie est un écrivain américain d'origine pakistanaise née en 1973.

Quand blanchit le monde - Kamila Shamsie

Une femme libre face à la violence
Note :

   Il fait beau, ce 9 août 1945, à Nagazaki, tout est calme,presque serein: Hiroko a revêtu le kimono de sa mère aux motifs d'oiseaux car elle est fiancée à Konrad Weiss, cet allemand si tendre, si rêveur, qui a fui une Allemagne déchirée par la haine et la peur de l'autre, qui a vécu quelques temps à Dehli chez sa sœur avant de poser sa mélancolie et sa poésie sur des carnets roses, ces oiseaux de mots, au Japon, à Nagazaki. Oui, il fait doux d'aimer et d'être aimée, en ce beau matin d'août où la guerre est si proche de sa fin, où l'avenir peut à nouveau se conjuguer. Il faisait beau ce jour-là et le calme accentuait les battements de cœur d'Hiroko, émue par les baisers de Konrad; il faisait beau, puis ce fut un éclat blanc qui effaça le monde dans une blancheur sépulcrale, qui fit voler en une myriade de douleurs la vie d'Hiroko: son kimono s'imprime dans ses chairs, stigmates d'une barbarie venue du ciel, oiseaux noirs incrustés à jamais, dessins indélébiles d'une vie qui ne sera plus jamais la même, celle d'une survivante de l'horreur. La tragédie de Nagazaki fait d'Hiroko une étrangère parmi les siens, aussi, lorsque son père décède (ne se remettant pas de la bombe), part-elle en Inde chez la demi-sœur de Konrad, Elisabeth Burton. Elle arrive dans un pays dont l'atmosphère est celle d'une fin de règne: l'empire britannique est sur le point de tirer sa révérence et en train de plier les ultimes bagages; au Nord, la partition semble de plus en plus inéluctable.
   
   Les Burton ont envoyé leur fils Harry en Angleterre, leur couple est au bord de l'implosion, Hiroko devient le dérivatif nécessaire à l'équilibre factice d'une famille en déroute. Elle trouve en Sajjad Ashraf, l'employé de James Burton, non seulement une oreille attentive et un professeur d'ourdou mais également un homme délicat, attentionné, qui lui redonnera goût à la vie et lui fera découvrir que l'amour peut renaître des cendres.
   
   Il fait froid, ce soir-là, dans la cellule où Raza, le fils d'Hiroko et Sajjad, croupit depuis son arrestation par une police américaine sur les dents à force de courir après d'éventuels terroristes islamiques. L'horreur inimaginable du 11 septembre 2001 plane toujours et encore sur le quotidien des américains. Raza ne comprend pas comment sa vie a pu le mener jusqu'à l'antichambre de Guantanamo. Il se rappelle son enfance à Karachi, cette enfance sous la double appartenance, cette vie où apprendre une langue étrangère coule de source, où sa mère ne porte pas le voile, ne cache pas ses jambes, une adolescence perturbée par l'impossibilité d'obtenir de bonne note en religion, condition sine qua non pour accéder à l'université, une jeunesse écartelée entre la nostalgie paternelle de l'Inde d'avant la Partition et le voile maternel, translucide, de l'après Nagazaki. Une jeunesse ponctuée par l'admiration pour Harry Burton et l'attirance pour la soif d'absolu des moudjahiddins terrés au cœur des montagnes afghanes. Une vie de jeune adulte passée dans le mensonge, à servir dans l'ombre une CIA dépassée par l'ampleur des mouvements islamistes, une vie passionnante, terrifiante qui lui vaut de nombreuses inimitiés.
   
   Il fait noir et froid, le soir où Hiroko comprend que Raza a sombré dans la nasse impitoyable du sens fou de l'Histoire, qu'un simple coup de fil peut briser une vie et un avenir.
   
   "Quand blanchit le monde" est un roman d'une grande force romanesque dans lequel le lecteur se perd et se retrouve avec délectation, entre émotions intenses et larmes au bord des cils. On plonge dans l'univers de la fidélité envers une philosophie de vie et un regard sur le monde, dans l'univers des trahisons pour un idéal ou plus bassement pour une inamitié, on plonge dans l'Histoire d'une région qui n'en finit pas de sombrer dans la violence, l'incohérence et l'aveuglement, on plonge dans l'univers de l'égocentrisme d'une nation qui pense détenir la vérité et n'a de cesse d'imposer son modèle (qui est tout sauf transposable) à l'Autre, on plonge dans l'autisme d'une nation qui ne veut pas voir, et encore moins entendre, la diversité des peuples.
   
   Kamila Shamsie, à l'aide de son merveilleux personnage de femme libre, n'ayant cure des traditions ou des convenances et décidant de toujours rester debout face aux outrages, qu'est Hiroko Tanaka, parvient, avec poésie et subtilité, à interpeller son lecteur sur la lente valse des violences qui rythment la vie des hommes: la Seconde Guerre mondiale ne s'arrête pas aux horreurs des camps de concentration ou de la dévastation provoquée par la bombe atomique; elle entraîne dans une spirale infernale les violences dues à l'intolérance religieuse, au fanatisme des uns et des autres pour atteindre son point d'orgue avec la réaction en chaîne du soutien américain aux Talibans pour bouter l'Armée Rouge d'Afghanistan qui provoque, en une réplique inattendue, le tsunami du 11 septembre 2001 et la chasse à l'homme interplanétaire.
   
   "Quand blanchit le monde" est une très belle découverte de cette rentrée littéraire 2010. A lire sans modération!
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critique par Chatperlipopette




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Saga en champs minés
Note :

   Cinq lieux et soixante années
   
   D’abord Nagasaki, 1945, et la fragile vie des hommes fouettée par la bombe inhumaine, projetant sur les rochers telles des inexistences les ombres de ceux qui étaient au mauvais endroit à l’heure H. Celui qui disparait quand blanchit le monde, c’est Konrad, expatrié allemand, amoureux d’une Hiroko qui n’aura de séquelles que des brûlures au dos laissés par les imprimés sombres de son kimono.
   
   Ensuite Dehli, 1947, en pleine transition coloniale, partition en vue et Pakistan en formation, où Hiroko retrouve dans les yeux de la demi-sœur de Konrad un peu de son amour anéanti, où Hiroko croise Sajjad qui parvient à lui faire croire à nouveau en l’amour.
   
   Puis Karachi, 1983, et le couple Hiroko-Sajjad, soutient et accompagne un fils Raza en devenir d’homme qui subit les influences musulmanes sur sa vie et les effets d’une guerre en Afghanistan. La grande Histoire, de nouveau, percute les histoires individuelles.
   
   Enfin New York et Afghanistan, 2001, et Hiroko, en pleine période post traumatique du 11 septembre, finit sa vie en compagnie de la sœur de Konrad mais pas seulement…
   
   Nous suivons deux familles étroitement liées par les évènements historiques, en plein combat pour survivre aux multiples destructions des hommes. C’est cette imbrication entre Histoire et histoire qui constitue le sel de ce livre. Les personnages sont ballotés. Ils ont leur rôle dans l’affaire mais les évènements les emportent. Puissance du mouvement collectif, et un personnage, Hiroko, toujours au milieu d’une Histoire qui la dépasse mais ne la tue pas.
   
   La volonté de nous embarquer d’un moment historique clé à un autre non moins essentiel empêche tout temps mort mais la fuite de lieu en lieu du personnage d’Hiroko me laisse, à force d’accumulation, bien perplexe. C’est beaucoup pour une seule vie! En réalité, je crois ne m’être pas vraiment attaché aux personnages de ce livre pourtant riche de révélations et de connaissances. Un livre à lire, que je conseille, mais avec lequel j’ai le sentiment d’avoir raté le rendez-vous. Pourquoi tel livre (comme le premier de cette même auteur avec lequel j’avais fusionné…) nous piège (ou nous ravit…) à tel point qu’on ne pourrait le lâcher et pourquoi tel autre n’y parvient pas? De petits détails qui manquent ou sont de trop, de petites considérations qui nous parlent ou que l’on ne capte pas. Le mystère de la lecture…

critique par OB1




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