Lecture / Ecriture
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Tout sur mon frère de Karine Tuil

Karine Tuil
  Six mois, six jours
  Tout sur mon frère
  Du sexe féminin
  L'invention de nos vies
  L’insouciance

Karine Tuil est un écrivain français née en 1972 à Paris.

Tout sur mon frère - Karine Tuil

L’autofiction revisitée
Note :

   « C’était l’absence de livres qui m’avait sauté aux yeux en franchissant le seuil de son appartement. A moins que ce ne fût la présence envahissante de ses photos de couples posées ça et là sur tous les meubles comme des preuves irréfutables de leur amour –oui, ils paraissaient heureux, ils exposaient leurs signes extérieurs de bonheur avec une fierté vulgaire. »
   
   Avec Karine Tuil, je vais d’agréables surprises en agréables surprises J’avais remarqué cette écrivaine en découvrant il y a deux ans «Douce France», l’histoire d’une femme qui se retrouvait par hasard avec des sans papiers et se retrouvait de ce fait conduite dans un centre de rétention dont elle racontait le quotidien. Puis je l’avais oubliée. Faisant partie de la seconde sélection du prix Goncourt 2010 pour «Six mois six jours» j’empruntais sans grande conviction cette dernière production, lue pourtant d’une traite en deux petites soirées et qui m’a vraiment enthousiasmée. Décidément cette femme a du style et une façon bien à elle d’écrire. Histoire d’en savoir un peu plus, je décide d’emprunter «Tout sur mon frère» et là, même plaisir à lire quasi d’un seul morceau ce nouveau livre, et à l’heure où je vous parle j’ai commencé «Pour le pire», son premier roman, et m’attend sur la table de nuit «La domination».
   
   Dans «Tout sur mon frère» nous voilà face à Vincent, jeune trader marié, dont la femme est enceinte, mais qui ne peut s’empêcher d’avoir des liaisons extra conjugales. Cependant, afin de sauvegarder son couple, il s’est donné plusieurs règles de vie incontournables, notamment ne donner sous aucun prétexte son numéro personnel, ne manifester aucun signe d’affection en public, ou encore ne pas écrire de lettres, et toujours payer en espèces. Autrement dit impossible de le prendre en flagrant délit.
   
   Mais l’histoire se corse quand sa maîtresse lui lance un ultimatum et quand sa femme les découvre tous les deux dans le lit conjugal. En effet, afin de calmer Alicia et faisant fi de ses règles habituelles, il lui a proposé de prendre la place de sa femme le temps de son absence pour lui montrer qu’être une maîtresse c’est tout de même plus agréable qu’être une compagne. Il ne se doute alors pas que sa femme, prise de violentes contractions, va faire demi-tour et les surprendre dans le lit conjugal. Sans compter que son seul frère, avec qui il a toujours eu des rapports difficiles, ne trouve pas mieux comme sujet de roman que de raconter sa vie avec force détails. Arno est en effet devenu rapidement et éphémèrement célèbre en publiant un roman intitulé «Le tribunal conjugal» dans lequel il révèle les liaisons adultères de son cadet, racontant ce que personne ne sait, jusqu’aux noms des compagnes et les lieux et dates de rendez vous, faisant de lui à son grand désagrément son personnage central, avant d’écrire «Le tribunal familial», dans lequel il raconte comment ce frère infidèle a essayé de l’acheter pour qu’il ne publie pas son premier roman…
   
   Comment vivent les gens qui voient leur vie étalée par leurs proches dans leurs romans, le long de ces autofictions que je déteste, et qui ont foisonné à une époque sur les tables des libraires. C’est la question que pose la talentueuse Karine Tuil dans ce roman à l’écriture presque sans souffle, qui ne laisse quasiment aucune respiration -il faut dire que la vie de notre héros n’en a pas beaucoup- et donne envie de tourner les pages toujours plus vite, car on se demande comment cet imbroglio va finir. Un livre aussi sur les relations familiales, car notre pro de l’adultère, contrairement à ses parents, veut arriver dans la vie, ce qui signifie pour lui mener une vie luxueuse. Traité d’arriviste par son père, il ne supporte pas l’idée de vivre en HLM comme il l’a fait enfant. Il embrasse donc une profession qui rapporte et épouse une femme intéressée, en quelque sorte l’antithèse de sa mère.
   
    Karine Tuil publie un livre très réussi et non dénoué d’humour dans la description de la vie de cet homme, entrainé par ses pulsions. Mais ce qui est très intéressant aussi dans ce récit, ce sont les rapports entre ces deux frères, de leur plus jeune âge jusqu’à aujourd’hui, et qui, vu le contexte, ne sont forcément pas au beau fixe, comme on le constate au cours de leurs retrouvailles à l’hôpital devant le lit de leur père, depuis qu’un accident vasculaire l’a rendu à demi hémiplégique. Des relations empreintes d’amour et de haine, de jalousie aussi. «De nous deux, il resta longtemps le fils préféré, celui qui aimait lire, qui donnait en offrande sa curiosité intellectuelle, son avidité à un père exigeant». Ce frère tant admiré et copié pendant son enfance est devenu aujourd’hui presque un étranger, voire un traitre. Et que tout éloigne.
   
   Description d’un personnage amoral, détestable et pourtant qui nous est sympathique, analyse complexe des rapports entre frères, satire des codes de l’autofiction, ce roman vaut le détour à plus d’un titre. Il est savamment construit et nous rappelle que «Fouiller la vie de quelqu’un, c’est comme pratiquer une autopsie, il ne faut pas craindre de se salir les mains».

critique par Éléonore W.




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