Lecture / Ecriture
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Jacques le Fataliste de Denis Diderot

Denis Diderot
  Le neveu de Rameau
  Jacques le Fataliste
  Madame de La Carlière
  La Religieuse

Denis Diderot est un écrivain, philosophe et encyclopédiste français, né en 1713 et décédé en 1784.

Jacques le Fataliste - Denis Diderot

De la saveur véritable de la « rôtie au sucre »
Note :

   "Jacques le Fataliste" de Denis Diderot est avant tout un long récit fait par un valet pour divertir son maître sur une route normande, dont on ne sait pas très bien où elle les mène. Jacques raconte comment une blessure gagnée à la bataille de Fontenoy lui a permis de tomber amoureux. Tout a beau s’enchaîner comme les maillons d’une gourmette, nous attendrons très longtemps l’apparition de l’éblouissante jeune femme qui fit battre le cœur de Jacques. Entretemps, il raconte qu’il est soigné chez un chirurgien dont la femme lui apporte le matin, car cela semble devoir fortifier le malade, une «rôtie au sucre». Lorsque Jacques évoque cette rôtie au sucre, justement il ne peut y goûter, venant de se faire détrousser et rosser la veille par des brigands (tout cela à cause d’une générosité qu’il a faite à une pauvre femme qui pleurait, à se demander s’il vaut la peine d’être bon dans le monde de Jacques), et craignant de se faire expulser du logis du chirurgien faute de liquidités. Il reste ce matin-là au chaud dans les draps, refusant pansement et fortifiant.
   «Tant mieux» dit l’épouse du chirurgien, «ce sera pour mes enfants et pour moi»; «et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants et les voilà qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre.»
   
   Cette rôtie au sucre semble bien appétissante et nous en dépêcherions bien une aussi; oui, mais voilà, qu’est-ce donc qu’une rôtie au sucre?
   
   Tout d’abord, je m’imaginai la chose comme un petit gâteau; ayant découvert les oublies dans un texte de Jean-Jacques Rousseau (je ne me souviens plus du tout où il en est question, mais je n’ai pas «oublié» ces petites gaufres roulées en cornet que l’on vendait au XVIIIe siècle dans la rue ou sur les marchés; on trouve parfois dans les brocantes des moules à oublies à poser sur le feu), je confondis allègrement les deux friandises et visualisais un biscuit parsemé de sucre crissant.
   
   Mais à Noël dernier, j’entrai en possession d’un bel ouvrage de François Desgrandchamps, «Littérature et gourmandise», qui répertoriait ladite «rôtie»; le chef chargé de la cuisiner la cuisina, on la photographia, et voici le résultat de ce bel ouvrage :
   Une poire! coiffée d’un très chic (certes un peu anachronique) petit bonnet d’émulsion de sangria. Diantre, cette rôtie au sucre serait-elle une simple poire au vin? La recette jointe à la photo me révéla que les poires étaient cuites au four, donc rôties, avant d’être revêtues de leur indispensable parure.
   Donc, c’était ça, une rôtie au sucre. Un fruit au four. D’accord.
   
   L’histoire aurait pu s’arrêter là et moi rester plongée dans les ténèbres de l’erreur. Mais le sort plaça entre mes mains une édition de Jacques le Fataliste annotée par Pierre Chartier, lequel jugea utile, page 134, d’éclairer le lecteur sur cette mystérieuse nourriture.
   «La rôtie en sucre, ou trempée, ou chaudeau (rite de mariage attesté en Bourbonnais, en Bourgogne, en Champagne) était une boisson reconstituante à base de vin chaud sucré et de pain, épicée ou non».
   Ah ! La note me prouva:
   1- que je n’étais pas la seule à ignorer ce qu’était une rôtie au sucre, puisque l’éminent dixhuitiémiste s’était penché pour tout savoir sur les mœurs matrimoniales des régions françaises avant la révolution
   2- que j’étais certes loin du compte mais qu’il entrait bien un élément céréalier dans cette mixture
   3- que le cuisinier de François Desgranchamps n’était pas si hérétique avec son petit bonnet à la sangria, mais qu’il se permettait une relecture de la recette frôlant la réappropriation.
   
   Que conclure?
   Que pour accompagner ce billet je décidai de faire un cake au vin rouge, dont on peut trouver l’excellente recette sur le net.
    ↓

critique par Rose




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Une cathédrale narrative
Note :

   "Si mon ouvrage est bon, il vous fera plaisir ; s’il est mauvais, il ne fera point de mal. Point de livre plus innocent qu’un mauvais livre."
   
   Jacques et son maître cheminent on ne sait vers quoi et devisent de tout, de la vie, des gens, de leur expérience, de leur passé. Chemin faisant, ils se font philosophes et racontent de petites histoires qui s’insèrent dans celle de l’ouvrage où l’on retrouve les personnages à tel ou tel endroit. On pense bien sûr à Don Quichotte et son Sancho Pança. Et souvent le narrateur s’adresse au lecteur directement, faisant aussi bien les questions et les réponses.
   
   Au départ, Jacques doit conter ses amours à son maître mais à chaque fois il est interrompu par une autre histoire que son maître ou que quelqu’un d’autre vient greffer dessus. Ce qui peut dérouter et donner un aspect confus au livre, mais bientôt les petites histoires nous captent que ce soit celle de mademoiselle de la Pommeraye, pendant des liaisons dangereuses ou les évènements de la vie fatale de Jacques qui semble avoir plus d’expérience et de jugement que son maître, tout bien considéré.
   Donc Jacques et son maître passent au crible toute la société française du XVIIIème siècle Ce peut être le peuple qui se réjouit d’un spectacle et notamment d’une exécution publique :
   LE MAÎTRE.- Le peuple est avide de spectacle, et y court, parce qu’il est amusé quand il en jouit, et qu’il est encore amusé par le récit qu’il en fait quand il est revenu. Le peuple est terrible dans sa fureur ; mais elle ne dure pas.

   
   Justement, comme nos protagonistes, le peuple, les gens aiment à raconter ce qu’ils ont vu. On pourra s’interroger sur l’analogie avec nos faits divers relayés par la presse.
   
   C’est aussi bien sûr la religion, omniprésente ; car Jacques et son maître partent du principe que tout ce qu’il se passe sur terre, et surtout ce qu’il leur arrive et leur est arrivé "est écrit là-haut".
   JACQUES.- C’est que, faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce qu’on veut ni ce qu’on fait, et qu’on suit sa fantaisie, qu’on appelle raison, ou sa raison qui n’est souvent qu’une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal.

   
    Le doute est donc un principe philosophique de base, cher aux lumières. Et surtout le doute de la divinité. Là où Diderot est subtil, c’est qu’il ne nie pas l’existence d’un dieu éventuel mais il raconte que tel ou tel a douté à tel moment, à l’instar du grand-père de Jacques lorsqu’il raconte d’où il est issu :
    JACQUES.- Il y avait des jours où il était tenté de ne pas croire à la Bible.
   LE MAÎTRE.- Et pourquoi?
   JACQUES.- A cause des redites, qu’il regardait comme un bavardage indigne du Saint-Esprit. Il disait que les rediseurs sont des sots, qui prennent ceux qui les écoutent pour des sots.

   
   Roman philosophique, discussion socratique, on peut voir aussi Jacques le Fataliste comme un roman qui regroupe tous les romans, où Diderot construit une cathédrale capable de briller dans tous les genres. Il ne cache pas son admiration pour les romanciers anglais de son époque, Richardson ou Sterne et sa mise en abyme est époustouflante ou agaçante. C’est selon. Je la trouve personnellement époustouflante de modernité et de virtuosité narrative.
   
   "S’il faut être vrai, c’est comme Molière, Regnard, Richardson, Sedaine ; la vérité a ses côtés piquants, qu’on saisit quand on a du génie ; mais quand on en manque? – Quand on en manque, il ne faut pas écrire."

critique par Mouton Noir




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