Lecture / Ecriture
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Effondrement de Horacio Castellanos Moya

Horacio Castellanos Moya
  Le Bal des Vipères
  Là où vous ne serez pas
  La mort d'Olga Maria
  Effondrement
  La servante et le catcheur
  Le dégoût

Horacio Castellanos Moya est un écrivain et journaliste salvadorien, né en 1957.

Effondrement - Horacio Castellanos Moya

Une mère possessive
Note :

   Loin d'être un roman rose comme la couverture veut le faire croire, ce passionnant "Effondrement" est bien dans la ligne du "Dégoût" et de "Déraison", deux des œuvres précédentes du romancier salvadorien: doña Lena, une riche hondurienne, y déploie, sa vie durant, rancœur et haine contre sa fille Teti, son gendre Clemen, et contre le Salvador voisin dont il est originaire.
   
   L'action se situe exclusivement dans ce milieu de la bourgeoisie de Tegucigalpa. Quand l'action commence, en 1963, Erasmo Mira Brossa est avocat et chef du parti conservateur qui soutient le pouvoir militaire. Doña Lena, son épouse, riche propriétaire terrien, voue une haine particulière à sa fille Teti, faisant peser sur elle la mort accidentelle de sa jumelle. Teti a déjà eu un enfant avec Clemen de Aragón, un salvadorien plus âgé qu'elle, et qu'on soupçonne d'être proche des communistes. Eri a été élevé comme un fils par sa grand-mère durant les deux années d'études de Teti à New York. De retour au pays, Teti décide d'épouser Clemen, de reprendre Eri et de suivre son mari au Salvador «terre maudite de criminels et de voleurs». Mais doña Lena refuse d'assister au mariage, tempête contre son mari et l'enferme dans les toilettes. Telle est la situation à l'ouverture du roman.
   
   Une fois Teti installée à San Salvador, en 1969, la tension entre la mère et la fille s'accroît tandis que les deux pays se retrouvent en guerre : Teti se trouve bloquée au Salvador. Peu après la caserne voisine de la villa du couple Aragón se retrouve au cœur d'un putsch et les combats menacent le quartier! Et la tension monte encore d'un cran lorsque Clemen est assassiné. Entre l'enquête officielle et les informations transmises par un diplomate ami d'Erasmo, les causes du meurtre restent obscures. Le chef de la police locale croit à un crime passionnel. Or Clemen animait des clubs de militaires "alcooliques anonymes" (!) au sein desquels on a pu discuter du coup d'état. Ce serait alors un crime politique. Le lecteur se demande si des services étrangers ne seraient pas intervenus ou si la belle-mère n'aurait pas fait assassiner ce gendre détesté. Doña Lena continue de presser sa fille de rentrer au Honduras, en vain. Les années passent et les enfants de Teti grandissent; l'un devient journaliste au Mexique, c'est Eri surnommé "le Prince" par sa grand-mère qui le gâte; l'autre, Alfredito, végète et se drogue. Faudra-t-il que doña Lena meure pour que sa fille retrouve un jour le chemin de la villa de sa mère?
   
   Cette œuvre présente l'originalité de changer de narration d'une partie à l'autre. D'abord dialogue — très vif — entre doña Lena et son mari Erasmo. Ensuite correspondance d'Erasmo avec sa fille et avec le diplomate. Enfin, récit du jardinier qui prend soin de la ferme d'El Peñón de las Águilas où vit la vieille dame retirée près de Tegucigalpa.
   
   Pourquoi "Effondrement" — traduit fidèlement de l'original "Desmoronamiento" — ? Tout simplement doña Lena a passé sa vie à attendre que doña Teti, sa fille, vienne la rejoindre, tout en empêchant par ses reproches persistants et injustes qu'elle ne le fasse. Et puis c'est aussi l'effondrement d'une bourgeoisie latino-américaine liée au pouvoir autoritaire d'un autre temps, avec en toile de fond la disparition d'une grande propriété agricole. Moins violent que la plupart de ses autres romans, cet "Effondrement" fait davantage place à la psychologie des (principaux) personnages et marque peut-être pour cette raison un tournant dans l'écriture du génial salvadorien.
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critique par Mapero




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Théâtre-courrier-roman
Note :

   La famille Mira Brossa, la mère dona Lena, la fille Teti et le père don Erasmo, chef du parti au pouvoir, avocat, est très en vue au Honduras dans les années 60. Mais dona Lena voue une haine féroce à sa fille et méprise son mari. Elle empêche même celui-ci, en l'enfermant dans les toilettes, d'assister au mariage de Teti avec Clemente un Salvadorien beaucoup plus âgé qu'elle considère comme communiste. Ainsi commence ce roman, traversé de part en part par les insultes et les accusations de dona Lena.
   
   Ce roman est construit en trois parties, chacune s'intéressant à une période différente. La première parle de l'année 1963, celle du mariage de Teti avec Clemente avant qu'ils ne partent ensuite s'installer au Salvador, avec leur fils Eri. C'est une véritable pièce de théâtre: beaucoup de dialogues, très virulents de la part de Lena, beaucoup plus apaisants de la part d'Erasmo. Très rapide, elle ouvre le roman en fanfare. Les quelques phrases qui ne sont pas du dialogue, pourraient être les didascalies de cette pièce. Lena est une furie, une mégère, loin d'être apprivoisée.
   
   La seconde partie, qui va de 1969 à 1972, est un roman épistolaire essentiellement entre Teti la fille et son père Erasmo. La tension est très forte, parce que cette période correspond à des relations très difficiles entre le Salvador (pays dans lequel vit Teti) et le Honduras, avec comme point culminant, la Guerre des cent heures, connue également sous le nom La guerre du Football. Voici d'ailleurs ce que pense Teti de ce sport (?) : "Mon petit papa, je crois que vous, vous êtes une exception: je me souviens encore du jour où vous m'avez dit que la seule fois où vous vous étiez intéressé au football remontait à très loin, au début de votre carrière, [...] vous aviez convaincu les gringos de la compagnie de construire des terrains de football et de former des équipes pour que les journaliers ne passent pas leur dimanche à boire du ratafia et à s'entretuer à coups de machette dans les bistrots. Ce jour-là, j'ai compris que c'est un sport pour les ploucs et les brutes." (p.87). Bon, je frime un peu avec mes histoires de guerre de cent heures, mais n'en ayant jamais entendu parler avant de lire ce livre, j'ai fait mes recherches, ce que je conseille d'ailleurs au lecteur inculte comme moi. Ça aide à la compréhension, et Wikipédia fait un article clair. D'habitude, je ne suis pas très amateur des romans épistolaires, mais là, d'abord, il n'est pas très long, et ensuite, le contexte, une fois renseigné, fait monter la tension très perceptiblement.
   
   La troisième partie est construite comme un roman plus classique, écrit à la première personne du singulier. Le narrateur est l'homme à tout faire de dona Lena, qui raconte cette période entre décembre 1991 et février 1992. Elle clôt ce formidable roman de Horacio Catellanos Moya. Je dis formidable, parce qu'on ne s'y ennuie pas une seule seconde et parce que les personnages sont tous très présents, malgré la très forte personnalité de Lena. Tous ont des choses à dire et à vivre, ce qui n'est pas très évident dans ces deux pays dans les années concernées. L'auteur "dépeint le démantèlement d'une grande famille sur fond d'écroulement politique, dans une ambiance de folie, de conspiration, de suspicion et de conflits." (4ème de couverture). Je n'aurais pas mieux dit, donc je cite.
   
   Ce que j'aime également particulièrement, c'est que j'ai déjà lu et beaucoup aimé un roman précédent complètement barré et fou de H. Castellanos Moya, "Le bal des vipères" (Ed. Les Allusifs), et qu'il est totalement différent de "Effondrement". Le seul point commun serait : excessif et maîtrisé! On peut donc lire les livres de H. Castellanos Moya sans avoir la sensation de toujours lire le même ou la même histoire. Au même titre que son livre, c'est l'auteur qui est formidable.

critique par Yv




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