Lecture / Ecriture
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Un enfant de Thomas Bernhard

Thomas Bernhard
  Maîtres anciens
  La Platrière
  L'origine
  La cave
  Minetti. Portrait de l'artiste en vieil homme
  Le souffle
  Oui
  Avant la retraite
  Les Mange-pas-cher
  Le froid
  Le neveu de Wittgenstein
  Un enfant
  Le naufragé
  Déjeuner chez Wittgenstein
  Dramuscules
  Extinction
  Place des Héros
  Mes Prix littéraires
  Des arbres à abattre

AUTEUR DES MOIS D' OCTOBRE & NOVEMBRE 2010

Thomas Bernhard est un écrivain autrichien né en 1931 aux Pays Bas et mort d'une maladie pulmonaire en 1989 en Autriche.

Auteur de romans et de nombreuses pièces de théâtre, sa liberté de propos était totale et il tenait avant tout à critiquer vertement les tendances nationales-socialistes de son pays ce qui lui valut plusieurs scandales dont il accommodait fort bien.

Après une éducation douloureuse pour lui en internat, toute son existence a été marquée par les maladies pulmonaires qui firent leur apparition dans sa vie alors qu'il avait 17 ans.

Il commença dans l'écriture en 1952 en tant que journaliste à la plume très acérée, ses poèmes furent plus tard réunis en 5 recueils. Son premier roman ("Gel") parut en 1962 lui valut immédiatement le succès. Il écrivit plus de 20 textes en prose: romans, nouvelles autobiographies romancées

Mais Thomas Bernhard adorait le théâtre et il laissa 18 pièces de théâtre. (Certaines représentations en avaient été très houleuses).

On lui attribua de nombreux prix littéraires bien que leur remise fut souvent (grâce au récipiendaire) l'occasion de scènes peu agréables pour le jury.

Finalement, pour ancrer son horreur de ce qu'il appelait la mentalité autrichienne, Thomas Bernhard interdit par testament toute édition ou représentation de ses œuvres en Autriche.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Un enfant - Thomas Bernhard

Un de ses cinq romans autobiographiques
Note :

   «Un enfant». C’est lui l’enfant. «Un enfant» est l’un de ses cinq romans autobiographiques. A ce titre (?), il m’a paru beaucoup plus aisé à lire que ses romans. On y est moins confronté aux répétitions, aux ressassements incessants. Et au fil de ce qu’il nous confie, on accède à certaines clés qui peuvent nous donner l’impression de mieux comprendre l’être Thomas Bernhard. Pas le plus simple des êtres!
   
   Par contre, la construction m’a paru du coup bâclée. Comme s’il avait eu la matière pour raconter des faits saillants – oh, pas des dizaines! – et qu’à la fin, il avait eu envie de finir là. Comme ça. Comme ça venait. Et ça vient bizarrement, une fin abrupte. On me dirait qu’il a été pris par le temps et qu’il a dû rendre rapidement le manuscrit que je n’en serais pas davantage surpris.
   
   Il y a, très présent, l’amour pour son grand-père, l’attitude ambigüe de sa mère, et déjà ses attitudes tranchées, cette absence de confiance en lui qui le fait en permanence se torturer les méninges pour la moindre chose et balancer d’une option à l’autre, pour finir pour décréter détestable telle chose ou telle ville ou telle personne ou … S’il fallait dresser la liste des détestations de Thomas Bernhard … Pour paraphraser Georges Brassens, je dirais: «quand même, Thomas Bernhard est un écrivain bien singulier!» Bien singulier, oui.
   
   Mais «un enfant», donc, est accessible. Et c’est l’occasion de toucher un peu du doigt, et sans complaisances, la réalité de l’atmosphère en Autriche et dans le sud de l’Allemagne à l’orée de la seconde guerre mondiale. Il a neuf ans au début de la guerre.
   
   « En été je me vois avec ma mère poussant à travers la ville un petit chariot à ridelles. Je ressentais cela comme une honte énorme. Nous étions en route pour les forêts avoisinantes et nous allions chercher les écorces d’arbres laissées par les bûcherons. Avec ces écorces nous nous chauffions en hiver. La moitié du grenier était pleine d’écorces qui là-haut étaient sèches en peu de temps. Le plus souvent je devais aller seul dans la forêt avec le chariot à ridelles. Je bourrais la charrette d’autant d’écorces que possible, il me fallait peiner pour la tirer. A partir de la hauteur de la caserne, je m’y étais assis et j’étais allé en ville en dirigeant le timon avec les jambes.»

   
   Indéniablement son grand-père –singulier le grand-père aussi! – aura eu une grande influence sur Thomas Bernhard.
   
   
   Les romans autobiographiques:
   
   1. L'origine (1975)
   2. La cave (1976)
   3. Le souffle (1978)
   4. Le froid (1981)
   
   Le 5ème: "Un enfant" (1982), peut être lu seul, sans chronologie par rapport aux quatre autres
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critique par Tistou




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(Auto)portrait d’un petit vaurien, ou plutôt de sa famille
Note :

   Ouvrant "Un enfant" par le récit d'un des exploits les plus marquants de ses huit ans – une escapade sur la bicyclette de son beau-père, bicyclette irrémédiablement endommagée dans l'aventure -, Thomas Bernhard entame ce dernier titre d'une série de cinq livres autobiographiques par ce qui pourrait bien passer par son autoportrait en jeune vaurien, dont le premier et peut-être bien le pire des crimes reste sa naissance illégitime. A cette naissance cachée aux Pays-Bas, et au poids que celle-ci fit toujours peser sur ses relations avec sa mère, Thomas Bernhard consacre d'ailleurs ici des pages aussi belles que douloureuses.
   
   Mais par-delà ses souvenirs d'une enfance turbulente, indisciplinée et très, très solitaire, il nous livre avant tout le portrait d'une famille – sa famille maternelle - divisée entre ses aspirations à la prospérité et à la respectabilité d'une part, et d'autre part l'esprit libertaire qui animait ses grands-parents et tout particulièrement son grand-père, athée, anarchiste et misanthrope, l'écrivain Johannes Freumbichler. Une déchirure qui fut jusqu'à s'incarner dans le paysage environnant, alors que la famille de Thomas Bernhard s'était installée en Bavière, Thomas vivant, avec sa mère et son beau-père, dans la petite ville de Traunstein tandis que ses grands-parents s'étaient établis à Ettendorf: "Traunstein, en bas, est situé sur une colline de moraine mais Ettendorf est situé encore beaucoup plus haut; de la montagne de la Sagesse, on abaissait pour ainsi dire les regards sur les bas-fonds de la petite-bourgeoisie, dans laquelle, comme mon grand-père disait infatigablement le catholicisme brandissait son sceptre stupide. Ce qui était au-dessous d’Ettendorf ne méritait que le mépris. Le petit esprit des affaires, le petit esprit en général, la bassesse et la sottise. Stupides comme des moutons les petits boutiquiers se groupent autour de l’église et se tuent à bêler jour après jour. Rien n’était plus répugnant que la petite ville et précisément une petite ville du genre de Traunstein était ce qu’il y avait de plus écœurant." (pp. 30-31)
   
   Traunstein, c'est aussi l'école, que Thomas déteste, et ce qui est pire encore, dans l'Allemagne de la fin des années 1930, les séances obligatoires d'entraînement du Jungvolk, l'équivalent pour les enfants des jeunesses hitlériennes. Par contraste, les moments que le jeune garçon passe avec son grand-père dont les opinions bien tranchées l'influencèrent durablement, et leurs promenades qui "n’étaient constamment pas autre chose qu’histoire naturelle, que philosophie, mathématiques, géométrie, pas autre chose qu’un enseignement qui remplissait de bonheur." (p. 77), n'apparaissent que plus lumineux, des instants de répit sans lesquels Thomas Bernhard n'aurait peut-être – du moins le pensait-il - pas résisté à la barbarie ambiante de cette période. Ce sont à vrai dire les rares points lumineux dans la longue coulée verbale qu'est "Un enfant" dont le texte s'étire en un seul et unique paragraphe sur plus de 150 pages. Un récit souvent âpre et dur qui, sans nul doute, en dit long, très long, sur son auteur, son goût de la solitude et sa détestation de ce qu'il désignait sous le nom d'esprit petit-bourgeois.
   
   Extrait:
   
   "J’avais atteint un échelon dangereux de ma carrière de criminel. J’avais démoli la précieuse bicyclette, sali et déchiré mes vêtements, trahi de la façon la plus abjecte toute la confiance mise en moi. Le mot de repentir, instantanément je le trouvai déplacé. Tout en poussant mon vélo à travers l’Enfer, je calculais et recalculais tout sans cesse du commencement à la fin, j’additionnais, divisais, soustrayais, le verdict devait être effrayant. Le mot impardonnable marquait constamment ces pensées. A quoi cela servait-il que je pleure et que je me maudisse? J’aimais ma mère mais je n’étais pas pour elle un fils chéri, rien n’était simple avec moi, tout ce qu’il y avait de compliqué de mon côté était au-dessus de ses forces. J’étais cruel, j’étais abject, j’étais sournois et, c’est le pire, j’avais été fait ni vu ni connu. Quand je pensais à moi-même, j’étais rempli de dégoût." (pp. 17-18)

critique par Fée Carabine




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