Lecture / Ecriture
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Le chameau sauvage de Philippe Jaenada

Philippe Jaenada
  Le Cosmonaute
  Les brutes
  Le chameau sauvage
  Plage de Manacora, 16h30
  La femme et l'ours
  Sulak
  La petite femelle
  Spiridon superstar
  La serpe

Philippe Jaenada est un écrivain français né en 1964.

Le chameau sauvage - Philippe Jaenada

Drôle et grave à la fois.
Note :

   Il s’appelle Halvard Sanz, la trentaine, parisien, célibataire, traducteur, ni beau ni laid, un type moyen. A tout bien réfléchir, il n’aurait jamais dû tenter de réparer le radiateur de sa salle de bain, parce que c’est à partir de ce jour-là que tout a commencé à aller de travers. D’abord, il se fait embarquer par la police parce qu’il essayait de défendre un petit vieux dans la rue, le genre hargneux et paranoïaque qui en veut à la terre entière. Commissariat, interrogatoires, prison, ça ne va pas fort quand il sort de là et tombe sur LA fille, celle qu’il va ensuite chercher désespérément partout (y compris dans l’alcool et d’autres filles): Pollux Lesiak. Pas de doutes, cette fille trempée avec un tabouret à la main, c’est celle qu’il lui faut. Parce qu’Halvard Sanz en a connu un paquet de filles, même s’il n’est pas doué pour la drague, totalement fébrile à l’idée de faire le premier pas et sans cesse à s’interroger sur la posture à adopter. Halvard est un anxieux qui rumine, jamais sûr de rien, en particulier quand il ne sait plus ce qu’il a fait la veille au soir et se réveille le matin avec une femme dans son lit:
   « J’ai d’abord essayé de reconnaître la personne à son souffle, mais c’était comme essayer de reconnaître une ville à la couleur de ses voitures. Une danseuse étoile et un routier roumain respirent de la même manière quand ils dorment. (Je suppose.) Pourvu que ce soit une danseuse étoile. J’allais être obligé de me retourner, je le sentais venir. Je pouvais avoir n’importe qui dans le dos. De toute manière, restons bien calme, c’était sans doute quelqu’un de très proche: Caracas [la chatte] se comportait exactement comme si nous étions seuls – or, quand une fille se glissait sous ma couette, elle la saignait à blanc. Moi, tout ce que je demande, c’est que ça ne soit pas un routier roumain.»

   
   Les filles, voilà bien le centre de la vie d’Halvard qu’il soit heureux, malheureux, inquiet, ou amoureux. Il a beau se proclamer ordinaire au possible, il en arrive à mener une étude, toute officieuse et personnelle bien sûr, sur les femmes qu’il séduit en clin d’œil, pour consommation immédiate et sans espoir d’avenir. Il semblerait que 80% des femmes soient prêtes à coucher avec un inconnu, un type sympa rencontré dans une soirée (pas le gros dégueulasse qui les zieute dans les grands magasins).
   
   Il n’est pourtant pas prétentieux Halvard, et c’est pour ça qu’on l’aime d’emblée, qu’on le suit dans sa quête, dans son bonheur, dans son auto destruction. Il est touchant ce narrateur, même s’il n’incarne pas le genre masculin dans sa globalité mais une frange bien particulière: le célibataire parisien sans problème d’argent, qui connaît toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un qui peut lui prêter son appartement à Londres ou à New York. Le genre de privilégié improbable qui lorsque qu’il quitte son boulot de traducteur trouve un job très rémunérateur de pronostiqueur de courses hippiques.
   
   Ce qui compte chez Halvard, ce n’est pas tant sa crédibilité que son humour. Car ce livre est drôle du début à la fin grâce au ton adopté d’emblée et que Philippe Jaenada, qui signait là son premier roman, parvient à tenir pendant trois cent trente pages.
   
   Le narrateur ne se départit jamais de cette tonalité humoristique, souvent à ses dépends et même dans les situations franchement tragiques. Ce type qui ressasse, hésite, s’interroge, s’imagine à longue échéance les conséquences de ses actes, est absolument irrésistible.
   « Qu’est-ce que j’allais lui dire? "Allô, Pollux?" Pas mal, ça. Simple, efficace, savant mélange de flegme et d’assurance. Et ensuite? "Ça va?" Tiens, pourquoi pas? "Ça va?" Oui, ça sonne bien. On sent le type décontract. En travaillant bien l’intonation, on peut même y glisser une note un peu espiègle, je ne sais pas, quelque chose qui dénote une certaine complicité, avec un sous-entendu mystérieux en filigrane, n’importe lequel. "Ça va?" O.K., on laisse comme ça. Voilà, déjà une chose de réglée. Maintenant, le gros morceau : il faut que je me présente. Allons, ça ne doit pas être la mer à boire. Qu’est-ce que tu dirais de "C’est moi", par exemple? Non. Prétentieux. Le type qui se croit le seul dans sa catégorie, ou qui suppose qu’elle est tellement moche qu’elle ne doit pas en rencontrer souvent, le type qui se sait attendu: très mauvais. "C’est moi", on raye. Ça déblaie déjà bien le terrain, on y voit plus clair. Qu’est-ce qui nous reste? "C’est Halvard Sanz"? Ouais, bof, moyen. C’est froid, c’est officiel. On dirait que je téléphone à mon dentiste – ou que je dis "C’est Clint Eastwood". On oublie. Pourquoi pas "C’est monsieur Sanz", tant qu’on y est? On oublie, on oublie. Bien. Bon. Voilà. Très bien. Oui oui oui. Voilà. On commence à voir le bout du tunnel. Il ne nous reste plus grand-chose, la décision va se faire toute seule. "C’est Halvard", qu’est-ce que tu en penses? C’est direct, c’est amical, c’est sympa. Attends, je le refais en entier. "Allô, Pollux? Ça va? C’est Halvard." Sympa, non? Modeste, mais fort en même temps. Ça a la pêche, comme ça, je trouve. Hein? A moins de mettre "C’est Halvard" avant "Ça va?". Ça peut être sympa aussi.»

   
   Oui, Halvard a l’art de couper les cheveux en quatre et c’est ce qui fait son charme. Pas étonnant qu’il plaise aux femmes. Les lectrices de Philippe Jaenada apprécieront certainement ce personnage fragile, hésitant qui manie avec talent l’humour et l’auto dérision. Je ne sais par contre si les lecteurs se retrouveront en lui, si au-delà de sa condition sociale, il peut en quelque sorte représenter le genre masculin aujourd’hui dans ses hésitations et son manque de certitudes envers les femmes. Sont-ils à ce point perplexes et déboussolés, les hommes?
   
   On note dans ces extraits que le style de Jaenada est ici très oral: Halvard Sanz parle et le lecteur «écoute». Les phrases sont très courtes dans l’extrait ci-dessus, mais ce sont bien les phrases longues, voire très longues qui dominent: Jaenada a le goût des phrases interminables, ponctuées tirets et de parenthèses qui en incluent d’autres jusqu’à pouvoir en fermer trois à la fois. Le lecteur entre ainsi pleinement dans les tergiversations sinueuses de l’esprit du narrateur, allant d’une supposition à l’autre, d’un avenir possible à un souvenir remémoré, au fil intarissable de la pensée.
   
   Entrer sur la scène littéraire avec un premier roman humoristique tout en verve avec une pointe de tragique, ça n’était pas évident. Pas facile de tenir à bout de plume un personnage qui doit toujours faire mouche pour ne pas lasser le lecteur. C’est tout à fait réussi, rien de trop, rien de grotesque dans les moments les plus tristes. C’est comme ça que je l’aime la littérature française, quand elle n’est ni sentimentale, ni intimiste, ni petit-bourgeois ou américanisée. Légère, drôle, et grave à la fois.
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critique par Yspaddaden




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Rire et sentiments
Note :

   Halvard Sanz est traducteur (de romans de gare). Après quelques démêlés kafkaïens avec la police...
   
   "Nous nous sommes arrêtés devant des cages en sous-sol, pires sans doute que celles qu'on utilise pour les hyènes malades dans les zoos en faillite des pays les plus pauvres. Je ne voulais pas y aller. Moi, dans une cage comme ça? Jamais de la vie. (De plus je distinguais des créatures encore vivantes à l'intérieur)."

   ... il rencontre Pollux Lesiak et en tombe amoureux. Il la perd rapidement, puis, croyant en une seconde chance, la retrouve après bien des recherches dans les bras d'autres demoiselles, parfois à l'insu de son plein gré. (Il tombe vraiment sur des filles bizarres) (Le lecteur s'amuse bien).
   
    De toute façon, inutile de faire un résumé serré en 25 points, je m'y perds déjà et ce serait dommage de raconter ce roman à la fois drôle et émouvant, qui semble partir dans tous les sens, alors que non, les fils restent bien noués (ha ha l'auteur est trop fort).
   
    Pourquoi "Le chameau sauvage"? N'avez qu'à lire le roman, tiens!
   
    Je l'ai mis à juste titre en catégorie "barré", et je signale aux âmes romantiques qu'elles y trouveront des pages sensibles et poignantes sur l'amour fou.
   
    Quelques mots sur l'écriture, qui fait la part belle aux parenthèses et aux formules inattendues.
    "Elle ne m'[avait] pas plus remarqué qu'une fourchette ne remarque un couteau avant le début du repas."

critique par Keisha




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