Lecture / Ecriture
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Le jour des corneilles de Jean-François Beauchemin

Jean-François Beauchemin
  Le jour des corneilles
  La fabrication de l'aube

Le jour des corneilles - Jean-François Beauchemin

Etonnante chose
Note :

    Très étonnante chose que ce « jour des Corneilles ». Etonnante par la forme surtout, puisqu’on est d’emblée désarçonné par un langage dont on se dit qu’il est « tendance » médiévale, mais qu’on n’est jamais sûr de démêler de particularismes canadiens. Puisque Jean François BEAUCHEMIN est Québècois.
   
    Un double drame familial, à la base, fait perdre la raison, dans le domaine du social, au père Courge : il voit brûler la ferme familiale avec ses parents dedans, empêché d’intervenir par les villageois. Puis sa femme, avec laquelle il s’est réfugié dans une cabane en rondins à l’écart du village, meurt en mettant leur fils au monde. Il y a donc définitivement rupture entre père/fils Courge et le village, la société des hommes en général. Le fils Courge est ainsi élevé par le père, dont la seule raison et les seules connaissances qui lui restent concernent la survie dans la nature à l’exclusion du moindre commerce avec les hommes.
   
    Le roman est traité du point de vue du fils, illettré, quasi-esclave du père, qui par ailleurs semble perdre de plus en plus la raison.
   
    Belle écriture mais le côté délibérément « médiéval » instaure une sorte de barrière qui m’a empêché d’adhérer totalement, ou qui m’a fait conserver une certaine distance. Un échantillon :
   
    « En arrière-saison, les cieux ornaient le mondedu rideau souple des averses. Ramures saignaient puis lâchaient leur cargaison de feuilles comme pages déchirées. Bourrasques s’en emparaient, et c’était tout le récit de l’été qui s’envolait. Venaient ensuite neigettes, déposant couvercle sur l’étang et capiton d’ouate sur toutes choses. En leurs trous, ratons, putois, belets, marmottes et ours entamaient ample roupil, et patientaient sous chairs ensiestées que rebroussent herbettes. La forêt elle-même stoppait sa vie en attendant que lombrics, faufilés en leurs couloirs, recommencent à manger de la terre. … »
   
    Ecriture riche comme on peut le constater mais qui implique un effort perpétuel et qui peut contribuer à nous éloigner un peu du fond.
    ↓

critique par Tistou




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Vous qui aimez les mots
Note :

   Vous qui aimez les mots, les mots anciens, les mots qui roulent comme des cailloux, précipitez-vous sur "Le jour des corneilles " , de Jean-François Beauchemin !
   
   Le père Souche et son fils (qui n'a pas d'autre identité) vivent à l'écart d'un village, en autarcie.
   Le père, sorte de Géant rabelaisien, la bonhomie en moins, lit dans les étoiles, tandis que le fils voit sans souci particulier les trépassés évoluer autour de lui. Parmi ces derniers, sa mère, morte lors de sa mise au monde.
   Le père rudoie le fils qui supporte sans broncher les crises de folie paternelles, espérant toujours recevoir une preuve d'amour, cet amour dont il est assoiffé.
   
   En 150 pages, Beauchemin crée des personnages inoubliables, un univers dense et rude où la vie et la mort se mélangent sans cesse. En effet, pour le premier repas de son fils, le père lui donne du lait provenant d'un cadavre de hérisson femelle."Ce fut ma première pitance sur le domaine de la Terre: le lait d'une bête morte achevée par Père. Ce fut par même occasion ma première rencontre véritable avec la mort, véritable en ce que j'en fus pénétré, puis nourri. Toute ma vie, cela devait me rester inscrit au ventre: par là le trépas avait tracé sa sente en ma personne; comme mots se formant et s'alignant sur la page."
   
   Surprenant et fort.
   ↓

critique par Cathulu




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Brutal
Note :

   Prix France-Québec-Jean Hamelin 2005
   
   "Nombre de soleils coulèrent. Rien ne survenait plus des folies de père : ses gens semblaient avoir déserté son casque. Je le trouvais quasiment chaque jour de fort bon poil, accomplissant nos tâches le plus paisiblement du monde, tout pénétré de son silence coutumier, vaquant à toutes choses de son geste rustre mais judicieux, ce qui me paraissait le signe assuré de son retour à la santé. Rares étaient les fois où je devais endurer ses foudres. Et à la vérité, à part quelques broutils, pas une seule fois en ces jours-là ne fus-je astreint à avaler la soupiasse aux fourmis, ou ne reçus-je le pied de père sur le train, ou, de même manière, ne subis-je de lui quelque grand punissement que ce soit. Les jours à la cabane prenaient une couleur guillerette. Je respirais. J'allais, étourdi et superficiel".
   

   Rude histoire que celle du fils Courge. Sa mère meurt en le mettant au monde, le laissant seul aux soins (sic) d'un père complètement dérangé, vivant dans une cabane au fond de la forêt. Dès le début, nous savons que le fils a déraillé lui aussi, puisqu'il entreprend de raconter sa vie à un tribunal qui doit le juger.
   
   Le lecteur est transporté dans une époque indéterminée, qui pourrait ressembler au Moyen-Age par le langage, à moins que ce ne soit plus proche du patois québécois. Peu importe, c'est l'aspect le plus riche et inattendu du roman, tant l'invention est là et les mots tournés et retournés avec verve et gourmandise.
   
   Le père a le don de décrypter les signes du ciel et des étoiles, mais il est aussi visité par "ses gens" qui viennent régulièrement le perturber, avec pour objectif en général de maltraiter son fils de mille et une manières. Le fils, de son côté, côtoie les profanés aussi facilement que les vivants, s'étonnant que tout un chacun ne les voie pas aussi bien que lui. Le père se tient à l'écart du village pour des raisons qui apparaîtront peu à peu au fils. Il n'y a pas de place pour la parole dans ce monde-là, mais un court séjour au village lui montrera qu'il existe autre chose, il va découvrir qu'il a un nom par exemple, ce qu'il ignorait
   "C'est à ce moment-là qu'amour établit sa paillasse en ma personne. C'est là aussi que je pressentis que parole donne vie à toutes choses en les baptisant d'un nom. J'appris le nom de père, puis celui de Manon, et ce fut pour moi comme si ces personnes commençaient à vivre véritablement : je les vis pour la première fois. Je toisai en ces noms là comme je toisai en miroir ma face délivrée de ses crasses... ce fut révélation et saisissement".
   

   Leurs journées se déroulent de la même façon, la chasse et la pêche pour se nourrir, la fabrication de vêtements et de chaussures, bref la survie au quotidien dans une contrée froide ou l'hiver est long et où ils ne mangent pas toujours à leur faim. Le tout ponctué par les crises du père, redoutables, menaçant plus d'une fois la vie du fils. Ce dernier, que l'on pourrait penser demeuré, se pose de plus en plus la question de l'affection de son père pour lui "Mais père m'aime-t'il, m'aime-t-il seulement ?".
   
   La naïveté et l'innocence du fils apportent une douceur bienvenue à un récit qui par ailleurs est d'une brutalité poussée à son paroxysme. Malgré cela, c'est un livre que je n'ai pas lâché, tant j'avais envie de connaître l'évolution de l'histoire et tant j'étais touchée par le fils.
   
   Un objet littéraire atypique et captivant.

critique par Aifelle




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