Lecture / Ecriture
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L'homme-sœur de Patrick Lapeyre

Patrick Lapeyre
  La vie est brève et le désir sans fin
  L'homme-sœur
  La splendeur dans l'herbe

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'homme-sœur - Patrick Lapeyre

Les choses fatidiques
Note :

   Il n'y a pas que les drames violents et les scènes traumatisantes qui peuvent métamorphoser un psychisme jeune et bloquer définitivement une vie. Comme nous le voyons ici dès les premières pages, cela peut arriver par un bel après-midi d'été, dans un moment de bien-être et un élan du cœur et du corps... quelques secondes auxquelles on restera toujours suspendu.
   C'est d'ailleurs vrai à plusieurs titres. Nous sommes sûrement nombreux à avoir remarqué que nous mêmes, et les autres autour de nous, rejouons toujours la même scène pour les choses centrales et que nous avons parfois commencé à la jouer très très tôt...
   Mais je m'éloigne un peu du sujet. La visée ici n'est pas aussi universelle. Elle ne concerne que l'homme-sœur dont Patrick Lapeyre veut nous raconter l'histoire. Ce jour-là, en pleine adolescence, il est resté définitivement sentimentalement, vitalement, lié à sa sœur qui de son côté suivait une évolution normale bien qu'un peu instable. Le lien entre eux s'était tissé d'autant plus puissant que les parents étaient défaillants, ce qui arrive souvent, mais, alors qu'habituellement les débuts de l'âge adulte desserrent ces liens qui ne feront plus que se distendre, l'homme-sœur lui est resté planté là dans sa vie et n'a jamais pu poursuivre sa route, incapable de vivre sans celle avec laquelle il s'est construit. Maintenant un homme fait, travaillant dans une banque, il est en période d'attente car sa sœur est partie aux États-Unis. Elle doit revenir, mais quand?... elle donne peu de nouvelles, ne fixe pas de date et pour lui, depuis des mois, la vie se limite absolument à l'attendre. P. Lapeyre nous fait l'historique, puis la peinture d'une attente viscérale, le portrait d'un homme "sur pause" et qui n'envisage pas un instant de reprendre son cheminement sans elle. Et peut-on vivre longtemps ainsi, avec ce creux glaçant au plexus, cette impossibilité existentielle, cette souffrance et cette paralysie de tous les désirs et projets? Eh bien, de plus en plus mal, et si l'on n'est pas sauvé, peu à peu l'on coule, comme nous le voyons ici, car la position s'avère intenable.
   « Comme s'il avait atteint un point de non-retour et qu'il n'avait de toute manière plus d'autre choix que de toujours faire la même chose. Un peu à la façon d'un alpiniste qui ne pourrait plus ni avancer ni redescendre et resterait suspendu à la paroi.» (50)

   
   Préoccupation majeure de l'auteur, ce thème de la dépendance à un autre être, de l'absence et du manque, surmontable ou non selon les romans est ici traité magnifiquement, avec la plus grande justesse, la plus grande finesse. C'est tout à fait remarquable. Et le tout est servi par une magnifique écriture et un art consommé d'écrivain qui s'offre même le luxe d'un regard léger sur les choses et un ton souvent humoristique qui soutient ce recul qui permet de supporter une vision lucide:
    « Au verso, Louise s'était fendue cette fois de quelques lignes pour l'informer que sa liaison avec
Bob Le Peuple américain a brusquement pris fin le mois dernier, suite à une série d'incidents plus ou moins violents, liés à des abus de stupéfiants. Comme elle n'avait jamais vécu avec un toxicomane, elle s'était dit que ce serait bête de commencer maintenant, puisqu'elle avait pu s'en passer jusque là.» (95)
   
   ou pour sa mère:
   « Elle vivait les rideaux tirés, habillée d'une robe de chambre, et ne quittait pas plus son poste de télévision que d'autres leur perfusion. Elle regardait évidemment tout et n'importe quoi, avec une prédilection morbide pour les films policiers, qu'elle suivait in extenso, comme si elle espérait enfin apprendre le nom du saligaud qui lui avait volé sa vie.» (125)

   
   On est dans le tragique soft, celui qu'on croise tous les jours, en le sachant ou non.
   
   «C'était aussi simple que ça. Comme toutes les choses fatidiques.» (167)

   
   
   PS: Je suis déçue par la couverture en poche qui, je trouve, ne convient pas du tout au niveau ambiance

critique par Sibylline




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