Lecture / Ecriture
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Le Double de Fedor Michaïlovich Dostoievski

Fedor Michaïlovich Dostoievski
  Un cœur faible
  Monsieur Prokhartchine
  Crime et Châtiment
  Le joueur
  Les nuits blanches
  Le petit héros
  Le rêve d'un homme ridicule
  Le Double
  L'idiot
  Les Pauvres Gens
  Le sous-sol ou Les Carnets du sous-sol
  Souvenirs de la maison des morts
  Le Moujik Mareï - Le Garçon à la menotte
  Le Crocodile

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) est un écrivain russe, né à Moscou en 1821 et mort à Saint-Pétersbourg en 1881.


Ils ont écrit sur lui:

Joseph Frank
George Steiner

Le Double - Fedor Michaïlovich Dostoievski

Dédoublement
Note :

   Jacob Petrovitch Goliadkine, «conseiller titulaire» au sein d'une administration russe, mène une vie parfaitement banale: vivant à Pétersbourg, avec son domestique Pietrouchka, il aime passionnément Clara Olsoufievna, la fille de son protecteur, qu'il admire au plus haut point. Mais les choses ne tournent pas en sa faveur: soupçonné d'avoir un peu trop profité des faveurs de sa logeuse, il voit sa demande en mariage à Clara rejetée avec fracas et malgré tous ses efforts pour regagner l'estime et la confiance de son protecteur, il ne parvient pas à justifier sa conduite ni à se disculper, et se fait ridiculiser par ses collègues et supérieurs, présents à la réception donnée par Olsoufiï Ivanovitch pour l'anniversaire de sa fille. Désemparé, confus, abasourdi, Goliadkine erre comme une âme en peine dans les rues de la ville, où il croise à plusieurs reprises un étrange individu. Chose encore plus surprenante: l'individu finit par se rendre chez Goliadkine lui-même, suivi de près par notre héros au comble de l'étonnement. Ce n'est qu'arrivé dans le salon de son appartement, en compagnie de l'étrange individu, qu'il découvre leur ressemblance stupéfiante, à se demander s'il n'est pas en train de rêver. Dès lors, tout s'emballe: le double se fait employer dans la même administration que Goliadkine, et s'attire la sympathie de tous, tandis que le malheureux Goliadkine voit tous ses amis et soutiens lui tourner le dos peu à peu, comme si l'autre Goliadkine réussissait partout où lui-même échoue, jusqu'à lui voler sa propre vie...
   
   
   Dans ce roman de jeunesse directement inspiré des Contes d'Hoffmann et des Nouvelles de Gogol, "Le Manteau" et "Le Nez" en tête, Dostoïevski montre déjà, malgré l'accueil glacial qui lui fut réservé lors de la parution de son œuvre, toute l'ampleur de son talent. Avec son improbable héros, obséquieux, narcissique, piètre orateur, abscons, détestable en un mot, Dostoïevski s'essaie au genre fantastique, bien que l'interprétation psychanalytique ne soit absolument pas à exclure: le double, Goliadkine le jeune, comme l'appelle malicieusement Dostoïevski, est-il un être de chair et d'os, doté d'une existence réelle et prenant véritablement la place de Goliadkine, ou n'est-il que l'avatar d'un délire de persécution poussé à l'extrême, d'une paranoïa aiguë, accompagnée d'un dédoublement de personnalité? Rien ne permet de trancher en faveur de l'une ou l'autre de ses hypothèses, et surtout pas l'attitude des autres personnages, qui accueillent à bras ouverts et sans se poser de questions ce nouveau Goliadkine, encore plus flagorneur, plus agaçant et plus horripilant que l'original.
   
   Dostoïevski n'est d'ailleurs pas tendre avec son héros, qu'il méprise ouvertement, s'attirant ainsi la sympathie du lecteur: chaque page marque une nouvelle étape dans sa descente aux enfers, et le pauvre Goliadkine se débat chaque fois un peu moins bien s'exprimant de plus en plus mal, devenant incohérent, obscur, incompréhensible, bafouillant, accumulant les maladresses, tant langagières que gestuelles, s'accrochant obstinément à sa formule fétiche «il y a ceci et cela», comme si elle pouvait prendre sens pour un autre que lui-même, alors qu'elle ne fait que contribuer à l'exaspération des autres personnages et du lecteur sans être jamais explicitée par le héros. Le tout est brillamment mené, orchestré par un Dostoïevski qui tire savamment les ficelles, et qui n'a sans doute jamais été aussi proche de Kafka, allant jusqu'à faire sombrer son héros dans la folie, et plus fort encore, jusqu'à la lui faire admettre avec soulagement et reconnaissance envers l'État.
   
   Un roman de jeunesse encore trop méconnu, sans doute le meilleur, avec "Le Joueur", pour découvrir l'œuvre immense de ce génie qu'est Dostoïevski.
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critique par Elizabeth Bennet




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Sur les pas de Gogol
Note :

   Dans "Le double", Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevsky conte l'histoire de Jacob Pietrovitch Goliadkine, conseiller titulaire, petit fonctionnaire aux manières assez étranges et incohérentes. Celui-ci rencontre dans la rue, un soir de mauvais temps, un passant qui lui est familier. Lorsqu'il entre chez lui, l'homme qu'il a croisé en chemin est là et l'attend. M Goliadkine découvre avec stupéfaction que ce personnage est un autre lui-même, parfaitement identique, son double! Quand il se rend à son travail, au Ministère, le lendemain matin, son double est encore là qui s'attire les compliments de ses supérieurs en exploitant le travail du "vrai" M Goliadkine. Désormais, ce dernier ne pourra plus se débarrasser de son double qui le suit partout, se concilie les bonnes grâces de tous à son détriment et n'aura de cesse de l'évincer!
   
   Contrairement à ce que l'on peut croire "Le double" n'est pas une nouvelle qui fait intervenir le surnaturel. Cette rencontre hallucinante et angoissante du double dans la nuit glaciale, est, en fait, la description des troubles psychiatriques dont souffre le personnage. Dostoïevsky s'est largement documenté auprès d'un médecin spécialiste, il a consulté de nombreux traités de médecine pour analyser cette maladie : dédoublement de la personnalité, paranoïa (Goliadkine croit à l'existence d'un complot contre lui). Son intuition, d'autre part, fait pressentir à l'écrivain, des années à l'avance, les découvertes du docteur Freud. Mais la manière de traiter le récit brouille les pistes si bien que le lecteur ne sait pas toujours s'il est dans la réalité ou dans le surnaturel. Dès le début, pourtant, l'écrivain nous décrit les bizarreries du personnage qui le conduisent à visiter un médecin psychiatre. Nous sommes dans une réalité clinique qui mènera le malade à l'asile. Mais le lecteur est désorienté car l'entourage de Goliadkine, son serviteur, ses collègues, voient le double qui semble prendre alors une réalité concrète comme dans un conte fantastique.
   
   En écrivant ce livre, Dostoïevsky voulait faire un roman social. Et même si son sujet a largement débordé de ce projet, il n'en reste pas moins que la description de cette société strictement hiérarchisée, guindée, enfermée dans des codes rigides, où les gens sont jugés selon la place qu'ils occupent, renforce ce sentiment d'aliénation qui est celui du personnage. Cette déshumanisation contribue à créer l'angoisse qui jette le malade dans la plus profonde détresse.
   
   Le sous-titre de ce roman est "Poème pétersbourgeois" en hommage à Gogol auquel Dostoïesvky vouait une profonde admiration et qu'il s'efforçait d'égaler. Ecrit en 1845, "Le double" est le second roman de l'écrivain. L'imitation est telle que l'on a un peu l'impression de lire le Gogol des "Nouvelles pétersbourgeoises" et pour ma part, je préfère le Dostoievsky des grands romans comme "L'idiot". Pourtant, le sous-titre n'est pas gratuit et Saint Pétersbourg est un personnage à part entière. Les lieux et les itinéraires empruntés par Goliadkine sont très précis. La description de la ville, grise, froide, menacée par l'inondation, avec ses neiges et le vent glacial est un cadre parfait pour l'analyse du personnage dont la ville reflète l'état d'esprit. Dostoievsky décrit l'angoisse de Goliadkine avec un art qui plonge le lecteur dans un profond malaise. Quand il est chassé de la maison par son supérieur hiérarchique, Olsoufii Ivanovitch Berendiiev, qu'il considère comme un père, et qu'il erre dans la nuit, écoutant les rumeurs de la rivière en crue, au milieu des éléments qui se déchaînent, la détresse du personnage, son désir d'anéantissement sont si violents qu'ils le mènent au bord du suicide :
   "Non seulement notre héros cherchait de toutes ses forces à se fuir lui-même mais encore il aurait donné cher pour pouvoir s’anéantir d’une façon définitive, pour être, sur-le-champ, réduit en cendres. Pour l’instant,il ne prêtait attention à rien, ne se rendait compte de rien : il semblait absolument indifférent à tous les obstacles que dressait devant lui cette nuit funeste ; indifférent à la longueur du chemin, à la rigueur du temps, à la pluie, à la neige, au vent. Sur le trottoir du quai de la Fontanka, la galoche qui recouvrait son soulier droit se détacha et resta là, plantée dans la boue et la neige. Il ne s’en aperçut même pas, ne songea pas un instant à revenir sur ses pas pour la retrouver. Il était si préoccupé, qu’à plusieurs reprises, en dépit de la tourmente, il s’arrêta et resta sur le bord du trottoir, planté comme un poteau, pétrifié, se remémorant tous les détails de sa récente et atroce déchéance. Il se sentait mourir."

   
   Ce roman malgré ses qualités certaines a été une lecture difficile pour moi parce qu'il m'a procuré un sentiment extrêmement pénible de rejet, preuve qu'il atteint son but! Jacob Goliadkine, en effet, éveille en moi des sentiments contradictoires, empathie devant l'intensité de ses souffrances mais aussi répulsion car le personnage est trop souvent dérisoire, ridicule, ennuyeux et pas obligatoirement sympathique...
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critique par Claudialucia




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Dieu et le Diable
Note :

   Au-delà du cas pathologique, le thème du double lui-même pourrait constituer une bonne illustration de la "double postulation, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan" de Baudelaire. Le souverain bien du héros semble être la droiture, la pureté, la franchise dans toute son exigence, alors que dans la vie quotidienne, il n’applique lui-même – très mal d’ailleurs, mais peu importe – que la rouerie, la ruse, et ses mobiles sont tout le contraire de la pureté. Le caractère religieux n’est pas évident, mais il transparaît dans tous les jugements moraux qui obsèdent notre homme. Quant à l’animalité, elle ressort aisément de la jouissance masochiste et homosexuelle qu’il tire de ses rapports avec son double, bien qu’elle ne s’exprime pas par la volupté mais dans une sublimation narcissique.
   
   Le côté fantastique du livre provient de ce que le délire de Goliadkine, construction très originale et détaillée d’une persécution – qui, lorsqu’elle doit être révélée à des tiers, n’aboutit qu’à l’incohérence du discours – se réalise totalement. Aussi le discours devient-il inutile.

critique par Jean Prévost




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